Le
Porche Association
des Amis de Jeanne d’Arc et de Charles Péguy 17
bis, rue des Grands-Champs 45 000
Orléans |
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& télécopie : 02 38 53 24 98
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Composition
du conseil de direction au 1er septembre
2003 :
Président :
Yves Avril Vice-président :
Philippe Lamoureux Secrétaire
général : Romain Vaissermann Trésorier :
Roger Ribot Secrétaires
adjointes : Pauline Bernon, Elsa Godart Relations
publiques : Sophie Vasset Relations
avec la Russie : Lioudmila Chvédova, Tatiana
Victoroff. |
Un
conseil de rédaction / conseil scientifique est en
préparation.
Le
Porche
publie chaque année deux petits et un grand numéros.
Chaque
année, un numéro est consacré aux Actes des colloques soutenus par
l’Association.
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des anciens numéros au détail, franco de port :
-
7 € (anciennement 50 FF), port compris, pour les petits numéros : 3, 4, 5,
9, 11.
-
10 € (anciennement 70 FF), port compris, pour les gros numéros : 6, 7, 8,
10, 12.
-
les numéros 1, 2 et 2 bis sont épuisés.
Le
parfait collaborateur du Porche
fournira deux versions de son article à venir : une version papier
(1) conforme au document (2) Word (version au choix) enregistré en
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par courriel, en attachement (zipé ou non), à la rédaction : yvavril@wanadoo.fr Chaque article sera accompagné de l’indication du nom et du prénom – et, pour les Russes, du patronyme – de l’auteur, ainsi que de ses titres et de ses coordonnées (adresse, téléphone, télécopie, courriel...). L’article n’engage la responsabilité que de son auteur. Les manuscrits, tapuscrits et disquettes ne sont pas retournés, sauf accord spécifique préalable. |
Imprimé
par le Centre d’Aide par le Travail Jean Muriel, Domaine de la
Montellière, 41360 Lunay
La
mise en page est réalisée par Claude Foucher.
La
couverture a été dessinée par Joseph Meyer.
ISSN 1291-8032
sommaire
Yves Avril : À
nos amis………………………………………………………………... |
|
I.
Origine des langues
Jean-Luc Moreau :
Les jardins de Babel Yves Avril :
Vérité de l’étymologie…………………..………………………………... |
|
II.
Jeanne d’Arc et Charles Péguy
Georges
Peyronnet : Dans quelle langue les Anglais parlaient-ils à Jeanne
d’Arc ?…... Olivier Bouzy :
Le parler lorrain de Jeanne d’Arc Charles
Péguy : Voces
vocatae………………………………………………………… |
|
III.
Langues nationales
Lioudmila Chvédova : Les grands écrivains russes parlent de leur langue..…………...Zygmunt Kubiak :
La langue polonaise, incarnation de la patrie Johanna Laasko : La langue finnoise, une langue qui se défend elle-même……………Ivan Kouratov :
La langue komi |
|
IV.
Délires
Jonathan Swift :
Balnibarbi…………………………………………………………….. Elsa Godart : Le
mot et la chose (commentaire philosophique) Georges Orwell :
Le Néoparler………………………………………………………… |
|
V.
Jeanne au bûcher
Malherbe :
Sur
la Pucelle d’Orléans bruslée par les Anglois Verlaine :
La
Pucelle |
|
Chers
Amis,
Voici ce numéro consacré,
comme nous l’avions annoncé, à la langue. Nous vous prions d’excuser le retard
avec lequel il vous parviendra. La collecte des différents articles est toujours
un peu aléatoire, même avec les moyens que la poste électronique met à notre
disposition.
Vous y trouverez d’abord
deux articles généraux, dont le premier est dû à notre ami Jean-Luc Moreau,
poète, traducteur et professeur de langues finno-ougriennes à l’Institut
National des Langues Orientales, qui avec une très grande gentillesse et malgré
d’innombrables occupations, a accepté de décrire pour nous « les jardins de
Babel ».
Puis nous évoquons
« nos deux figures amies », comme les appelle si bien Romain
Vaissermann. Monsieur Georges Peyronnet, professeur honoraire à l’Université de
Brest, et le Centre Jeanne d’Arc d’Orléans nous ont autorisé à reproduire un
article paru dans le Bulletin de l’Association
des Amis du Centre Jeanne d’Arc d’Orléans sur la langue utilisée par Jeanne
dans ses échanges avec les Anglais ; Monsieur Olivier Bouzy, directeur du
Centre Jeanne d’Arc d’Orléans nous a aimablement proposé une étude
sur la présence du dialecte lorrain dans le langage de Jeanne. Pour Péguy, nous
avons pensé qu’un passage d’ Un nouveau théologien, M. Fernand Laudet
remplacerait avantageusement une étude.
Ensuite chacune des langues
des pays associés à notre entreprise est évoquée, le russe par des grands
écrivains de Russie, traduits par Lioudmila Chvédova ; Maria Żurowska a
trouvé que le polonais serait fort bien défendu par Zygmunt Kubiak, célèbre
essayiste de son pays, et elle a traduit le texte d’une conférence faite en
France il y a une quinzaine d’années, publié dans le recueil Uśmiech Kore (« Le
sourire de la Korè »); grâce à Osmo Pekonen, nous avons pu demander à
madame Johanna Laasko, professeur au département de langues finno-ougriennes de
l’Université de Vienne, de nous donner un article sur le finnois : elle a
bien voulu accepter, précisant qu’elle « n’avait jamais su dire non »,
ce qui lui a immédiatement gagné notre sympathie ; enfin, et je l’explique
pourquoi en présentant le texte, nous ne pouvions, sur un tel thème, passer sous
silence la langue komi ; elle est donc représentée par un poème d’Ivan
Kouratov.
Enfin, dans une dernière
partie, de Swift et de Georges Orwell, nous citons deux passages : le
second est fort connu puisqu’il s’agit du Newspeak, « le
Néoparler » ; si le premier l’est moins, croyons-nous, il convient
parfaitement à notre sujet. Elsa Godart nous a proposé pour le texte de Swift un
commentaire philosophique sur le nominalisme.
***
Le dimanche 27 juillet, j’ai
été invité à la manifestation organisée pour le soixante-quinzième anniversaire
d’Anna-Maija Raittila et la parution de son livre Chartres’n tie (La Route de
Chartres), recueil de poèmes de Charles Péguy traduits en finnois par cette
grande poétesse et présentés par Osmo Pekonen, organisateur de la manifestation.
Le pasteur de la paroisse de Rymättylä, petit village à une trentaine de
kilomètres de Turku, capitale de la Finlande jusqu’au
XIXe
siècle, accueillit au
presbytère les 300 personnes qui étaient venues participer à cette hommage. La
journée se termina à Saint-Jacques de Rymättylä, magnifique petite église du
XIVe
siècle, par un concert où
l’on put entendre, en particulier, des œuvres de Jouko Linjama, qui nous avait
donné en octobre 2002, lors du colloque de Helsinki, une Présentation de la
Beauce à Notre-Dame de Chartres pour orgue et soprano, sur des textes de Charles
Péguy et Lasse Heikkilä. La presse finlandaise a fait un large écho à la
manifestation. C’était sûrement la première fois dans l’histoire de la Finlande
que deux millions de lecteurs ont pu voir apparaître dans leurs journaux le nom
de Péguy.
***
Le numéro 14 du
Porche,
à paraître en décembre prochain, contiendra les Actes du Colloque de
Helsinki (octobre 2002). Avec le numéro 15 (avril 2004), nous commencerons la
publication des Actes du Colloque de Saint-Pétersbourg d’avril 2003. Leur
publication occupera quelques numéros car cette rencontre, la septième pour le
Centre Jeanne d’Arc – Charles Péguy de Saint-Pétersbourg, où nous avons
eu la joie d’accueillir Messieurs Paul Ricœur et Georges Nivat ainsi que
beaucoup de nouveaux amis, n’a pas compté moins de soixante-dix communications
(les conférenciers étaient tenus de respecter les douze minutes qui leur étaient
à chacun d’entre eux imparties). Une matinée entière était réservée à Charles
Péguy. Il y a été beaucoup question des Suppliants parallèles, et le
superbe spectacle auquel nous avait conviés Tatiana Taïmanova était en parfait
accord avec cette évocation puisque nous avons pu assister au Théâtre Marie à la
première de l’Œdipus rex de Stravinsky.
Nous avons décidé en conseil
d’administration, cela pour des raisons financières doublées d’une surcharge
d’occupations, de repousser à l’an prochain une rencontre que nous avions prévue
avec nos amis polonais à Varsovie. En revanche la rencontre de Lyon aura bien
lieu du 24 au 27 avril 2004 (jeudi après-midi, journée du vendredi et samedi
matin) à l’Institution des Chartreux, dont le directeur a bien voulu nous dire
qu’il nous accueillait avec enthousiasme. Le thème vous a déjà été indiqué dans
le numéro 12 du Porche : Jeanne
d’Arc et Péguy : mystère et prière. Nous espérons la présence de nos
amis de Finlande, Pologne et Russie et, bien entendu, la vôtre. Nous faisons
aussi appel à vous, si vous avez à Lyon des possibilités d’hébergement, en
particulier pour nos invités de l’Est.
Un mot sur notre situation
financière : les chiffres (bilan 2002 et budget prévisionnel 2003) qui, à
la suite de l’Assemblée générale de février, vous ont été présentés dans le
douzième Porche, étaient erronés.
Il ne s’agissait pas de malversations, rassurez-vous – d’ailleurs les sommes
« mal versées » ne nous auraient point permis l’achat d’un château
Renaissance ou un voyage aux Canaries –, mais d’une erreur d’addition dont le
Président est entièrement responsable. En les reprenant avec notre trésorier,
nous avons constaté que le nombre des cotisants effectifs avait baissé cette
année (quelques oublis) et, sans doute pour nous consoler, la Municipalité
d’Orléans nous a fait savoir au mois d’avril que notre demande de subvention de
fonctionnement de 500 € était rejetée. Cette Municipalité nous ayant à plusieurs
reprises aidés (rappelons l’invitation officielle de Tatiana Taïmanova aux fêtes
de Jeanne d’Arc en 1999 ; la contribution importante aux frais de voyage de
nos invités russes et la mise à la disposition de salles pour le colloque
d’Orléans de mai 2001 ; l’impression d’invitations et d’affiches pour ce
même colloque et pour celui de Helsinki ; les participations de monsieur le
sénateur Jean-Pierre Sueur, alors maire d’Orléans, au colloque de
Saint-Pétersbourg de 1996, et de monsieur Marc Champigny, adjoint à la Culture,
au colloque de Helsinki de 2002), le Conseil d’administration a pensé que ce
serait faire preuve d’ingratitude et de mauvais goût que de défiler avec
calicots, banderoles et slogans sur la place de la Mairie. La mention d’une
subvention municipale que notre trop optimiste Secrétaire général avait cru bon
de faire figurer dans le précédent Porche a donc été supprimée. Elle
était, dans le meilleur des cas, prématurée. Et nous aurons quelques difficultés
à vivre. Mais si chacun d’entre vous pouvait nous amener un adhérent, ce serait
l’opulence.
Pardonnez-moi la longueur de
cette adresse, qui d’ordinaire est plus brève. Mais il y avait beaucoup à
dire.
Je vous remercie de votre
confiance et de votre fidélité.
Yves
Avril
LES JARDINS DE
BABEL
Jean-Luc Moreau
Institut des Langues et Civilisations
Orientales
À Yves Avril
Aboyée par un chien de quartier, aucune langue n’est
belle. Caressée, modelée, travaillée par un poète, il n’en est aucune qui ne
frémisse, qui ne s’exalte, qui ne révèle ses richesses cachées. Brutal,
l’allemand ? Mais quelle fluidité dans l’insidieuse invitation du roi des
Aulnes : « Willst, feiner Knabe, du mit mir gehn ?
Meine
Töchter sollen dich warten schön... » Monotone, le hongrois ? « Bolond hangszer,
sír, nyerít és búg. » Et si le grec moderne vous semble une ruine de
l’ancien, écoutez la Ville, le poème de Cavafis, c’est pour moi l’un des plus
beaux du monde.
Oui, bien sûr, si vous lisez un texte dans une langue
que vous ne connaissez pas, si vous ne savez trop comment le prononcer, comment
pourriez-vous l’entendre ? « Je n’entends point cette langue »,
dites-vous d’ailleurs. Sourds parce que muets ; muets parce que sourds.
Pour goûter un poème, il faut le dire, l’avoir en bouche, le mâcher, le
savourer. « Comme le fruit se fond en jouissance… » La langue que je
ne parle pas ne me parle pas. Le poème que je ne peux dire ne me dit rien. Il
est aussi mort qu’une partition pour qui ne sait la lire. La musique d’une
langue, comme la musique tout court, a besoin d’un interprète. Et la plus belle
chanson est encore celle qu’on se chante à soi-même, fût-ce un peu faux, celle,
souvenez-vous, que vous fredonnez sous la douche, quand vous êtes libre, quand
vous êtes nu…
Or dans quelle langue suis-je plus libre, plus à l’aise
que dans la mienne ?
La plus belle langue ne serait-elle pas alors celle que
nous appelons maternelle, celle que nous avons apprise sans effort, sans nous en
apercevoir, sans avoir besoin d’étudier sa grammaire ; celle que chacun
habite comme un nid douillet, que chaque nation occupe comme sa niche
écologique ; celle sur laquelle il ne nous semble pas nécessaire de nous
interroger tant elle nous semble naturelle ; celle que nous croyons
connaître et que n’avons jamais fini d’apprendre. Mais cette langue, si nôtre,
comment la sentons-nous ? comment la percevons nous ? Cette maison, si
familière, où nous circulons sans heurts même dans l’obscurité, comment la voir
si nous n’en sortons pas ?
Adam vient de naître. Il se tâte. Il sent bien qu’il
possède une sorte de museau, mais est-il noir comme celui du chien ? Est-il
rose comme le groin du cochon ? Adam louche : ce nez, il voudrait le
voir. Et aussi sa bouche. Et aussi son front, son menton, ses oreilles.
Sont-elles bleue, ses oreilles ? Est-il vert, son menton ? Et ses
yeux ? Adam ne peut voir son visage. Comme c’est ennuyeux ! Dieu,
certes, n’a pas l’air mécontent de son travail, mais va savoir ! Vite, un
étang ! Attendez, n’anticipons pas, Narcisse, c’est un autre
chapitre ; au paradis, il n’y a que des eaux vives.
Le soir, Adam s’endort d’un sommeil agité. Mais Dieu lit
dans les rêves. Dieu comprend tout. « Il n’est pas bon que l’homme reste
seul. » Dieu crée Eve.
Le lendemain, Adam ne voit toujours pas son visage. Mais
il voit celui d’Eve. « Tu es belle, lui dit-il, suis-je aussi beau que
toi ? » Eve fait la moue. Elle fait même la grimace, elle a peur de
ressembler à Adam. « Tu as une belle voix », répond-elle. — « Une
belle voix ? » Un ange passe (nous sommes au paradis). Puis Adam
fait : « Aaaah ! » — « Si tu commences à crier… »,
dit Eve. « C’est pour entendre ma voix, dit Adam, tu m’as dit qu’elle était
belle. Attends, je recommence. Aaaah ! » Mais à peine a-t-il refermé
la bouche qu’on entend : « Aaaah ! »— « Qui
est-ce ? » dit Adam. « C’est toi, dit l’ange (qui repasse). C’est
ta voix. L’écho. Tu ne la reconnais pas ? » — « Je la croyais
plus belle », dit Adam.
Plus tard, une fille d’Ève inventera le miroir, un fils
d’Adam le graffito rupestre. Ils pourront se voir en peinture. Grâce au
magnétophone, ils finiront même par s’entendre. Grâce à Niepce, à se voir de
profil, de dos, en plan américain et en contre-plongée ; grâce aux frères
Lumière, dans leurs ébats et leurs scènes de ménage. Mais ils resteront
perplexes. « C’est moi, ça ? dira Eve en voyant sa photo. Eh bien, mon
coco, tu ne m’as pas arrangée ». Et quand Adam, la nuit, ronflera trop
fort, quand Mme Adam, pour le confondre, branchera discrètement le magnétophone
sous le lit : « Ha-ha-ha, ricanera l’incrédule, la blague est bonne,
mais à d’autres ! »
Notre voix, la première fois que nous l’entendons
enregistrée, nous étonne, nous dépayse. Ainsi notre langue. Nous la goûtons de
l’intérieur. Nous en apprécions toutes les nuances, les finesses, les
subtilités, mais parce que nous la comprenons, parce qu’elle nous comprend —nous
contient, veux-je dire — nous avons peine à la percevoir de l’extérieur. Nous
pouvons trouver l’italien chantant, le japonais velouté, le frison goguenard,
l’éwé charmeur, le bostonien bostonnant, le bas-texan chouigne-gomesque — mais
le français ?
La
langue maternelle, c’est celle qu’on ne voit pas, qu’on ne sent pas, parce
qu’elle est comme l’air qu’on respire.
L’étrangère, c’est une autre musique.
A première vue, à première ouïe, beaucoup, il est vrai,
vous diront qu’elle n’est que borborygmes et galimatias. Pour eux :
« Bar-bar-bar », balbutie le barbare. Les pain et vin du Breton
bretonnant ne sont que baragouin pour son voisin gallo, al ‘arabiya, que
charabia pour le Roumi analphabète. Le suédois ? le kurde ? le
géorgien ? le bulgare ? « Du chinois, vous dis-je, du
chinois. » Quant au chinois, « c’est de l’hébreu pour moi, je n’y peux
rien comprendre ».
A y regarder de plus près, à bien tendre l’oreille, vous
découvrez pourtant que chacune a sa gamme et sa palette, sa perspective et son
contrepoint, son algèbre et son caractère. Que la flûte n’est pas moins belle
que le violoncelle. Que la gouache vaut le fusain.
Car des langues, il en est de toutes sortes.
Certaines, tracées au cordeau, avec leurs allées
ratissées et proprettes, leur mosaïque de parterres où pas une tige ne dépasse,
leurs queues leu leu de buis taillés en boule où l’on ne voit qu’une tête,
tiennent à la fois de l’armée française à Rocroy et du jardin de Villandry —
celui d’Academus pour mieux dire. D’autres, aristocratiquement désinvoltes,
savamment sauvages, se donnent des allures de parc anglais. J’en connais
d’impénétrables ; de vraies jungles où le dialecte prolifère, où
l’explorateur n’avance qu’à la machette, où l’on n’est jamais sûr de retrouver
son chemin. J’en connais d’accueillantes ; de vrais jardins de curé ;
les simples et les fleurs pour l’autel, à la va-comme-je-pousse, y marient leurs
vieux patronymes campagnards et leurs matricules linnéens : l’hellébore s’y
conjugue à Lilium Candidum, Rumex Acetosa s’y mêle au mélilot.
Il y a celles du cercle de famille. D’abord les sœurs
latines : la langue de Don Quichotte, la langue de Pinocchio; la
portugaise, si brésilienne, la roumaine si française ; la corse, si
fière, la catalane, si pimpante, la romanche, si discrète. Les plus grandes ont
déjà des filles, les créoles, dont l’avenir n’est pas assuré. Toutes familières,
toutes gamines, elles adorent faire des niches ; méfiez-vous de leurs faux
amis.
Ensuite les cousines — germaines ou slaves :
l’islandaise, la batave ; la kachoube, la polonaise ; celles à la mode
de Bretagne : la cornique, la galloise ; d’autres plus lointaines
encore : l’arménienne, la tadjike, la cinghalaise. Elles gardent leurs
distances ; elles sont retorses ; elles sont même un peu garces,
toujours prêtes à vous jeter sous les pieds leurs verbes irréguliers comme
autant de peaux de banane.
Puis les parentes par alliance : le yiddiche, le bichlamare.
Enfin toutes les autres, les exotiques, les trois fois mystérieuses : celle de Guernica et celle de Tallinn. Celles dont on rêve à sept ans : celle des Sioux et celle des Comanches ; celle du dernier des Mohicans ; celle que Tarzan sut lire avant de savoir parler. Celles dont on rêve à quinze ans : celle de Fleur-de-Lotus et celle d’Aziyadé.
Il y a les parentes pauvres, les mal aimées, celles qui
s’étiolent à faire tapisserie et qui fondent dans vos bras au premier tour de
valse. Les Belles au bois dormant, qui attendent le Barons charmant qui saura
les réveiller ; les Cendrillons qui n’ont pas trouvé Saussure à leurs
pieds.
Il y a celles qu’on a perdues de vue, dont un faire-part
de décès nous apprend l’existence : feu la manxoise et la feue
kamtchadale.
Il y a les belles défuntes, momifiées dans le papyrus,
runifiées dans le granit : l’égyptienne, la norroise ; les disparues
sans laisser d’adresse : la pétchénègue , la coumane ; les mortes sans
sépultures : la guanche, la ligure, la calédonienne.
Certaines sont belles sans ornements, dans le simple
appareil de quatre ou cinq voyelles et d’une poignée de consonnes. D’autres nous
séduisent par leur toilette, par leurs bijoux ; drapées dans leur
calligraphie, camouflées sous le tatouage de leurs hiéroglyphes, sous le rébus
de leurs idéogrammes. Ardentes sous la voilette, brûlantes sous la résille,
torrides sous le tchador. Il y a celles qui vous cachent un cœur d’artichaut
sous une cuirasse d’affriquées et de gutturales, celles qui vous refusent le
leur en l’enfermant très loin, sous les pelures d’oignon de trente-six
gérondifs. Leur conquête est longue, difficile, il faut leur faire longtemps la
cour ; pour vraiment les connaître, il faut leur consacrer sa vie — les
épouser, et encore !
Circé, Calypso, Nausicaa… Pénélope, auprès d’elles, fait
bien piètre figure. Allez vous étonner, après ça, si Ulysse
découche !
La langue française, Ulysse, je veux dire mon ami le
poète Machin-Chose, en a sa claque. Il la connaît trop, il la trouve fade, usée,
pleine de rides et de vergetures. Popotte, pour tout dire ! Sa
phonétique ? Pâlotte. Sa syntaxe ? Débile. Son vocabulaire ?
Insipide. Quant à la poésie… L’alexandrin est un vieillard, l’octosyllabe sucre
les fraises, le sonnet sent le sapin, le vers mesuré a six pieds dans la tombe.
La rime ? Ne lui en parlez pas. On n’en fait plus de nouvelles, le stock
est clos. « La sclérose, mon cher, la sclérose … » Timidement je lui
en propose quelques-unes qui me semblent encore assez neuves : équinoxe /
gant de boxe, harmattan / charlatan, sclérose / métamorphose / échinococcose /
Machin-Chose. Rien à faire, il n’en démord pas. « La langue française est
une vieille peau », me dit-il. Ce qu’il voudrait, lui, Machin-Chose, c’est
une petite jeunette, toute fraîche, toute mignonne, encore un peu pucelle, que
ses concurrents, les Baudelaire, les Ronsard, n’aient pas trop caressée.
« Ah ! si je savais le patagon…, gémit-il, quel poète je serais !
Le plus grand poète patagon, c’est sûr ! »
Quelquefois, je dois le reconnaître, je ne suis pas loin
de lui donner raison. Parler toujours la même langue, c’est comme toujours jouer
du même instrument. L’harmonica, c’est bien joli, mais on s’en lasse. Le
répertoire est maigrelet. On se prend à rêver de clarinette, de cornemuse, de
cornet à piston. Certains — les Moréas, les Conrad, les Nabokov… — finissent tôt
ou tard par franchir le pas. Mais ce n’est jamais tout à fait sans déchirements.
Ce qui vient par la flûte s’en va par le tambour, ce qu’ils gagnent d’un côté,
ils l’ont perdu de l’autre. La vérité, c’est que tout soliste se rêve chef
d’orchestre. L’idéal de Don Juan : trouver chez l’unique les charmes des
mil e tre ? Alors Don Juan soupire : « Ah, l’ergatif
basque ! Ah, les tons bambaras ! Ah, le passif tchétchène ! Ah,
l’harmonie vocalique du tchérémisse des montagnes ! Ah, le duel slovène (si
utile pour la vie en ménage) ! Ah, les clics bochimans ! » Pour
varier ses plaisirs, Don Juan recourt à des expédients. Bobonne, au gré de ses
fantasmes, il la farde, il la grime, il la déguise. Il l’imagine monosyllabique
comme la chinoise : « Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon
cœur ». Il l’imagine esquimaude, confondant la phrase et le mot :
« Kidordine. Kivivravéra. Keskipudontan » Hélas, chinoise, Bobonne
l’est surtout par ces chinoiseries que le chinois ignore : bijoux, hiboux,
genoux… ; bonhomme et bonhomie ; les poules du couvent couvent ;
les héros et les z’héroïnes… Esquimaude, « elle a cent mots pour désigner
la neige, mais pas un seul pour la vigne et le vin… »
Bidule-Truc, en revanche, c’est l’anti-Don Juan. La
langue française, pour lui, c’est le fin du fin. Pas plus tard qu’hier, je le
rencontre, il sort un livre de sa poche, il me lit : « Il y a un
rapport intime entre les langues et le climat. Le soleil produit les voyelles
comme il produit les fleurs ; le Nord se hérisse de consonnes comme de
glace et de rochers. L’équilibre des consonnes et des voyelles s’établit dans
les langues intermédiaires, lesquelles naissent des climats tempérés. C’est là
une des causes de la domination de l’idiome français. Un idiome du Nord,
l’allemand, par exemple, ne pourrait devenir la langue universelle ; il
contient trop de consonnes que ne pourraient mâcher les molles bouches du midi.
Un idiome méridional, l’italien, je suppose, ne pourrait non plus s’adapter à
toutes les nations ; ses innombrables voyelles à peine soutenues dans
l’intérieur des mots s’évanouiraient dans les rudes prononciations du Nord. Le
français, au contraire, appuyé sur les consonnes sans en être hérissé, adouci
par les voyelles sans en être affadi, est composé de telle sorte que toutes les
langues humaines peuvent l’admettre. Aussi ai-je pu dire et puis-je répéter ici
que ce n’est pas seulement la France qui parle français, c’est la
civilisation. »
Bidule-Truc pavoise : « Alors, qu’en
dis-tu ? » Je sens qu’il y a de la provocation dans l’air. Je hausse
les épaules : « Qu’est-ce que c’est que cette
couillonnade ? » Il me tend son bouquin. Je lis : Post-Scriptum
de ma vie. « L’auteur ? » Il me montre : Victor
Hugo.
Dieu sait si je l’admire, Totor (avec du recul,
forcément, comme tous les très grands monuments !), mais je trouve que
cette fois il pousse le bouchon un peu loin. « Le soleil produit les
voyelles comme il produit les fleurs … » Je suggère à Bidule-Truc
d’aller s’en cueillir un bouquet au bord de la mer Nôtre, dans le port de Trst
ou dans l’île de Krk, par exemple. « Le Nord se hérisse de
consonnes… » Je lui chante une langue nordique, très nordique, on peut même
dire qu’on fait difficilement plus nordique dans le genre, c’est
l’avant-dernière avant l’île aux Pingouins : « Laula mulle, laula
muille, maailmalle laulele… » Je lui dis que cette langue a été
surnommé le tahitien de l’Europe. Mais Bidule-Truc a la foi chevillée au corps.
« Qu’est-ce que ça prouve ? me dit-il. Ces vers-là auront été composés
à la Saint-Jean ! Leurs consonnes ont fondu au soleil de
minuit ! »
Moi, croyant lui clouer le bec : « Hugo est un
poète, pas un linguiste. » Lui, tirant de sa poche un second bouquin :
« Testis unus, testis nullus. Faites entrer le témoin suivant !
Si tu récuses l’Académie française, tu t’inclineras devant le Collège de France.
Ecoute ça. C’est un orfèvre en la matière qui te parle. »
Il s’éclaircit un peu la voix, puis enchaîne :
« L’harmonie non moins parfaite des langues et des climats confirme cette
manière de voir. Tandis que les langues du Midi abondent en formes variées, en
voyelles sonores, en sons pleins et harmonieux, celles du Nord, comparativement
plus pauvres et ne recherchant que le nécessaire, sont chargées de consonnes et
d’articulations rudes. On est surpris de la différence que produisent à cet
égard quelques degrés de latitude. Les trois principaux idiomes sémitiques, par
exemple, l’araméen, l’hébreu et l’arabe, bien que distribués sur un espace peu
considérable, sont dans un rapport exact, pour la richesse et la beauté, avec la
situation climatérique des peuples qui les ont parlés. L’araméen, usité dans le
Nord, est dur, pauvre, sans harmonie, lourd dans ses constructions, sans
aptitude pour la poésie. L’arabe, au contraire, placé à l’autre extrémité, se
distingue par une admirable richesse. Nulle langue ne possède autant de
synonymes pour certaines classes d’idées, nulle ne présente un système
grammatical aussi compliqué ; de sorte qu’on serait tenté quelquefois de
voir surabondance dans l’étendue presque indéfinie de son dictionnaire et dans
le labyrinthe de ses formes grammaticales. L’hébreu enfin, placé entre ces deux
extrêmes, tient également le milieu entre leurs qualités opposées. Il a le
nécessaire, mais rien de superflu ; il est harmonieux et facile, mais sans
atteindre à la merveilleuse flexibilité de l’arabe. Les voyelles y sont
disposées harmoniquement et s’entremettent avec mesure pour éviter les
articulations trop rudes, tandis que l’araméen, recherchant les formes
monosyllabiques, ne fait rien pour éviter les collisions de consonnes, et que
dans l’arabe, au contraire, les mots semblent, à la lettre, nager dans un fleuve
de voyelles, qui les déborde de toutes parts, les suit, les précède, les unit,
sans souffrir aucun de ces sons heurtés que tolèrent les langues d’ailleurs les
plus harmonieuses. Si l’on s’étonne de rencontrer de si fortes variétés de
caractère entre des idiomes au fond identiques, et parlés sous des climats dont
la différence est après tout si peu considérable, qu’on se rappelle les
dialectes grecs, qui, sur un espace plus restreint encore, présentaient des
différences non moins profondes : la dureté et la grossièreté du dorien à
côté de la mollesse de l’ionien, si riche en voyelles et en diphtongues, voilà
les contrastes qu’on trouvait à quelques lieues de distance chez un peuple
éminemment doué du sentiment des diversités. » Jusque-là, je me suis
contenté de sourire, mais la lecture n’est pas terminée. « C’est en effet
dans la diversité des races qu’il faut chercher les causes les plus efficaces de
la diversité des idiomes. »
Je suis atterré. Je regarde Bidule-Truc avec
pitié : « Mon pauvre ami, comment peux-tu ? Je te savais bien un
peu réac, mais de là à t’appuyer sur les élucubrations d’un Gobineau… »
Bidule-Truc me fait observer que Gobineau n’a jamais usé ses fonds de culotte sur une chaire du Collège de France. Rigolard, il me montre cette fois encore la couverture de son livre. Je lis : « Ernest Renan, Les origines du langage. »
Quand j’y repense, je suis saisi d’une grande
inquiétude : « … la différence que produisent à cet égard quelques
degrés de latitude. » A Paris, je l’ai remarqué, le français de la rive
droite se distingue de celui de la rive gauche. La Sorbonne ne parle pas comme
la Bourse, ni même l’Élysée comme le Palais Bourbon. Jusqu’à quand Notre-Dame,
secondée du Palais tout court, dressée comme le fléau de la balance à égale
distance des deux rives, assurera-t-elle l’équilibre et la communication ?
Je le subodore : la balkanisation est en marche ; on recherche déjà
des interprètes…
Ne suis-je pas, par ailleurs, trop enclin à la mollesse
ionienne, trop contaminé par l’esprit grossier du dorien ? Il faut vous
dire que depuis quelques temps j’ai un vrai coup de cœur pour le grec. Avant je
le trouvais inutile, pédant, obscur. A quoi bon, pensais-je, se diagnostiquer
les symptômes d’une odontalgie chronique quand on peut très bien
dire » j’ai toujours mal aux dents » ? Mais depuis peu, le
grec a changé ma vie. Sinon toute ma vie, du moins la partie que j’en perds
chaque fois que je veux traverser la place de la Concorde en voiture. Jusque-là,
empêtré dans l’embouteillage, je tentais de m’en abstraire en me plongeant dans
une de ces méditations qui permettent au vrai philosophe de faire calmement le
poireau en attendant le grand Péage. « A quoi penses-tu ? »
demandait ma muse. « A la mort de Louis XVI », répondais-je. Et
c’était vrai. Les lieux m’inspirent. « Tu n’as pas plus gai ? »
reprenait-elle. Je faisais un effort. Du point mort, je passais en première,
j’avançais de deux mètres et de quelques années. Arrêté en 1814, j’assistais en
pensée à la grand-messe qu’Alexandre Ier, en présence de tous ses
Cosaques, faisait célébrer à l’emplacement de la guillotine pour effacer le sang
d’un roi qui n’était pas son cousin — peut-être aussi, le tsar n’était pas
chien, celui des Chéniers et des Robespierres. Ma muse, qui me surveillait du
coin de l’œil, voyait bien que je n’avais pas pour autant le cœur à rire.
« Allons, m’encourageait-elle, ce n’est pas la mer à boire. Gardons la tête
sur les épaules. » Elle parlait de l’embouteillage.
Grâce au grec, c’est fini. Louis-Philippe m’a fait
oublier Alexandre. Je vous explique ; les affaires de famille sont toujours un
peu compliquées.
Le père de Louis-Philippe avait deux fois perdu la tête.
La première, en réclamant celle du roi, qui était son cousin, la seconde en lui
succédant, non pas sur le trône, le balourd, mais sur l’échafaud, sa façon à lui
d’épouser la Veuve. Avec un tel papa, le monarque de Juillet se devait de faire
à son tour un petit quelque chose. Mais quoi ? Que Paris valût bien une
messe, Alexandre n’avait pas été le seul à en faire la démonstration, et la
première du genre, de fil en aiguille, avait mené tout droit à la poule au pot.
Une recette en appelant une autre, Louis-Philippe eut alors la grande idée du
règne : la broche à rôtir ! Oui, vous avez bien lu, l’érection de la
broche à rôtir — en grec, obeliskos — en lieu et place de la
guillotine ! Devinette : quel est le plus vieux monument de
Paris ? Réponse : la broche à rôtir ! On la fit venir des confins
du Sahara ; leur dernier roi promettait déjà aux Parigots le méchoui du
grand Soir !
Que n’y avais-je pensé plus tôt !
Obeliskos ! Grâce au grec, je n’aborde plus la Concorde que l’eau à
la bouche et l’allégresse au cœur. Désormais, pour moi, les pots d’échappement
fleurent bon le barbecue. Narines béantes, je hume leur fumet. Je le devine
s’épanouissant autour des fontaines, se faufilant entre l’hôtel Crillon et le
ministère de la Marine, gagnant la Madeleine, gagnant les Tuileries, remontant
vers l’Étoile, traversant la Seine ; les héritiers de la Convention,
là-bas, de l’autre côté du pont, s’en pourlèchent déjà les badigouinces. Ma muse
me regarde avec stupéfaction. « Je ne vois pas ce que ça a de
drôle ! » ronchonne-t-elle (elle en est toujours à l’embouteillage).
Un chauffeur de taxi m’interpelle : « Alors, pépère, on prend
racine ? » Je lui fais mon plus beau sourire : « Souffrez
que pour l’amour du grec… », lui réponds-je.
Du coup, j’ai parfois un regret : ne pas l’avoir
connu plus tôt, ce fichu grec ! Prenez callipyge. Mes professeurs, au
lycée, ne se sont jamais donné la peine de m’expliquer pourquoi Vénus l’était.
On m’affirme que la pédagogie a fait des progrès depuis mon époque, que les
maîtres sortis des I.U.F.M. savent trouver le mot juste pour redonner aux jeunes
générations le goût des humanités édifiantes. J’en doute. Même chez les
jésuites, je ne suis pas sûr qu’on vous le décortique beaucoup, ce mot juste.
Quand je vois que l’Église ne parle plus latin, alors le grec, vous
pensez ! « J’admire au Vatican la Vénus callipyge, mais que veux-tu
qu’un œil pontifical y pige ? «
Naguère, quand je n’étais pas encore philhellène, quand
je ne savais pas encore pourquoi Obélix rêvait de mettre des sangliers à la
broche et s’essayait à l’érection des menhirs, quand je soutenais sincèrement
qu’il fallait remplacer les hétérolexèmes par des mots bien de chez nous,
j’aurais envié les collégiens hongrois : « szépfenekü Vénusz »,
n’importe quel paysan du Danube comprend très bien ce que ça veut dire, même les
petits de la maternelle, pas besoin de leur faire un dessin. Aujourd’hui, je me
dis que chaque âge a ses plaisirs, qu’il ne faut pas brûler les étapes, qu’il
serait dommage de traduire. Callipyge ! L’opacité du terme confère de la
noblesse à la chose. Quand je pense que certains voudraient, comme ils disent,
« faire le ménage » ! « Allez, du balai, boutons hors de
notre belle langue tous ces métèques, tous ces rastaquouères qui la
souillent ! Epuration technique ! » A les suivre, on organiserait
des charters…
Certains jours, remarquez, je me sens encore quelque peu
franchouillard. J’aime bien callipyge, mais bottomless me défrise, je trouve
remue-méninges très réussi et je suis bien content que les cousins québécois,
nos oncles d’Amériques, partagent avec nous leur courriel. Mais je ne suis pas
chauvin ; si le franglais, parfois, me chatouille la cocarde, je trouve en
revanche le franglish bien reposant : « My tailleur is riche…
Monnaie, please… For the
immediate adoption of more energetic remedies… » J’avoue même que quand je voyage, j’apprécie ces petites
coupures qui, d’où qu’elles viennent, acceptées sur tous les comptoirs de la
planète, vous évitent les frais de change et les atermoiements du
dictionnaire : « O.K., no problem, post-office,
water-closet ». Vous le voyez, j’évolue. De plus en plus, je suis comme
le grand Marcel, non pas pour le chartaire, mais pour l’intégration :
travelingue, Nouillorque, tramouais. Je trouve que souite-cheurte va très bien
avec redingote. Et même avec abricot, boulevard, sanavabitche. Oui, oui,
redingote, mine de rien, c’est aussi du franglais ! Pas les autres bien
sûr : sanavabitche, c’est du pur québécois. Et la belle Province, vous
savez si elle est à choual sur la chose de la belle parlure !
« Sanavabitche ! Sanavabitche ! » On ne s’en lasse pas,
c’est comme « atmosphère, atmosphère ». Moi, en tout cas,
j’adore ! Ce mot-là, je le garde toujours à portée de la main, dans le même
tiroir que callipyge et bachibouzouk.
Car depuis le temps que je vous fais mes confidences, je peux bien tout vous dire : je suis un peu peuple. J’aime aussi les gaillardes, les madames Sans-Gêne ; je ne suis pas le dernier à emboîter le pas à une poissarde si elle a du chien, du panache, du tempérament ! Rien de tel qu’un beau juron pour me faire aimer une langue. Le poldève, le syldave en ont de grandioses. Dans le style baroque, le français ne sera jamais assez gaulois pour leur arriver à la cheville : palsembleu, cornegidouille, tout cela ne mène pas loin. Il est vrai que l’idéal, pour nous autres, c’est la beauté classique, l’alliance de la clarté et de la simplicité. « Ce qui se conçoit bien… » Sur ce point Totor est d’accord avec Boileau. Dans les Misérables, il a même fignolé tout un chapitre pour célébrer un de ces mots de la fin pas piqués des hannetons que je vous recommande ; un que je vous propose à mon tour ; un qui n’était pas du franglais mais qu’un grand général ne leur a pas envoyé dire, aux Angliches, ce 18 juin-là, à Waterloo !
Belle langue n’est pas forcément beau
langage.
Et puis quoi ! Les crocheteurs du Port-au-Foin
parlaient-ils la langue de Malherbe ?
Vérité de
l’étymologie
Yves Avril
Orléans
Le goût pour l’étymologie, autrefois assez répandu, semble avoir été largement remplacé par le goût pour la généalogie. Dans les deux cas, il s’agit de retrouver des racines. Mais la généalogie est une passion individualiste, on y cherche ses propres origines, celles de sa famille, et une fois qu’on les a trouvées, cette découverte satisfait une curiosité mais n’explique rien. L’étymologie cherche les origines d’un langage commun à un pays, parfois, quand elle est comparative, à toute une civilisation. Partie de la science historique, elle peut informer utilement sur l’évolution de l’esprit.
Alain Rey, dans sa contribution aux Lieux de
Mémoire de Pierre Nora, citait Paulhan,
« caustique » : » L’étymologie fait sa propre
réclame ». En effet, étymologiquement, « étymologie » signifie
« discours sur, science de ce qui est sûr, assuré, vrai, réel,
véritable » (etymon). Autrement
dit, le vrai sens d’un mot est le sens étymologique. Certains identifient la
racine du mot etymon à la racine de « être » et, dans ce cas,
la recherche étymologique prétendrait saisir un mot tout simplement au moment de
sa naissance, quand il surgit du néant. Ce qu’on peut vérifier en tout cas,
c’est que la connaissance de l’étymologie nous fait voir le mot dans sa
nouveauté, dans sa première jeunesse, sa fraîcheur primitive. Le sens des mots
et donc les mots se banalisent et, se banalisant, s’usent : en mettant en
valeur leur origine, on les fait revivre. Ma Dame (domina mea)
n’est plus Madame, Mon Sieur (senior meus, Mon Seigneur) n’est plus
Monsieur, « excusez-moi » signifie bien « mettez-moi hors de
cause » : l’étymologie devient une hygiène de l’attention et donc du
respect. On peut d’ailleurs se demander si nos contemporains, jeunes et moins
jeunes, emploieraient si souvent le mot « mec » (« mon
mec » !) s’ils savaient que c’est une prononciation particulière de
« mac », c’est-à-dire tout simplement
« maquereau ».
L’étymologie permet aussi de
constater, ce qu’on serait tenté d’ériger en loi, qu’entre deux mots de même
signification, l’un ancien, de sens propre, c’est-à-dire qui est le seul à
l’origine à avoir le sens désiré, et l’autre, plus récent au moins dans sa
signification parce qu’il est employé métaphoriquement, plus familier, parfois
plus vulgaire, l’usage élimine ou déclasse le premier au profit du second :
le latin caput a donné « chef » qui a, dans son sens propre,
pratiquement disparu au profit de « tête » qui vient de
testa : « vase de terre cuite, pot ou cruche »
( comme on se paie la « fiole » de quelqu’un, à cause de sa drôle
de « bouille ») ; le cheval est un caballus (mot qui
d’ailleurs viendrait du grec), c’est-à-dire un mauvais equus, une
rosse ; « vêtir » cède la place à « habiller », de
« abiller », c’est-à-dire « préparer une bille de bois,
l’écorcer, l’équarrir avant sciage », verbe que l’on a justement
« habillé » d’un h par confusion étymologique avec
habitus : « manière d’être, comportement, maintien
extérieur ». Cette constatation me fait me demander si un jour
« bouquin » (d’ailleurs emprunté au hollandais boek ) ne va pas
un jour remplacer « livre ». On lira dans le Larousse 2050 :
« livre (vx) : bouquin ». D’ailleurs les jeunes professeurs
étrangers qui sont passés par l’Alliance française ou d’autres institutions
similaires ne parlent plus que de « bouquins » et de
« profs » (pour ce dernier mot, de récents événements ont d’ailleurs
prouvé que la presse française, dans sa grande majorité, avait définitivement
converti cette honorable profession en une corporation de nains de Walt
Disney).
L’étymologie est exposée au
danger du cratylisme. On oublie parfois que l’imagination virtuose de Socrate
qui explique par exemple le nom d’Arès par arrhen (« mâle ») et
arrhatos (« qu’on ne peut briser ») ou helios par
halizeïn (« rassembler ») parce que le « soleil rassemble
les hommes au même endroit » ou par aei heilèïn (« rouler
toujours ») parce que « sa course l’entraîne perpétuellement autour de
la terre » ou par aïoleïn (« orner de couleurs variées »)
parce que « dans cette course il colore de nuances variées les diverses
productions de la terre », ne cherche qu’à mettre en valeur les différentes
qualités ou fonctions des objets de son examen en rapprochant les mots qui les
désigne de façon approximative et d’ailleurs ironique avec d’autres mots censés
les éclairer. L’étymon ici certifie ces qualités et fonctions, mais pas
l’origine. Mais le Socrate du Cratyle, renouvelé quelques siècles plus
tard par Rabelais qui joue sur les mots avec autant d’ironie et un plaisir
presque sensuel, une véritable gourmandise, a fait et fait encore aujourd’hui
des émules qui ne sont plus du tout ironiques. L’étymologie est, on le sait,
exposée au cratylisme, même si, comme le dit Alain Rey, dans le même article,
ses « avatars […] n’obèrent pas cette obscure richesse, cette profondeur
dans les plus humbles, les plus enracinés de nos vocables : par le latin,
le grec ou d’autres langues, un passé qui embrasse un long segment d’histoire
humaine, vers un énigmatique proto-indo-européen ». Et le cratylisme peut
conduire, dans la recherche d’une langue originelle unique, à forcer
systématiquement les parentés sémantiques et phonétiques des mots, et on en a
deux beaux exemples récents, le livre de Merritt Ruhlen sur L’origine des
langues (Belin, « Débats », 1997) et celui de Ya. A. Kesler,
Abécédaire et dictionnaire russe-européen (Kraft, Moscou, 2001), composé
dans des intentions clairement nationalistes, où tous les mots du lexique
indo-européen, se trouvent ramenés à des racines slaves « Ce "Dictionnaire"
des langues vivantes européennes – dit-on dans l’Avant-propos, – est le
témoignage éloquent de l’existence, au moins dès le XIVe siècle d’une
langue européenne unique, point de départ pour la majorité des langues
européennes contemporaines. Et cette langue, nous dit-on, est le protoslave (et
non le slavon), dont le direct et principal héritier est le russe et son
alphabet vraiment unique. » C’est ainsi que, selon l’auteur, le sanscrit,
qui veut dire « écriture sainte » (espagnol San Escrito) serait une
production médiévale, issue du protoslave.
Deuxième danger : les
étymologies anecdotiques, amusantes ou simplement pittoresques voilent souvent
le sens profond. Ainsi, lors d’un récent colloque, cette discussion sur le mot
« sincérité ». Une étymologie très ancienne (elle date de la latinité
même) fait venir le mot de sine cera : « sans cire »,
c’est-à-dire pur comme le miel qu’on a séparé de la cire, sans mélange, pur.
Image concrète, pittoresque, mais qui, outre que les lois de l’évolution
phonétique la rendent peu probable, est finalement moins belle qu’une autre
explication, plus soutenable : de même qu’on a en latin le mot
procerus qui, s’appliquant par exemple à un arbre signifie « qui
pousse droit », « d’une belle venue » (-cer- serait dans
ce cas de la même racine que le verbe cre-sco : croître, pousser,
grandir), on a sincerus, dont le premier élément signifie
« un », « simple » (cf. simplex,
singularis) et qui signifierait « d’une seule poussée, d’une
seule venue, d’un seul élan ». N’est-il pas émouvant dès lors de penser que
la sincérité n’est plus à l’origine un état, une donnée du caractère, mais un
mouvement, et que ce mouvement se fait sans effort, sans contrainte extérieure
ni intérieure, loin d’un « sincérisme » qu’il rend essentiellement
impossible. Comment Rousseau peut-il donc, dans le Préambule des
Confessions, inviter son lecteur à « découvrir à son tour son cœur
[…] avec la même sincérité » ?
Mais toute étymologie
« pittoresque » n’est pas nécessairement fausse et peut être
éclairante. Trois exemples.
On sait que
« travail » vient du latin tripalium qui désigne l’appareil à
trois pals ou pieux qui est un instrument de torture. Le dictionnaire
étymologique Bloch-Warburg cite une décision du Concile d’Auxerre :
« non licet presbytero nec diacono ad trepalium ubi rei torquentur
stare » (« il n’est pas permis à un prêtre ou à un diacre de se
tenir près d’un tripalium où l’on soumet les accusés à la torture »). Le
travail était, jusqu’à la disparition dans notre Europe occidentale des
maréchaux-ferrants, le bâti de métal où l’on immobilisait les chevaux à ferrer.
Le mot existe encore pour désigner les efforts et les souffrances d’une femme
qui accouche. Il est bien évident que si ce mot a remplacé en français le mot
labeur, issu du latin classique, c’est qu’il évoquait davantage la souffrance
physique. Ce qui est au fond tout à fait biblique : « Tu gagneras ton
pain à la sueur de ton front, tu enfanteras dans la douleur ». Mais
d’autres langues, avec une étymologie différente, évoquent également la
« pénibilité », comme on dirait aujourd’hui : les langues slaves
(russe, tchèque) partent de rab qui signifie esclave pour former le mot
correspondant à « travail ». Le tchèque Karel Čapek en a même fait
« robot ». Il en est de même pour l’hébreu
‘avoda.
Autre exemple, moins
pittoresque mais dont la signification est sans doute aussi profonde. Nous
parlions de sincérité, parlons maintenant de vérité : l’étymologie est sans
problème, puisqu’on a le correspondant exact en latin : veritas.
Veritas : vérité ; verus : vrai. Racine :
wer- qui a donné le verbe grec (w)ereo qui signifie
« dire », le latin ver-bum : « parole, mot », le
germanique Wort / word avec le même sens. Car, comme dit
Hugo, « le mot, c’est le verbe, et le Verbe, c’est Dieu ». Et Dieu,
c’est la vérité. Mais le germanique a aussi une racine qu’on retrouve dans
l’anglais truth (vérité) et dans l’allemand treu (fidèle). Or
cette racine a produit en grec ancien le mot qui signifie « chêne » ou
« bois dur » : dru-s. Et il est à mon avis tout à fait
passionnant de constater que ces Germains qui sont des gens concrets, pour
exprimer la solidité des rapports entre les êtres, ce sur quoi on peut compter,
à quoi il faut se fier, vérité et fidélité, aient préféré à la notion finalement
abstraite des Latins cette image du chêne. Le mot grec qui désigne la vérité a
une étymologie bien tentante (mais attention au cratylisme !) :
a-lèthe-ia serait » absence d’oubli (lèthè),
d’omission », définition négative, comme s’il n’y avait aucun autre moyen
de définir une chose qui est, par essence, positive.
Enfin,
« témoin » .Le mot grec, martus ou martur, appelé à
une fortune considérable grâce au christianisme, appartient peut-être à la
racine qui a donné en latin le mot memoria et évoque une opération de
l’esprit, de mémoire ; le latin, plus concret, plus matériel, et surtout
d’esprit plus juridique, a deux mots : le premier est arbiter, que
certains font remonter à un hypothétique ad-bi-ter : « qui est
à côté, auprès, qui assiste », le second est testis (de
ter-stes) : « qui se tient en tiers » (dans un litige) et
donc garantit ou confirme l’objectivité, étymologie parfaitement claire et
conforme au sens ; le russe svid’et’el’ et l’anglais wit-ness
mettent l’accent sur la notion de « voir et savoir » (racine
indo-européenne vid-) mais le premier fait précéder le radical du
préverbe s- (équivalent du latin co-) : le témoin « voit
avec » ou assiste de son savoir, où l’on peut voir un rapprochement
sémantique avec le mot hébreu ‘ed , de la même famille que
‘eda : communauté. Le hongrois rattache le mot témoin à la notion
d’enseignement. Une langue comme le finnois voit moins le mot du côté du sujet
que de la fonction : todistaja est celui qui dit le vrai, la vérité
( tosi ). Ainsi la connaissance de ces étymologies peut-elle nous aider
d’une part à compléter et même à enrichir la perception qu’on a du sens d’un
mot, d’autre part à imaginer une sorte de géographie des préférences
sémantiques : les uns voient et savent, les autres sont là pour
assister, d’autres sont les garants d’une communauté, d’autres
encore affirment ou proclament.
Vérité de
l’étymologie ? Fait-elle « sa propre réclame » ?
Réclame : « petit article que l’on insère dans le corps d’un journal
et qui contient ordinairement l’éloge payé d’un livre, d’un objet d’art, dont le
titre se trouve aux annonces », « annonce payée », ajoute le
Bloch-Wartburg, « naturellement laudative » : mais l’étymologie,
elle, donne la vérité gratuitement et sans flatterie, et elle ne la donne qu’au
terme d’un cheminement long et parfois hasardeux, où il faut écarter les
tentations d’un rapprochement facile, les séductions d’un faux
éclairage. » Ibant obscuri… ». « Réclame », au
sens de ce déverbatif du latin reclamare « se récrier,
protester », mais ici humblement faire entendre sa voix étouffée par
l’histoire pour retrouver la fraîcheur des
origines.
.
JEANNE
d’ARC et CHARLES PÉGUY
DANS
QUELLE LANGUE LES ANGLAIS PARLAIENT-ILS
À
JEANNE D’ARC ?
Naissance
d’un grand conflit de nationalités
Georges
Peyronnet
Maître
de conférences honoraire d’Histoire Médiévale
Université de Bretagne
Occidentale (Brest)
1. Position du
problème
Les historiens sont d’accord
aujourd’hui pour estimer qu’au début de la guerre de Cent Ans on ne distingue
pas d’opposition entre un sentiment national français et un sentiment national
anglais. Il s’agit d’une pure querelle dynastique entre deux familles princières
d’origine française au sujet de l’héritage de la couronne de France : les
Valois sur le continent, les Plantagenêt outre-Manche ; les premiers se
prévalant de la prétendue loi salique pour assurer la succession des Capétiens
tombée en déshérence : les seconds forts de leur parenté plus rapprochée en
ligne féminine avec les derniers Capétiens. Ajoutons le fait que le roi
d’Angleterre était un grand féodal français par sa possession héréditaire du
duché de Guyenne, reconnue par les traités diplomatiques passés avec les rois de
France jusqu’à l’ouverture de la guerre de Cent Ans.
Pendant la première période
de celle-ci, jusqu’à la fin du XIVe siècle, il n’y a guère de trace
de véritables sentiments patriotiques d’un côté ou de l’autre du Channel. Les
ravages des chevauchées anglaises en France suscitent bien des amertumes. Mais
les routiers au service du roi de France en causaient tout autant. Certes, bon
nombre de villes et de seigneurs aquitains s’opposèrent à l’exécution du traité
de Brétigny-Calais, par lequel Edouard III d’Angleterre abandonnait ses
prétentions à la couronne de France, mais obtenait en échange une vaste
principauté dans le sud-ouest de notre pays, en toute souveraineté. Toutefois
ceci n’empêcha pas des communautés et des seigneurs gascons de manifester au
Prince Noir, fils d’Edouard III et son représentant en terre française, une
fidélité sans faille, tandis que les ducs de Bretagne de la maison de Montfort
s’appuyaient sur l’alliance anglaise pour contrer diplomatiquement et
militairement les visées des Valois sur leur duché. Dans les dernières années du
XIVe siècle, des négociations de paix entre les monarchies anglaise
et française furent bien près d’aboutir, et n’échouèrent qu’à cause des
complications internes survenues dans chacun des royaumes.
Au XVe siècle,
les choses prirent un tour différent. Le célèbre traité de Troyes demeure encore
ambigu : Charles VI y déshérite son fils comme assassin présumé de Jean
sans Peur et reconnaît la légitimité de l’accession des Lancastre, rois
d’Angleterre depuis la fin du XIVe siècle, à la couronne de
France : accession sanctionnée par le mariage entre Henry V d’Angleterre et
Catherine, fille de Charles VI. Le Parlement de Paris et les États Généraux de
Languedoïl acceptèrent le traité. Mais ce dernier stipulait qu’il s’agissait
d’une union purement personnelle entre les deux royaumes, chacun gardant ses
lois, ses coutumes et son gouvernement propres. A ce prix, on ne voit pas qu’il
y ait eu d’opposition massive au traité dans les provinces occupées par les
forces anglaises ni dans les possessions des ducs de Bourgogne en France, dont
les sujets servaient sans broncher la politique d’alliance étroite avec
l’Angleterre. Charles VII avait pour lui des juristes et des gens d’Église
convaincus de l’invalidité d’un traité conclu par un roi fou au détriment des
lois successorales fondamentales du royaume : ils croyaient également que
Charles VII était innocent du meurtre de Jean sans Peur. Mais parmi le reste de
ses partisans, les Français d’oïl étaient plutôt en minorité devant les gens
d’oc et les Dauphinois : habitants, ceux-ci, d’une terre d’Empire
extérieure au royaume de France.
Jeanne d’Arc était de langue
d’oïl. Mais ses origines régionales ne comptent guère dans l’affirmation de sa
mission. Elle était champenoise, plus que lorraine ; or beaucoup de
Champenois avaient basculé dans le camp d’Henri V et d’Henri VI : l’un des
membres les plus représentatifs de cette tendance anglophile était Pierre
Cauchon, vidame de l’église de Reims, dont la famille, de grands bourgeois,
était originaire. L’essentiel de la revendication johannique, c’est la justice à
rendre, au nom de Dieu, à l’héritier légitime de la couronne de France,
dépossédé par force contre tout droit. C’est une revendication chrétienne et non
patriotique. Cependant, devant l’entêtement des Anglais à se maintenir en
France, on voit que Jeanne englobe dans une même réprobation tous les
originaires d’outre-Manche qui se trouvent en territoire français :
représentants du pouvoir, nobles et capitaines, soldats. Mais la Pucelle ne
manifeste aucune hostilité foncière envers la maison royale d’Angleterre, ni
même contre les officiels français ralliés à la cause des Lancastre ; on le
vit à Rouen : jamais, dans son procès, l’héroïne n’accusa ses juges de ce
qu’on appellerait aujourd’hui "collaboration avec un ennemi de la nation". Et
jamais elle n’exprima la moindre velléité de poursuivre la guerre en Angleterre.
Elle en voulait au duc de Bourgogne et à ses sujets d’aider les Anglais, mais
c’est un manque de loyalisme envers Charles VII qu’elle leur reprochait ainsi,
non un manque de patriotisme français.
Toutefois les victoires de
Jeanne sur la Loire, le prestige du sacre de Reims, le martyre final de
l’héroïne, tout cela cristallisa le sentiment patriotique français. Désormais
Charles VII eut pour lui, non seulement la légitimité reconnue finalement par
l’Église et la Papauté, mais le fait que les Français, de plus en plus,
considéraient tous les Anglais comme des étrangers qui n’avaient rien à faire en
France. Et la réciproque s’affirmait aussi, bien que la guerre n’atteignît pas
le territoire anglais. Les Lancastre eurent beau s’accrocher vainement à la
Normandie, le peuple anglais, ulcéré par le lâchage bourguignon du traité
d’Arras, sentait bien que toute la France était désormais pour l’Angleterre un
territoire extérieur, sans aucun lien réel avec l’île britannique. Cette
opposition de deux mentalités, que l’on peut désormais appeler "nationales",
s’accentuera tout au long de la deuxième partie du XVe
siècle.
Plusieurs aspects de ces
divergences ont été soulignés déjà : par Bossuat pour les jugements rendus
par le Parlement de Paris, par M. Contamine pour le progrès des propagandes
opposées, visibles dans les sources narratives. Nous voudrions insister ici sur
un autre indice de cette séparation : la différenciation linguistique,
encore insuffisamment envisagée dans la perspective historique où nous nous
plaçons.
2. Une signature
illustre : française ou anglo-française ?
Nous avons conservé
seulement trois lettres portant la signature de Jeanne. Signature
autographe ? On en a longuement discuté[1] : ce n’est pas ici le
lieu de reprendre ce problème. Le style de ces lettres, et leur destinée
postérieure, montrent qu’elle les a, sinon dictées de bout en bout, du moins
approuvées. Peu nous importe ici. Ce qui nous retient, c’est l’orthographe de la
signature : Jehanne ; orthographe de clerc, issue du latin
Johanna ; de même pour le masculin Jehan et
Joannes ; mais probablement prononcés déjà comme aujourd’hui
J(e)anne et J(e)an. Ce qui nous induit à cette probabilité, c’est
une remarque, à notre connaissance, non utilisée jusqu’ici. Vers la fin de la
scène tragique de l’abjuration de Jeanne au cimetière de Saint-Ouen, à Rouen, le
24 mai 1431, on doit se rappeler le témoignage de l’huissier rouennais Jean
Massieu – qui ne fut pas contredit – au procès de Jeanne en nullité, en
1456 : la malheureuse Pucelle, pressée par les clercs et par la foule
d’accepter l’acte d’abjuration préparé par le tribunal, déclara s’en remettre
aux décisions de l’Église. A ce moment, Massieu, comme huissier du tribunal, fit
passer à Jeanne, pour qu’elle la signe, une courte "cédule" déclarant en
quelques lignes que l’accusée se soumettait en tout au jugement de l’Église. Ce
document avait probablement été confectionné d’avance ; il fut communiqué,
au moment opportun, au prédicateur Erard, qui le remit à l’huissier Massieu,
lequel s’efforça de le lire à Jeanne. Le public vit celle-ci tracer au bas de la
cédule son "seing manuel" – annoncé dans ces termes à la fin du document – une
croix. On a beaucoup glosé sur la signification réelle de ce signe. Ce qui nous
intéresse à présent, c’est la signature de la Pucelle qui précède ce signe.
Autographe ? Des témoins crurent voir Massieu conduire la main de
Jeanne : il ne dit rien de tel dans ses dépositions du Procès de
nullité.
Quoi qu’il en soit, ce qui
retient notre attention, c’est l’orthographe de cette signature. En effet, on
n’a jamais relevé, jusqu’ici, celle que donne la source documentaire la plus
ancienne du procès de Rouen, racine des différents autres manuscrits de ce
Procès : "Je Jhenne (c’est ce que nous soulignons), appelée la
Pucelle... Signé Jhenne"[2] C’est la seule fois où
parait cette graphie[3]. Dans les dépositions au
Procès de nullité, tous les témoins rouennais qui certifièrent avoir été
présents à la scène du cimetière de Saint-Ouen déclarèrent avoir entendu Massieu
lire la "cédule courte" à la pucelle en prononçant "Jeanne". Qu’est-ce à
dire ? Est-ce que la graphie "Jhenne" ne correspondrait pas, si on omet
l’"h" étymologique – comme pour "Jehanne" – à la prononciation anglaise actuelle
du prénom "Jane" ? Si on admet cette hypothèse, on s’expliquerait que ce
soit Laurent Calot, secrétaire du roi d’Angleterre et d’origine anglaise – cité
par un des témoins du Procès en nullité présents à la scène de
Saint-Ouen[4] – qui ait rédigé la
cédule ; mais Massieu, français, l’aurait lue en prononçant le prénom de la
Pucelle à la française. Cette explication pourrait demeurer à l’état de pure
supposition. Mais une autre remarque va nous permettre de
l’étayer.
3. Une autre signature
illustre à la même époque : même question
Cette autre signature figure
sur un document émanant de Jean, duc de Bedford, régent du royaume de France
pour Henri VI[5] : acte authentifié par
une trace de sceau, sous la forme de deux incisions pour le passage d’une queue
de parchemin, ainsi que deux taches de cire rouge. On se trouve ici dans
l’époque où la signature de l’auteur, pour les actes de chancellerie, coexiste
de plus en plus avec le sceau, avant de supplanter ce dernier au XVIe siècle.
Dans le texte de l’article présentant et transcrivant cet acte, l’auteur a
précisé : document "autographe de Jehan Plantagenêt duc de Bedford". Il
faudrait restreindre l’acceptation d’"autographe". Car le fac-similé donné dans
l’article montre une écriture de chancellerie française – le texte de l’acte est
en français – courante au XVe siècle ; il s’agit en effet de la
chancellerie de Bedford installée dans le palais des archevêques de Rouen :
ville d’où le document est daté du 21 février 1430 (nouveau style) ; au
revers de la lettre, sous le pli inférieur on lit : "par Monseigneur le
régent du royaume de France, duc de Bedford", signé "G. Ferrières". L’écriture
de la signature à l’avers ressemble un peu, mais pas tout à fait, à celle du
texte. Et la présomption d’autographie de cette signature se trouve renforcée
par une différence de graphie. Car le texte de l’acte porte écrit : "Jehan
Regent le Royaume de France duc de Bedford..." et plus loin "messire Jehan
d’Alencon". Mais la signature se lit "Johan". Là encore : qu’est-ce à
dire ? Sinon que les scribes français de Rouen suivaient la prononciation
actuelle "Je(h)an", mais que le duc anglais s’approchait de la prononciation
anglaise "Joh(a)n" ? Cette nouvelle hypothèse se trouve corroborée par un
fait analogue. Le 14 juin 1429, à Corbeil, Bedford avait signé de sa main son
premier testament, rédigé en français. Ce texte débute ainsi : "Nous Jehan,
régent le royaume de France, duc de Bedford...", mais il est signé "Johan".
C’est le même dualisme que la quittance du 21 février 1430. Il en est exactement
de même dans un legs de Bedford à trois de ses exécuteurs testamentaires :
acte également daté du 14 juin 1429[6].
Nous constatons donc ici,
dans les années 1429-30, des indices probants de divergences linguistiques entre
Anglais et Français. Ces observations ne sont pas isolées. Dès le 14 décembre
1413, dans un acte en français enregistré dans les French Rolls aux
archives royales d’Angleterre (actuellement Public Record Office à
Londres), Henri V promulguait des lettres patentes accordant pleins pouvoirs à
Johan d’Abrychecourt, chevalier, pour ratifier des trêves passées avec le duc de
Bretagne[7]. On retrouve ici
l’orthographe anglaise Johan pour un nom de famille apparemment français,
d’après le lieu d’origine mentionné. Ce faisceau de conjonctures nous pousse à
élargir l’enquête : à l’époque de Jeanne d’Arc, comment se présentaient les
rapports linguistiques entre Anglais et Français
d’oïl ?
4. Dans quelle langue Jeanne
d’Arc et les Anglais parlaient-ils devant Orléans ?
Autant qu’on le sache,
personne n’a jamais entendu Jeanne prononcer un mot d’anglais. Le contraire eut
bien surpris : comment aurait-elle pu apprendre au moins quelques mots
d’une langue aussi différente de la sienne, elle qui parlait français avec
l’accent des marches de l’Est ? "En nom Dé !" s’écriait-elle, et
"Rends-ti au roi des cieux" criait-elle à Glasdale devant Orléans. Pouvait-elle
apprendre un peu d’anglais dans sa prison ? Ce n’était vraiment pas le lieu
ni le moment pour elle d’un tel exercice requérant un minimum d’attention et
d’application ; d’ailleurs elle aurait eu de bien mauvais
enseignants : nous allons revenir sur ce point. D’autre part Jeanne
francisait les noms des capitaines anglais qu’elle affrontait. Dans sa bouche,
Glasdale devient "Glacidas", "Clasdas", ou "Classidas"[8]. Dans sa fameuse lettre de
sommation adressée au roi d’Angleterre vers la mi-avril 1429, William de la
Pole, comte de Suffolk, est devenu "Guillaume de la Poule, comte de Suffort",
Talbot est "Thalebot", Thomas Scales "Thomas sire d’Escalles" ; certes,
cette lettre a été dictée et transcrite par le docteur en droit Jean Erault,
mais ce dernier suivait la prononciation de la Pucelle, que lui-même devait sans
doute aussi pratiquer[9]. Pour le reste, Jeanne
utilisait des francisations devenues courantes depuis longtemps, au fil de la
guerre : "godon" désignait les Anglais en général, de leur juron favori
God damn (me)[10].
De même, à l’intérieur des
Charentes disputées depuis le XIIIe siècle entre les Anglais et
Français, la coiffe étroite et longue que les femmes ont portée jusqu’au
XXe siècle pour travailler aux champs en se protégeant du soleil ou
de la pluie s’appelle "quichenotte" : vocable de français d’oïl, inconnu en
langue d’oc où la même coiffure se dit calina (contraction de
capelina) ; or "quichenotte" est la francisation de l’anglais
kiss not ("n’embrassez pas")[11] : les soldats anglais
étaient-ils donc plus entreprenants dans les Charentes qu’en Guyenne, pourtant
au pouvoir de l’Angleterre depuis le XIIe siècle ? Peut-être, en
région de langue d’oc, étaient-ils plus disciplinés, tandis que les Charentes
formaient un front de combat, sur lequel, au reste, la langue d’oc avait reculé
devant la langue d’oïl en même temps que le pouvoir du roi de France avançait
sur le terrain.
Les premiers échanges
verbaux entre Jeanne d’Arc et les Anglais eurent lieu sous les murs d’Orléans.
Louis de Coutes, alors jeune page de Jeanne, déclara, lors du Procès en nullité,
que dès le lendemain de son entrée dans Orléans – qui avait eu lieu le 29 avril
1429 – Jeanne se rendit dans un retranchement français en face d’une bastille
anglaise : elle somma les ennemis de décamper, de vive voix ; des
"seigneurs et capitaines anglais" lui répondirent par des injures, l’appelant
"vachère" et menaçant de la faire brûler s’ils la capturaient[12]. Parmi ces insulteurs
figurait un certain "bâtard de Granville", qui fit demande à Jeanne, d’après le
frère augustin Pasquerel, aumônier de la Pucelle, si elle voulait que des hommes
se rendent à une femme, et qui traita les Français de Charles VII de "maqueraux
mescréants"[13]. Les assiégeants avaient
donc bien compris, en gros ce que leur avait dit Jeanne. Or il n’y avait plus de
Bourguignons dans leurs rangs : le duc Philippe avait retiré ses troupes au
début d’avril 1429, à la suite d’une querelle avec Bedford. Mais le "Grandville"
insulteur de Jeanne pouvait être normand.
Le 5 mai, Jeanne fit passer
aux Anglais une lettre qu’elle avait attachée sur le bout d’une flèche lancée
par un arbalétrier ; la Pucelle proposait aux ennemis un échange de
prisonniers ; elle leur cria : "Lisez, ce sont nouvelles !". Mais
eux, après avoir pris connaissance de la lettre, répondirent par des
huées : "Ce sont des nouvelles de la putain des Armagnacs !" Elle en
pleura[14]. Notons au passage qu’un
certain nombre de ribaudes qui suivaient alors les armées s’habillaient souvent
en page. Que penser de ce dialogue ? Les Anglais savaient donc le
français ? On peut supposer que c’était au moins le cas, dans leurs rangs,
pour leurs officiers ou pour des compagnons d’armes français recrutés dans les
provinces occupées. D’autre part, on constate, au long des promiscuités de
guerre, d’occupation militaire ou de captivité, la permanence d’un fait
psychologique : en ces conditions de vie frustes, les premiers rudiments
que l’on apprend de la langue de l’adversaire appartiennent au vocabulaire
courant le plus grossier. Réciproquement, l’adversaire comprend ce que son
antagoniste lui dit alors, et pour cause : ainsi les Français devant
Orléans pouvaient rapporter pour la postérité les insultes des Anglais. On ne
doit pas s’étonner de voir le capitaine anglais Glasdale et ses hommes lancer un
flot d’injures à Jeanne, l’appelant, eux aussi, "vachère", et sans doute
également "paillarde" et "ribaude". Dunois, déposant au Procès en nullité,
précisa que "Glassidas avait été celui qui parlait de la Pucelle le plus
injurieusement, avec le plus de mépris et d’ignominie"[15]. Dunois ne sachant
manifestement pas l’anglais – du moins en 1429 –, Glasdale injuriait donc Jeanne
en français ; ses soldats répétaient. Jeanne au reste, en attaquant les
Tourelles, rappela l’insulte à laquelle elle avait été la plus sensible :
"Clasdas !" lui cria-t-elle, "tu m’as appelée putain ; moi j’ai grand
pitié de ton âme et de celle des tiens[16].
5. Jeanne et l’idiome anglais à
Rouen
La Pucelle ne devait plus
parler à des Anglais jusqu’à Rouen. Dans le bref affrontement militaire à
Montépilloy du 14 août 1429, en Ile-de-France, les Anglais ne répondirent pas
aux défis lancés par les capitaines de Charles VII. Devant Paris, Jeanne eut
affaire à des adversaires français : Bedford avait quitté la ville avec ses
troupes afin de la laisser sous la protection du duc de Bourgogne, d’après un
accord récent passé avec celui-ci. Devant Compiègne, au cours de la fatale
sortie du 23 mai 1430 qui lui coûta la liberté, Jeanne fut coupée de ses lignes
arrière par la venue d’un contingent anglais qui lui barra l’accès du pont de la
ville. Mais, dans la mêlée qui suivit, la Pucelle ne fut aux prises qu’avec des
Bourguignons qui la désarçonnèrent et la capturèrent. Elle ne devait retrouver
des Anglais qu’au Crotoy, le 20 décembre 1430, sur la rive nord de la Somme,
dans le comté de Ponthieu devenu possession directe du roi d’Angleterre depuis
le traité de Calais en 1360 : c’est là que les Bourguignons remirent la
captive à une forte escorte anglaise qui la conduisit au château de Rouen, où
elle arriva probablement la veille de Noël 1430. On doit présumer que pendant ce
voyage elle était trop abattue moralement et physiquement pour tenter quelque
échange verbal avec ses gardiens.
La situation changea quand
Jeanne fut incarcérée dans un étage de la tour principale du château de
Rouen[17], tenu par une garnison
anglaise sous les ordres d’un grand seigneur anglais, Richard de Beauchamps,
comte de Warwick, gouverneur de Rouen ; château qui servit temporairement
de résidence au jeune roi d’Angleterre Henri VI, en même temps que Jeanne y
était prisonnière : on doit signaler que Warwick avait été désigné par le
conseil royal d’Angleterre, en juin 1428, comme précepteur du petit Henri VI.
Pendant son procès, la Pucelle fut naturellement confrontée surtout à ses juges
d’Église et à leur personnel administratif (huissiers, greffiers), tous français
et sachant le latin, langue internationale usitée par les clercs pendant tout le
Moyen Âge. En ce qui concerne cependant la garde militaire de la prisonnière,
elle était entièrement anglaise et dépendait totalement de Warwick. Ce dernier
avait désigné tous les geôliers : désignations confirmées par Pierre
Cauchon ; l’aval de celui-ci, président du tribunal ecclésiastique, était
indispensable, mais on ne voit pas pourquoi ni comment il aurait contré la
nomination de tel ou tel des gardiens. Pour la serrure de la cellule où Jeanne
était enfermée, il y avait trois clés : l’une était détenue par Henri
Beaufort, cardinal de Winchester, demi-frère du roi d’Angleterre Henri IV et
chancelier d’Angleterre, qui suivit le procès de Jeanne d’Arc de bout en bout.
La seconde clé fut confiée au vice-inquisiteur en fonction à Rouen, Jean
Lemaître, qui assista Cauchon pendant le procès. La troisième clé fut donnée à
Jean d’Estivet, promoteur pour les causes criminelles au diocèse de Beauvais,
que Cauchon commit comme accusateur public contre Jeanne. On ne voit pas qu’il y
ait jamais eu litige entre ces trois personnages et les Anglais à propos de ces
clés : sans doute, par cette répartition, voulait-on sauver les apparences,
car la captive aurait dû normalement être mise en prison d’Église, pour une
cause d’Inquisition, et non en prison militaire[18].
Les véritables geôliers
étaient donc anglais. Cauchon supervisait l’emploi des clés jusqu’à un certain
point, car le curé Taquel, notaire au procès, nous apprend qu’un Anglais gardait
l’entrée du cachot : sans son autorisation personne ne pouvait approcher
Jeanne, pas même les juges[19]. Cauchon nomma trois
gardiens que Warwick lui avait proposés, choisis parmi les "hommes d’armes"
anglais, c’est à dire parmi les soldats réguliers de la cavalerie : John
Bervex, William Talbot et John Grey qui était écuyer[20]. Ces trois préposés
prêtèrent serment, entre les mains de Cauchon, de ne jamais laisser Jeanne
parler à personne sans la permission de l’évêque de Beauvais. De plus, les trois
gardiens eurent sous leurs ordres une petite compagnie de quatre ou cinq soldats
qui surveillaient en permanence la cellule de Jeanne – au moins trois dans la
pièce, et deux sur le seuil – tant les Anglais avaient peur de voir leur captive
s’évader, d’une manière ou d’une autre, ou mettre fin à ses jours ; ces
gardes du corps étaient également anglais[21]. Longtemps on dit que ces
gardes étaient "de la plus misérable condition, des houssepaillers en
français"[22] : ces termes sont ceux
de la déposition de l’huissier Massieu au Procès en nullité. Mais cette
affirmation prête à la critique : Massieu est un témoin trop prolixe pour
ne pas être soupçonné de quelque affabulation ; c’était, par ailleurs, un
prêtre qui n’était pas sans reproche sur le chapitre de la morale : il fut
condamné, le 3 février 1431, à payer une amende pour avoir accepté de l’argent
de certains clercs cités par lui ; en 1438-39, il fut poursuivi pour
mauvaises mœurs, de même qu’en 1458-59[23] ; bref, c’était un
personnage un peu douteux. On a donc pensé que les cinq gardiens anglais, tout
simples soldats qu’ils étaient, ne pouvaient être considérés comme des
palefreniers – ce que signifiait originairement "houspilleurs". La discipline
anglaise était stricte, et les cinq gardes avaient été pris dans la troupe du
bailli de Rouen, composée de sujets d’élite.
Il n’en reste pas moins que
leurs rapports avec la prisonnière furent très mauvais. Jeanne se plaignit
souvent de ses gardiens, disant "qu’ils la tracassaient beaucoup et la
maltraitaient"[24]. Alors se pose le problème
des relations linguistiques : dans quelle langue la prisonnière et ses
geôliers communiquaient-ils ? La Pucelle ne savait pas l’anglais. Ses
gardiens étaient anglais, mais, triés dans la garnison rouennaise, ils
séjournaient sans doute en France depuis un temps assez long. Jeanne entretenait
avec eux une sorte de dialogue, puisqu’elle leur reprochait leurs invectives.
Mais on ne peut guère aller plus loin : ces injures étaient-elles proférées
en anglais ? En français archaïque ou mal prononcé, mélangé
d’anglicismes ? Jeanne a pu seulement reprocher à ses persécuteurs de crier
trop fort, sans comprendre leur langage. Elle se plaignait d’être tournée par
eux en « dérision » : ce pouvait être au vu d’une simple mimique
grossière, voire obscène. De toute façon, les gestes ici suffisaient, sans
paroles, pour effrayer la prisonnière. Un historien anglais conclut en rappelant
« quelles blessures cruelles pouvaient causer les paroles de Jeanne »,
on est bien d’accord sur l’expression verbale directe et franche de la Pucelle,
et sur sa capacité de répartie mordante : mais encore une fois, quel effet
cela pouvait-il avoir sur des soldats anglais ne sachant pas le français, ou si
peu ?
Pourtant l’un deux en savait
assez pour avoir été fortement choqué d’un propos de la prisonnière : il
est vrai qu’il s’agissait du lieutenant général en Normandie Humphrey, comte de
Stafford. Ce dernier assistait à une entrevue entre la captive, Warwick et deux
seigneurs bourguignons ; Jeanne alors déclara : « ...même s’ils
étaient cent mille de plus qu’à présent, ces godons n’auraient pas le
royaume ». Stafford, furieux, tira sa dague à moitié pour frapper
Jeanne ; Warwick l’en empêcha[25]. Warwick lui-même devait
savoir assez bien le français. Le frère dominicain Guillaume Duval, de Rouen,
rapporte en effet[26] qu’il se trouva un jour
présent lors d’une session du procès avec son confrère Isambart de la Pierre,
qui, pendant qu’on interrogeait Jeanne, avertissait cette dernière par des
signes ou « en la touchant de la main ». L’après-midi de ce jour,
Warwick, dans la cour du château, se répandit en injures contre Isambart et lui
dit : « Pourquoi ce matin touchais-tu ainsi cette Jeanne ? Et
pourquoi lui faisais-tu ainsi de tels signes ? Il ajouta en jurant que...
il le ferait jeter dans la Seine ». Isambart ne fut protégé des suites de
cet accès de colère que par l’intervention du vice-inquisiteur Jean Le Maître,
qui dirigeait le procès avec Cauchon et qui confirma le récit de Duval[27].
En reprenant la narration de
Massieu, la captive, le matin du dimanche 27, prise d’un besoin naturel, voulut
aller aux latrines situées à côté de sa cellule et demanda que ses gardes la
déferrent et lui rendent ses habits de femme. Les soldats refusèrent en jetant
les habits d’homme sur le lit et en disant à Jeanne :
« Lève-toi ! » Ils lui parlaient donc en français. Jeanne rappela
que cet habit masculin lui avait été interdit par les juges. Les gardes ne
voulurent rien entendre. Pendant tout le matin, jusqu’à midi, la malheureuse
réitéra sa demande, en se heurtant toujours au même refus ; elle se résigna
dès lors à reprendre l’habit d’homme, et malgré ses demandes renouvelées, ses
gardiens, pendant toute la journée, continuèrent de lui refuser son vêtement de
femme. On connut au dehors cette reprise de l’habit masculin. C’est pourquoi les
juges commirent les notaires, qui vinrent constater ce cas de relapse, tandis
que Jeanne leur « exposait ses motifs d’excuse » (au dire de
Massieu).
Ce dernier précise qu’André
Marguerie, assesseur au procès, chanoine de Rouen, voulut aussi constater, avec
un certain nombre d’autres personnes, la reprise des vêtements d’homme et
s’enquérir des motivations de Jeanne à ce sujet ; d’après Massieu,
Marguerie avait alors déjà vu Jeanne en habit masculin[28]. Mais un soldat anglais les
menaça de sa lance en les appelant « traitre armagnac ». Ici encore,
on voit que les soldats anglais du château de Rouen connaissaient les insultes
en français envers les partisans de Charles VII. Marguerie et ses compagnons,
terrifiés, se retirèrent. Massieu contredit alors la vérité, car il expose que
Marguerie vit cependant Jeanne, alors que l’intéressé dit avoir quitté la cour
du château sans avoir osé pousser plus loin. Contradictions
supplémentaires : le notaire Manchon dit que lui-même et les deux autres
notaires, commis pour examiner Jeanne le dimanche 27 après-midi, se heurtèrent à
quatre-vingt ou cent Anglais qui les menacèrent en les appelant « traistres
Armigneaux et faulx conseillers » – ce qui est, en langue d’oïl ou en
franco-normand, plus vraisemblable que l’ » armagnac » de
Massieu. Là-dessus les notaires s’en retournèrent, et Manchon ne put voir Jeanne
que le lendemain 28, en compagnie de Cauchon, sous la protection d’une escorte
fournie par Warwick[29].
Le récit de Marguerie se
trouve corroboré par Jean Beaupère : celui-ci fut envoyé par Cauchon près
de Jeanne, avec le chanoine rouennais Nicolas Midi, lui aussi assesseur au
procès, le dimanche après-midi. Mais ils ne purent trouver le détenteur de la
clé de la prison : en attendant qu’il arrive, des Anglais lui dirent alors
« paroles comminatoires, comme rapporta ledit Midy audit parlant »
(Midi ne témoigna pas au procès en nullité : il était mort dans
l’intervalle) ; « c’est assavoir que qui les getterait tous deux dans
la rivière, il seroit bien employé ». Tous deux s’en retournèrent alors et,
sur le pont du château, « oyt ledit Midy, comme il le rapporta audit
parlant, semblables parolles ou près d’icelles par autres Anglois
prononcées »[30]. Midi savait-il
l’anglais ? C’est peu probable. Ces « Anglais » étaient-ils des
mercenaires normands ? L’hypothèse la plus admissible parait être celle des
soldats venus d’Angleterre, mais assez au fait du vocabulaire français
« comminatoire ».
On voit reparaître la
question linguistique lors de l’abjuration de Saint-Ouen. Les soldats anglais
chargés de surveiller la place où se déroulait la scène n’ont certainement rien
compris au latin et au français des paroles des clercs et de Jeanne. Mais un
secrétaire fort actif du roi d’Angleterre, Laurent Calot, se fit l’interprète du
mécontentement anglais en interpellant Cauchon pour lui reprocher de faire
traîner les choses ; en français sûrement, puisque l’évêque répliqua tout
de suite en exigeant des excuses, qui lui furent présentées sur l’intervention
du cardinal de Winchester présent à la discussion. C’est le même cardinal qui,
interrogé par Cauchon sur ce qu’il fallait faire de Jeanne après qu’elle eut
paru signer la cédule, répondit à l’évêque de "recevoir Jeanne en
pénitence" : dialogue en latin ? ou en français ? Quant à la
remarque irritée du comte de Warwick, disant que Henri VI était mal servi
puisque Jeanne échappait au bûcher, elle a dû certainement être faite en
français, puisque l’un des docteurs répondit : "Seigneur, ne vous faites
pas de soucis ; nous la rattraperons bien"[31] ; un dialogue aussi
direct ne fait pas penser à l’intervention d’interprètes.
6. Les dernières heures de
Jeanne d’Arc
Dans ces moments
dramatiques, on entrevoit encore des problèmes de compréhension linguistique.
Sur la place du Vieux Marché, lieu du supplice, il y avait environ, pour
maintenir l’ordre, cent vingt Anglais en armes[32] ; le reste de
l’assistance était composé de clercs, français et anglais, et de la foule des
badauds rouennais, français. Pas de tumulte verbal ici ; on n’est plus au
cimetière Saint Ouen : Jeanne va mourir, inéluctablement. Cependant un
Anglais réagit à une parole de la suppliciée : cette dernière, sur
l’estrade en face du bûcher, après le prononcé de sa condamnation par l’Église,
demande à l’huissier Massieu, qui l’accompagnait, d’avoir une croix devant les
yeux ; alors, déclara Massieu en 1456[33], un Anglais se trouvant sur
les lieux fit une petite croix avec un bâton, "que Jeanne prit, baisa et posa
sur sa poitrine". Massieu ne dit pas qu’il s’agissait d’un soldat : ce
dernier aurait risqué très gros à sortir des rangs. Un clerc alors, proche de
l’estrade, et qui avait compris le français de
Jeanne ?
Etait-il sorti des rangs,
cet "homme d’armes" anglais qui, dans un mouvement de haine prémédité, apporta
de sa main un fagot au bûcher sur lequel Jeanne était déjà dans la
flamme[34] ? En entendant la
malheureuse invoquer alors Jésus, cet homme se trouva presque mal ; on
l’emmena dans une taverne : il s’y remis en buvant. Puis il déjeuna avec un
frère prêcheur, anglais, qui servit ensuite d’interprète – le frère Isambart en
fut témoin – le militaire reconnut la gravité criminelle de son geste et se
repentit de sa haine contre Jeanne. Ce guerrier ne savait donc pas le français.
Mais il n’appartenait sans doute pas au service d’ordre : ce dernier
l’avait simplement laissé passer, bien d’accord avec le geste hostile à Jeanne.
En effet, rappelons qu’"homme d’armes" désigne un cavalier, qui n’avait pas à
faire la police au Vieux Marché. D’un autre côté, sa position dans l’armée
devait être assez modeste : on voit mal un grand chef anglais se laisser
entraîner dans une taverne pour déjeuner avec un simple frère dominicain, même
anglais. La connaissance du français se limitait donc aux commandements les plus
élevés.
La preuve en est encore dans
un autre des témoignages du Procès en nullité. Tandis que la plupart de ceux-ci
déclarent que les clercs, sur la place du Vieux Marché, étaient finalement en
larmes ou tout au moins au bord des larmes, partageant l’affliction du public
populaire devant le triste spectacle offert à leurs yeux et à leurs oreilles, le
médecin rouennais Guillaume de la Chambre, qui assistait à la scène, affirme que
quelques Anglais riaient[35]. Quels Anglais ? Des
chefs, savourant leur victoire contre Jeanne ? Mais alors que les témoins
désignent les grands clercs présents – Cauchon, Winchester et d’autres – aucun
ne mentionne un responsable militaire anglais : Warwick avait dû rester au
château pour mieux surveiller l’ordre dans l’ensemble de la ville de Rouen,
pendant cette journée délicate. Les rires devaient venir des rangs de la
soldatesque : ne comprenant rien au français des juges et de Jeanne, ces
soudards, contents de voir brûler Jeanne, s’amusaient en regardant celle-ci
s’abîmer en sanglots et lamentations, pour se tordre finalement sur le
bûcher.
Tous cependant ne
partageaient pas ce plaisir de bas étage. Le supplice eut lieu vers midi. La
prisonnière et son escorte étaient arrivées sur la place à neuf heures. Pendant
trois heures, le service d’ordre avait subi les prédications, suivies des
prières de Jeanne en français : ces troupiers n’y avaient rien
compris ; leur estomac criait famine ; certains de leurs capitaines
finirent par interpeller Massieu, qui se tenait au pied du bûcher pour conforter
la suppliciée : "comment, prêtre, nous ferez-vous ici
dîner ?"[36]. La phrase fut-elle
traduite, ensuite, de l’anglais ? Sans doute pas. Les interpellateurs
savaient donc le français ; la question se pose encore. Des mercenaires
normands ? Commandant à de purs anglais ? C’est douteux. Des chefs
anglais alors, qui pouvaient se permettre de parler sous les armes pour traduire
le mécontentement de leur troupe : inquiets peut-être aussi de la pitié
manifestée pour Jeanne parmi les clercs et le public, dans le dos des soldats
chargés de contenir la foule. Ces chefs subalternes savaient assez de français
pour se faire entendre du prêtre français.
Ces ultimes épisodes de la
vie de Jeanne d’Arc soulignent qu’il existait un clivage chez les Anglais
occupant la France dans leur connaissance de la langue française ; en bas,
chez les simples fantassins, rien ou si peu : quelques insultes ; un
peu plus haut dans l’échelle hiérarchique, le vocabulaire est plus étendu ;
les grands seigneurs et les clercs, eux savent, sinon le moyen français du XVe
siècle, au moins assez d’anglo-normand pour comprendre ou se faire comprendre.
Mais où passait précisément le clivage ? Il convient de replacer ce
problème difficile dans un cadre plus général.
7. Le progrès de l’anglais à
la fin du Moyen Âge
En Angleterre, depuis la
conquête normande au XIe siècle, les langues pratiquées étaient l’anglo-saxon
dans le peuple, l’anglo-normand dans les cours et les manoirs, le latin dans les
églises et dans les écoles (mais dans celles-ci on apprenait aussi le vieux
français). Un proverbe anglais répandu disait (dans sa traduction
française) : "Jacques serait un gentilhomme s’il pouvait parler français".
On doit se rappeler les comparaisons entre mots saxons et normands pour désigner
un même animal au début de l’Ivanhoe de Walter Scott (écrit en 1820), qui
se passe à la fin du XIIe siècle ; et peu après Augustin Thierry reprenait
le même thème dans son Histoire de la conquête de l’Angleterre par les
Normands (1825). Cette structure trilingue subsista jusqu’au milieu du XIVe
siècle. En 1295, on avait bien vu Edouard Ier pousser le parlement à défendre la
langue anglaise, mais il le faisait en latin. Cependant, c’est à partir du règne
du même Edouard Ier (1272-1307) que les rois d’Angleterre parlèrent non plus le
français, mais l’anglais. C’est après la Peste Noire que les écoles
élémentaires, en Angleterre, abandonnèrent le français pour enseigner uniquement
en anglais. Froissart – qui rédige vers la fin du XIVe siècle – signale que le
Parlement de Londres tenta de réagir en recommandant aux nobles et aux bourgeois
anglais de faire apprendre le français à leurs enfants "pour les commodités des
guerres"[37]. Mais dans un passage
ultérieur, le même auteur expose que les Anglais "disoient bien le franchois
qu’ils avoient apris chez eulx d’enfance, n’estoit pas de telle nature et
condition que celluy de France estoit, et duquel les clers de droit en leur
traittiés et parlers estoient"[38]. Un clerc anglais, qui
écrivait en 1385, constate une méconnaissance totale du français chez la plupart
des enfants anglais, "ce qui", dit-il en anglais, "est mauvais pour eux s’ils
doivent passer la mer et voyager à l’étranger et dans beaucoup d’autres cas
aussi". Par ces autres cas, sans doute voulait-il signifier les contacts avec
les commerçants, des ambassadeurs ou d’autres visiteurs étrangers en Angleterre
même. Mais les nobles aussi cessaient d’apprendre le français à leurs
enfants[39]. Le processus
s’accéléra : en 1362, la session du Parlement avait été ouverte en
anglais ; en 1386 le gouvernement de Richard II permit de rédiger en
anglais les pétitions présentées au Parlement, tandis que celui-ci continuait
d’y répondre en français[40].
En 1399, c’est en anglais
qu’Henry IV de Lancastre revendiqua la couronne d’Angleterre. Et vers 1387
l’anglais avait produit sa première oeuvre littéraire, les Contes de
Canterbury de l’écrivain Geoffrey Chaucer – qui savait fort bien le français
et l’italien – ce livre, écrit dans une langue populaire pleine de verve et de
réalisme, eut un grand succès en Angleterre. Sous Henri IV, en 1404, des
ambassadeurs anglais se plaignirent en latin, à leurs collègues français de ne
pas comprendre le texte français des lettres de ceux-ci : « vestras
litteras scriptas in Gallico nobis indoctis tanquam ydiomate hebraico
recepimus ». Plus encore : dans les négociations avec les Français
sous le règne d’Henry V (1413-1422), les Anglais refusaient de parler français
et demandaient l’emploi du latin : ils arguaient de leur ignorance du
français ; cet argument était sans doute exagéré pour les besoins de la
cause, mais il est certain que les négociateurs anglais avaient quelque mal à
comprendre le français oral et à le parler. Et lorsque d’autres ambassadeurs
anglais, au lendemain du traité de Troyes en 1420, présentèrent leurs lettres de
créance au Parlement de Paris, rédigées en français, ils ne se firent pas
suffisamment comprendre en les lisant : aussi demandèrent-ils au président
du Parlement de les lire à leur place[41].
C’est sous Henri V que
l’anglais devint la langue officielle de la cour d’Angleterre[42] et fit son apparition dans
les documents publics à côté du français et du latin. Henri V lui-même écrivit
des lettres personnelles en anglais[43]. Le français continua
d’être utilisé dans les documents officiels anglais – pour les relations avec
les ducs de Bretagne, par exemple – jusqu’en 1461. Toutefois, à partir de 1422
l’emploi du français par les Anglais pour les affaires de France déclina
rapidement, sauf pour la correspondance avec les Iles anglo-normandes et avec la
Guyenne. Le français – celui de l’Île-de-France désormais – restait compris,
écrit et parlé de manière assez correcte par l’aristocratie nobiliaire, les
clercs et la partie la plus aisée de la bourgeoisie. Mais la noblesse rurale,
ses agents et la moyenne bourgeoisie n’employaient plus en français que des
termes juridiques courants, dont certains restent en vigueur aujourd’hui :
cependant il s’agissait ici d’une manière de dialecte issu de
l’anglo-normand[44]. Ce résidu de langage
archaïque, déjà différent du français continental depuis la fin du XIIIe
siècle[45], s’éloignait de plus en
plus du "moyen français", qui de son côté, poursuivait son évolution vers le
français moderne. C’est ainsi que pour la graphie du mot "Jehanne", reflétant la
prononciation, l’h, devenu purement étymologique, va tomber, et la diphtongue
"ea" va se simplifier en a[46], donnant l’actuel "Jeanne".
Mais sur la "longue cédule" du cimetière Saint Ouen de Rouen, on a la signature
"Jhenne", qui sent la dictée par un anglais – le secrétaire royal Laurent
Calot ? – puisqu’en anglais "Jane" se prononce
"Jène".
Dans le début du XVe siècle,
les Français constatent, au contact des Anglais venus guerroyer sur le sol de
France, une divergence très forte entre les deux langues. Ainsi Jean de
Montreuil, clerc humaniste et polémiste écrivant entre 1406 et 1417 un Traité
contre les Anglais, déclare : "Et ainsi estoit granlt outrage et
témérité anx Anglois d’entreprendre... que si noble et puissant royaume comme
celluy de France... feust limitez et rienglés à l’ordonnance de gens d’estrange
pais et diverses langue"[47]. Vers 1420 – l’année du
traité de Troyes – Dans le Dialogus inter Francum et Anglum le grand
théologien Jean Gerson, du parti du dauphin Charles, base sur la différence de
langue l’impossibilité pour les Français d’"obéir à vous Anglais dont nous ne
comprenons pas la langue". L’Anglais répond qu’il existe à cette époque en
Europe beaucoup de constructions politiques multilingues, y compris le royaume
de France, uni désormais à celui d’Angleterre[48]. Mais cette réponse ne
trouve pas d’écho, car plusieurs autres traités polémiques favorables au dauphin
Charles reprennent l’argument de Montreuil et de Gerson : la France ne peut
être soumise aux Anglais, parce que la langue de ceux-ci n’est pas comprise par
les Français[49]. Un universitaire anonyme,
rédigeant entre 1417 et 1420 une oeuvre intitulée Fluxio biennali spacio,
fait dire à un Français parlant à un Anglais : « Quomodo vos
barbari, quorum vocem non intelligimus...nobis, Francis, cupitis
preesse ? » ("Comment vous, barbares, dont nous ne comprenons pas
le langage, pouvez-vous désirer être à notre tête, à nous
Français ?")[50]. Un autre anonyme écrit
entre le 7 avril et le 21 mai 1420, juste avant la conclusion du traité de
Troyes, la Réponse d’un bon et loyal françois : celui-ci, jugeant
les pourparlers en cours pour établir le traité, se plaint que le royaume de
France puisse être gouverné par "des hommes anglois estrangiers desquels on ne
cognoist la langue..."[51]. Par ailleurs, les archives
judiciaires signalent un fait-divers en 1424, à Paris : pendant une dispute
avec un soldat anglais et deux de ses compagnons (Anglais non militaires ?)
d’une part, et des Français d’autre part, dans une taverne, pour le paiement des
repas des premiers, l’Anglais "fit remarquer que l’on pouvait comprendre, en
entendant leur langue, quels gens ils étaient" ; la discussion finit par
une rixe : un Français y laissa la vie[52]. Quelques années plus tard,
le Journal d’un Bourgeois de Paris sous Charles VII dit, en parlant des
soldats anglais de la garnison de Paris : "... on ne les entend point
parler, et... ils ne nous entendent point"[53]. Enfin les difficultés
linguistiques génêrent les négociations anglo-françaises au Congrès d’Arras de
1435[54]. Les discours protocolaires
et les propositions les plus importantes furent exprimés en latin. Pour le
reste, les délégués anglais parlèrent français, mais ils demandèrent que les
textes français soient traduits en latin, pour mieux les comprendre ; en
retour, ils firent traduire leurs instructions de l’anglais au latin, puis du
latin en français[55].
Conclusion : naissance
des nationalismes linguistiques
Nous n’avons pas poussé plus
loin notre étude : nous nous serions trop éloignés de l’époque de Jeanne
d’Arc. Et le traité franco-bourguignon d’Arras, par lequel la Bourgogne –
d’expression française et flamande – abandonnait l’Angleterre, rejetait
fatalement celle-ci vers l’isolement insulaire : en Normandie et en
Ponthieu – devant la langue d’oïl – en Guyenne – devant la langue d’oc –
l’anglo-normand, et l’anglais à plus forte raison, étaient condamnés. La
conquête ultérieure de ces trois fiefs par Charles VII paracheva cet effacement
linguistique. Il resterait à examiner le cas particulier de Calais, tenu par
l’Angleterre jusqu’en 1558. Au lendemain de la prise de cette ville en 1347,
Edouard III en avait expulsé tous les habitants, remplacés par des
Anglais ; mais l’arrière pays, dans un rayon d’une quinzaine de kilomètres,
était resté peuplé de Français : la possession de ce territoire, joint à
Calais, fut dévolue cependant aux Anglais par la monarchie française au traité
de Calais de 1360. Cette situation se perpétua jusqu’en 1558 : les Français
vainqueurs expulsèrent alors les Anglais et repeuplèrent la ville de
francophones.
Quand un pouvoir issu d’un
certain pays – en l’occurrence l’Angleterre – veut en remplacer un autre, et
pour longtemps, dans un autre pays – en l’occurrence la France – il doit d’abord
se donner les apparences de la légitimité : ce qui fut fait par le traité
de Troyes. Il doit aussi s’appuyer sur un appareil de gouvernement solide :
ici Bedford, ses conseillers, le Parlement et l’Université de Paris, une partie
du clergé français, l’armée. Toutefois celle-ci posait problème, et davantage
qu’au XIVe siècle. Une armée d’occupation, si elle veut s’implanter à demeure
dans le pays à conquérir et y devenir, à terme, l’armée de ce pays lui-même,
doit régler au mieux les contacts quotidiens entre ses membres et la population.
Une expérience assez récente nous fait très bien saisir cette nécessité. Les
soldats occupants doivent se faire comprendre, et comprendre ce qu’on leur dit.
Peut-être, au XIVe siècle, était-ce encore le cas entre Anglais et Français. De
toute manière, tout au long de la Guerre de Cent Ans, les gens du peuple en
France détestaient les soldats de n’importe quel camp : car ces routiers,
organisés en compagnies mercenaires, pillaient tout sur leur passage. Mais au
XIVe siècle, la petite noblesse anglaise, qui prêtait le service armé, tout
heureuse de conquérir gloire et richesse en France, parlait et comprenait tant
soit peu le français. Ce ne fut plus le cas au XVe siècle. Bedford, régent du
royaume de France, eut beau donner des consignes strictes afin de maintenir la
discipline dans ses troupes et réduire au minimum les heurts avec les occupés,
l’incompréhension linguistique grandit entre les militaires anglais de la base –
hommes de troupe et chefs subalternes – et les Français, dont la langue
ressemblait désormais fort mal au vieil anglo-normand.
Cependant les chefs
supérieurs, issus des grandes familles de la noblesse anglaise, continuaient de
pratiquer un minimum de français. Mais ils étaient bien obligés de parler
souvent anglais, pour les besoins du commandement et pendant leur séjour en
Angleterre. Et l’usage du français leur devenait ainsi de plus en plus malaisé.
Comme leurs subordonnés, la base de leur vocabulaire dans cette langue étrangère
dut se restreindre progressivement à la série des jurons et des insultes les
plus couramment employés par les gens du peuple français, à commencer par les
soldats. Quant aux fameux archers qui constituaient le nerf des armées
anglaises, on les imagine mal mieux avancés dans la connaissance de la langue
française, d’autant plus que beaucoup étaient d’origine galloise, donc pourvus
d’une langue maternelle encore plus éloignée du français que de
l’anglais.
De leur côté, les Français
n’en savaient pas plus en anglais : quelques blasphèmes, quelques
anglicismes populaires. Jeanne d’Arc employa l’un de ceux-ci :
godon ; si elle en avait connu l’origine blasphématoire, elle n’en
aurait certainement pas usé, puisqu’elle rabrouait vivement autour d’elle les
capitaines qui juraient fréquemment, tels La Hire. Et manifestement c’est le
seul mot venant de l’anglais qu’elle connaissait, comme beaucoup de ses
compatriotes, y compris dans les milieux sociaux les plus élevés. Cette
incompréhension linguistique réciproque dut entrer pour beaucoup dans le climat
de tension qui régit toujours les relations entre Jeanne et les Anglais, surtout
à Rouen, tandis qu’avec les clercs et les bourgeois tenants du parti des
Anglais, la Pucelle put discuter, tenir tête, et parfois même inspirer la
pitié.
Tout ceci reste évidemment
incertain, par manque de textes et de données chiffrées, qui sont essentiels
pour mesurer des avances ou des reculs en matière linguistique. Mais "ce qui
parait important en histoire, ce ne sont pas les statistiques, les chiffres...
mais le vécu, le perçu, le vrai, le non-dicible..."[56]. Pour le médiéviste
surtout, spécialiste d’une histoire basée pour une grande partie sur des sources
narratives et des transmissions orales, le dit – tout autant, sinon plus, que
l’écrit simple – et le non-dit – mais induit de déclarations verbales – sont à
tenir en compte avec sérieux.
Les partisans de la "double
monarchie" du traité de Troyes avaient un beau rêve, continuant la tradition de
Chrétienté médiévale : unir les deux royaumes les plus puissants d’Europe
occidentale afin de pouvoir grouper celle-ci dans une résistance commune contre
l’invasion de l’Islam ottoman : tout ceci en accord avec l’Église
catholique. Ce rêve eut encore des défenseurs au XIXe siècle avec Huysmans,
romancier naturaliste devenu mystique, d’origine hollandaise, qui regrettait que
Jeanne d’Arc eût empêché d’installer en Europe la prépondérance d’une union
politique et culturelle entre la France, l’Angleterre et les Pays-Bas,
gouvernant sagement, solidement, chrétiennement, "la race latine"
ingouvernable[57]. D’un point de vue plus
étroitement français, Balzac, dans Les Illusions perdues (roman paru en
1843), avait soutenu que si Les Anglais avaient gagné la guerre de Cent Ans, les
Français auraient fini par dominer les îles britanniques et les auraient
remplacées dans la suprématie mondiale, à la place de l’Angleterre
victorienne[58]. Au XXe siècle, assez
curieusement, l’idée de Balzac sera reprise dans un propos privé d’Aristide
Briand, esprit perspicace et original. Il est vrai qu’à première vue la France,
qui comptait au XVe siècle une vingtaine de millions d’habitants, paraissait
pouvoir influencer la petite Angleterre (petite même avec le Pays de Galles et
l’Irlande) d’environ trois millions d’habitants. Mais le royaume d’Outre-Manche
était politiquement et socialement bien structuré depuis le XIIe siècle ;
et la guerre des Deux Roses, de 1454 à 1485, ne fut qu’une rivalité sanglante
entre clans nobiliaires, et ne compromit pas en profondeur la cohésion sociale
de l’Angleterre ni les tendances générales de son économie surtout commerçante.
En France au contraire, on sait que Louis XI dut s’efforcer tenacement de
réduire des particularismes féodaux qui prenaient appui sur des mentalités
régionales tout autre que françaises : bourguignonne, bretonne, gasconne,
provençale. Et l’économie française avait beaucoup souffert du long conflit avec
l’Angleterre. Au reste, on ne voit pas que des Anglais, pendant le cours des
siècles ultérieurs, aient regretté, de leur côté, l’échec de la double
monarchie.
Les jeux étaient donc faits
à la fin du XVe siècle. Les Anglais et Français, ne se comprenant plus
linguistiquement, ne pouvaient plus s’entendre ni s’influencer les uns les
autres. La prise de conscience de ces différences grandissait de chaque côté de
la Manche et, par là même, grandissait également une manière de prise de
conscience nationale, incarnée dans chacune des deux autorités monarchiques
rivales appuyées l’une et l’autre, sur un sacre royal de tradition différente.
L’Angleterre assuma son insularité, tournant son dynamisme vers les mers de
l’Europe du Nord et le grand large océanique. La France au double destin
géographique, dispersa ses efforts d’expansion vers la Méditerranée – ce furent
les guerres d’Italie, le continent – la longue marche vers le "pré carré" ;
puis les "frontières naturelles", et finalement – trop tard – les océans. Les
échecs français engendrés par la poursuite de ces objectifs aussi variés que
contradictoires furent la source de frustrations entretenues par la politique
anglaise de "l’équilibre européen" souvent anti-française. En revanche, le
patriotisme britannique se nourrit de la rivalité maritime et commerciale avec
la France, et la crainte inspirée par le belliqueux orgueil français, notamment
au temps de Louis XIV et de Napoléon Ier. Depuis le XVe siècle se perpétua de la
sorte un contentieux lourd de préjugés hostiles entre les deux nations, malgré
des bouffées d’anglomanie, pendant certaines années des XVIIIe et XIXe siècles,
qui n’atteignirent que quelques milieux intellectuels de la société
française.
Aujourd’hui, quand sonne
l’heure de la grande Europe unie, on doit constater que cette source de
malentendus réciproques n’est pas entièrement dissipée, malgré l’Entente
Cordiale scellée pendant deux terribles guerres mondiales où les deux pays
défendirent ensemble, au delà de certains désarrois, leur indépendance et leur
liberté. La compréhension linguistique réciproque a fait d’importants progrès
depuis le Moyen Âge : mais il reste encore beaucoup à réaliser dans ce
domaine et dans celui, corollaire, de la compréhension réciproque des habitudes
et des mentalités. Toutefois le souvenir de Jeanne d’Arc ne saurait ici
constituer une pierre d’achoppement : celui de Napoléon remplirait mieux ce
rôle. Au contraire les Anglais, revenus au fair-play, reconnaissent finalement
les qualités de l’héroïne française : et celle-ci n’a jamais dépassé sa
mission, qui constituait à rétablir la monarchie française légitime des Valois,
sans jamais vouloir affaiblir la couronne anglaise en Angleterre même. A l’aube
de la réconciliation des nations européennes autour d’un idéal commun de justice
et de liberté, Jeanne d’Arc, championne du droit, martyre de l’indépendance
nationale, représente un modèle moral qui forme un des fleurons les plus nobles
du patrimoine européen.
Abréviations :
Quicherat = Jules Quicherat,
éditeur des Procès de Jeanne d’Arc, coll. Société de l’Histoire de
France, t.1, 1841 ; t. 2, 1844 ; t. 3, 1845, t. 4, 1847 ; t. 5,
1849.
Duparc = Pierre Duparc,
éditeur du Procès de nullité de la condamnation de Jeanne d’Arc, coll.
Société de l’Histoire de France, t. 1, 1977 ; t. 2, 1979 ; t. 3,
1985 ; t. 4, 1986 ; t. 5, 1988.
NB :
Les dépositions au Procès
en nullité furent faites en français, la traduction latine intervenant
ensuite ; l’éditeur, Pierre Duparc, a retraduit le texte en français. Et
d’après les témoins rouennais entendus au Procès en nullité, le Procès
de condamnation, dont les originaux sont en latin, fut d’abord rédigé et
écrit en français.
Le
parler lorrain de Jeanne d’Arc
Olivier
Bouzy
Directeur du Centre Jeanne
d’Arc, Orléans
La question de savoir en
quelle langue ses contemporains parlaient à Jeanne s’est posée à plusieurs
reprises : au cours du procès de réhabilitation, maître Seguin Seguin ayant
rapporté qu’il avait demandé en quelle langue parlait la voix s’adressant à
elle, Jeanne avait répondu « un meilleur langage que le sien », le
témoin parlant, disait-il, le limousin[59]. S’agissait-il d’accent
local, ou pouvait-on parler d’oc, latin ou anglais à Jeanne ? Le point a
été examiné, et il semble qu’on n’a jamais parlé que le français à
Jeanne[60]. Mais elle-même, quelle
langue parlait-elle ? La question n’a semble-t-il été posée qu’une fois,
sans qu’on y apportât de réponse, peut-être pour des raisons politiques :
il aurait pu sembler outrageux, au moment où Jeanne était un des symboles forts
du nationalisme français, de supposer, ne serait-ce que le temps d’examiner la
situation, que Jeanne aurait pu ne pas avoir le français comme langue
maternelle.
La question ne se pose
d’ailleurs pas exactement en ces termes : situé dans une zone linguistique
francophone, le village de Domremy est de langue française. Ce n’était
d’ailleurs pas joué d’avance : rappelons qu’on parlait sept langues, et pas
seulement des dialectes, dans le ressort de la France actuelle, et que la
frontière liguistique franco-germanique n’est effectivement pas très loin. Mais
si on y parlait le français, ce n’était pas non plus le français de
l’Ile-de-France, et Jeanne dut avoir, pour se faire comprendre à Chinon, à la
fois à franchir l’obstacle de l’usage de mots de patois, et surtout celui de
l’accent.
On ne trouve aucun mot d’un
patois lorrain dans les sources de l’histoire de Jeanne. La raison en est
évidente : soit les textes sont en latin, auquel cas les paroles de Jeanne
ont été purement et simplement traduites, soit ils ont été adressés à des
lecteurs qui ne comprennaient pas ce patois, et là encore on a traduit les
paroles de Jeanne, cette fois en un français « standard ». En
revanche, on a quelques témoignages de l’existence de l’accent de Jeanne. Le
plus fréquemment attesté est son serment (on n’oserait dire son juron)
favori : « en nom Dé », qu’atteste Seguin, alors que d’Aulon en
donne parfois une traduction : « ou nom de Dieu ». Le second
témoignage vient de la deuxième lettre aux Rémois, du 16 mars 1430, écrite
probablement par Jean Pasquerel sous la dictée de Jeanne. A l’avant-dernière
ligne, on lit : « je vous mandesse anquores auqunes nouvelles de quoy
vous fus bien choyaux »[61]. L’orthographe est bien
évidemment celle du secrétaire, mais l’intérêt du passage réside dans le fait
que celui-ci, après avoir écrit « choyaux », a barré le mot et l’a
réécrit sous la forme « joyeux ». Visiblement, nous avons là un mot
sorti tout droit de la dictée de Jeanne, rayé et traduit en bon français après
un moment de réflexion, et peut-être une question à Jeanne sur son sens. On ne
peut que regretter que ce genre d’accident ne se soit pas produit plus
souvent.
Dernière attestation de
l’accent de Jeanne : son propre nom. Jeanne, on le sait, s’appellait d’Arc,
le fait est attesté par le procès de condamnation. Il est intéressant de
constater que si la version latine mentionne la forme française
« correcte » : Darc, la minute française porte la forme
« Tarc »[62]. On a essayé de tirer des
conclusions extravagantes sur l’identité de Jeanne à partir du fait qu’elle
prétendait, deux questions auparavant, ignorer son surnom (cognomen),
mais il faut bien constater qu’elle n’ignorait nullement le nom (latin
nomen) de ses parents.
Rappelons que l’apostrophe
n’existait pas au XVe siècle. La traduction latine des noms propres est donc une
aventure dans laquelle se lancent, bon gré mal gré, des secrétaires qui nous en
donnent des versions parfois différentes au sein d’un même texte. Le traducteur
du procès, Thomas de Courcelles, aurait pu ne pas traduire du tout le nom de
Jeanne, et reproduire la forme Tarc de la minute française. Il aurait pu
aussi créer un calque latin : Tarco, ou traduire en analysant le
nom : de Arco ; il a choisi d’interpréter la prononciation de
Jeanne et de la « traduire » en français. La difficulté vient du fait
que cette version n’est pas la seule que nous ayons : le nom de son père
était déjà mentionné dans l’acte d’anoblissement de sa famille, daté de décembre
1429. L’acte original a malheureusement disparu, et il n’est connu de nous que
par deux versions tardives. La première version, un vidimus (copie) obtenu par le baron de
Tournebu auprès du trésor des chartes en 1550, n’existe plus non plus en
original, mais a été reproduite dans un ouvrage rédigé par Jean Hordal en
1612[63]. Le nom du père de la
Pucelle y est orthographié DAY :
Nous avons anobli la dite Pucelle, Jacques Day du lieu de Domremy son père, Isabelle sa femme, mère de celle-ci, Jacquemin et Jean Day et Pierre Pierelot frère de cette même Pucelle, et toute sa parenté, et son lignage et en faveur et pour égard à elle et à leur postérité masculine et féminine née en légitime mariage, née ou à naître[64].
Pire encore, le souvenir de Jeanne, qui se maintenait encore à Domremy en 1580, si l’on en croit Montaigne, permet de repérer une troisième prononciation :
[Nous] passâmes le long de la rivière de Meuse dans un village nommé Domremy sur Meuse, à trois lieues dudit Vaucouleurs, d’où estoit natisve cette fameuse pucelle d’Orléans qui se nommoit Jane Day ou Dallis.[65]
La forme « Darc »
fait sa réapparition sur une copie effectuée entre 1738 et 1765, toujours
conservée aux Archives Nationales sous la cote K 63-9. Le nom d’Arc s’impose
finalement à partir de 1753, grâce à l’ouvrage de Langlet-Dufresnoy[66].
Observons tout d’abord que
ses contemporains ont appelé Jeanne d’Arc – avant tout – simplement
« Jeanne ». Un décompte des expressions écrites de son nom fait
paraître que le nom Jeanne est utilisé entre cinq et dix fois plus que le terme
« la Pucelle » et que le nom d’Arc n’apparaît pratiquement que dans
les procès de condamnation et de réhabilitation, où d’ailleurs on en profite
pour rebaptiser hardiment Isabelle Romée en Isabelle d’Arc[67]. On est donc en présence
d’une version officielle du nom, d’ailleurs essentiellement répandue sous la
plume des clercs et des juristes. Alors, « Tarc » ou
« Day » ? Les deux formes semblent s’exclure. La question reste
d’autant plus difficile à trancher que visiblement personne ne semble jamais
s’être soucié de vérifier si ce nom – quelle que soit sa forme – était
réellement porté en France, ne serait-ce que dans la région d’origine de
Jeanne : l’actuel département de la Meuse et plus largement la Région
Lorraine. Certes, il l’est, il suffit pour s’en assurer de consulter un annuaire
ou le minitel ; mais il l’est par une infinité d’établissements :
cinéma, caserne, pharmacie, écoles publiques et privées, etc. On trouve aussi
quelques familles, qui sont connues pour revendiquer l’ascendance de Jacques
d’Arc, comme les Melcion d’Arc ou les D’arc du Lys, mais aucune famille
ordinaire pouvant descendre d’un frère ou d’un cousin du père de Jeanne, à
croire que cette famille n’est venue de nulle part et a disparu immédiatement
après Jeanne. On sait que ce n’est pas le cas : des recherches plus ou
moins poussées ont permis de relever plusieurs actes de notaires passés avec des
gens appelés Darc ou Dart[68], et on en a même retrouvé
au moins trois passés par Jacques d’Arc en personne[69]. Mieux encore, il existe
deux autres authentiques Jeanne d’Arc au XVe siècle, qui par une
facétie de l’Histoire se trouve d’ailleurs être des nobles
bourguignonnes[70]. En revanche, si l’on
recherche dans l’annuaire des patronymes en Day et Dailly, on en trouvera des
quantités dans la Meuse (7 Day et 30 Dailly), dans la Marne (15 Day et 12
Dailly), dans les Ardennes (44 Day et 3 Dailly). Que peut-on conclure de tout
cela ?
Il est évident que le
patronyme du père de Jeanne était écrit de façon variée : Tarc, Darc, Day,
Dallis, ou, selon le nom que portèrent ses fils, Du Lys. Tout dépend finalement
de l’interprétation qui en est donnée. S’il est considéré comme un nom
d’origine, on le traduira « d’Arc », en recherchant comme lieu
d’origine Arc-en-Barrois, ou Art-sur-Meuse (prononcé localement Ay-si-Meu),
quoiqu’on n’ait, semble-t-il, pas encore pensé à Ay-sur-Moselle ni à
Essey[71]. Si on ne cherche pas à
l’interpréter, on le transcrira, à l’oreille, d’après une prononciation qui
devait être DA-I-I. La prononciation lorraine semble en effet se caractériser
par une terminaison en I de certains mots.
Reprenons les quelques éléments dont nous disposons sur l’accent de Jeanne : elle chuintait les J (choyaux au lieu de joyeux), elle mettait un I final sur certain mots, dont probablement son nom (c’est seulement d’elle qu’a pu provenir la prononciation rapportée dans l’acte d’anoblissement), elle n’utilisait pas de préposition (après beaucoup d’hésitations, elle finit par avouer que son surnom était Jehanne La Pucelle, ou fille Dé), se désignait elle-même sous le nom de Jeannette, prononçait les D comme des T et ne disait pas Dieu , mais Dé. Gageons donc que lors de sa première entrevue avec Charles VII, si elle avait déclaré « bonjour, je m’appelle Jeanne d’Arc », elle l’aurait prononcé « Bonchour, che m’appely Chanette t’A-I ».
Jeanne a-t-elle été gênée
par son accent lorrain ? On a en effet plusieurs textes officiels,
notamment le traité de Jacques Gelu, qui témoignent d’une grande discrétion de
la part de Jeanne : « Elle est honnête en paroles, honnête dans sa
conversation, évitant le bavardage, dans lequel le péché ne manque
pas »[72]. Or on sait que Jacques
Gelu avait été renseigné sur Jeanne par Jean Girart, un proche du confesseur de
Charles VII, témoin probablement visuel, mais fournissant aux chancelleries
étrangères une relation des événements qui devait être tout, sauf un récit
spontané. Cette discrétion paraît contradictoire avec la fougue avec laquelle
elle s’imposa aux hommes d’armes, et la détermination avec laquelle elle assuma
sa défense au cours de son procès. Il est donc probable que cette modestie de
propos est un reflet du portrait conventionnel – et officiel – que l’on dressa
d’elle à son arrivée à la cour et dont les arrière-pensées sont
nombreuses : cette fille arrivée – contrairement à tous les usages –
habillée en homme et le cheveu coupé court, il fallait du moins qu’elle soit
bonne, chaste, simple, honnête et surtout pas trop bavarde ; elle
accumulait déjà trop de bizarreries. On l’acceptait comme prophétesse et on
allait en faire une messagère de Dieu, c’est-à-dire un ange ; la moindre
des choses était qu’elle ne parlât pas trop. Du moins, on n’allait pas ajouter
au compte de cette étrange jeune fille le vice supplémentaire d’être une
bavarde. Le politiquement correct, tout compte fait, n’est pas une invention
récente ; simplement, les limites s’en sont déplacées avec le temps. Les
valeurs positives étaient alors celles de la Bible, et parmi elles l’humilité,
dont le contraire, l’orgueil, figure dans la liste des péchés capitaux. Dans
cette société, le silence était une marque d’humilité et la jactance une preuve
d’orgueil. Il fallait donc que Jeanne d’Arc soit silencieuse. Son accent n’était
pas le plus important : dans une armée dont on dirait de nos jours qu’elle
était multi-ethnique (les Bretons de Rais côtoyant les Gascons de la Hire, les
Écossais de Hugh Kennedy, les Italiens de Baretta et les Espagnols de Mathias
d’Archiac), une prononciation française standard devait finalement être assez
rare. On n’a alors tout simplement prêté qu’une attention assez distraite au
parler lorrain de Jeanne ; c’était ailleurs là que résidait son
originalité. Mais de nos jours encore, on n’a mené qu’une réflexion trop
superficielle sur cet accent, et sur le fait qu’ a contrario son nom,
Jeanne d’Arc, était en fait une reconstruction savante et juridique : dans
son pays, on l’appelait Jeanne d’Ailly, ou Day, comme le signale Montaigne, et
c’est peut-être en recherchant ce nom, au lieu de se concentrer sur Darc
ou de Arco, comme on l’a fait jusqu’à présent, qu’on aura une chance de
retrouver la trace des grands-parents de Jeanne, dont, pour le moment, on ne
sait rien.
Charles
Péguy
Le 17 juin
1911, la Revue hebdomadaire publie un long article de François Le Grix sur
Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc. Pièce qui venait
d’échouer au Grand prix de littérature de l’Académie française. L’article de Le
Grix produit quelques éloges de surface et surtout se montre soupçonneux
vis-à-vis de la valeur religieuse, de l’orthodoxie de
l’œuvre.
La riposte
fut foudroyante de rapidité et de dureté. S’adressant au directeur de la Revue
hebdomadaire comme s’il s’était caché derrière un pseudonyme – ce qui n’était
pas le cas –, Péguy qualifie Fernand Laudet de « nouveau théologien »
là où Le Grix l’accusait de mauvais modernisme ».
La Revue
hebdomadaire tenterait « un détournement des consciences fidèles ». À
peine Péguy finissait-il cette mise au point, publiée dans le Bulletin des
professeurs de l’Université de son ami Joseph Lotte, que Laudet lui répondit
dans le numéro du 12 août 1911 de la Revue hebdomadaire, affirmant notamment que
François Le Grix existait bien et Péguy ajouta alors une centaine de pages à son
communiqué pour le publier dans ses Cahiers de la quinzaine (XIII-2, 24
septembre 1911).
C’est dans
ces pages que Péguy montre qu’il n’y a pas que la vie publique de Jésus qu’il
appartienne au croyant d’imiter. Le Grix déclarant au contraire :
« Jeanne ne nous appartient que missionnaire et martyre, de même que le
Christ ne nous appartient qu’après le jour où il lui plut de sortir de ses
longues années d’ombre épaisse. »
§ 307. – Et encore, et enfin, – s’il peut y avoir une fin, – M. Le Grix, – puisqu’on veut qu’il soit, – M. Le Grix sait-il encore assez du plus beau latin qu’il y ait pour entendre les différents degrés de cette invocation remontante et à chaque fois descendante d’un degré :
Per
mysterium sanctae Incarnationis tuae,
libera nos,
Jesu ;
Non. Je suis si honteux. J’ai un tel sentiment de ma bassesse de citer, de copier ces textes rituels, ces textes liturgiques pour achever de triompher dans ces misérables querelles que je n’ai pas le cœur de les invoquer ici intégralement, dans leur plein, dans cette sorte de perpétuelle ascension graduellement retombante, graduellement descendante. Je n’en citerai, je n’en produirai que les frontons. Je n’y mettrai point les colonnes montantes. Les cinq frontons parallèles en hauteur successivement descendants. J’ai dit le premier. Je laisse le premier. Puis :
Per
nativitatem tuam ;
Per
infantiam tuam ;
Per
divinissimam vitam tuam ;
Per
labores
tuos.
Il est même remarquable,
– s’il est
permis de parler ici ainsi, – combien le mot
labores, au moins dans le latin, dans son plein sens latin jointe bien,
– je ne
m’engage pas dans le grec ; – comment, combien il
recouvre juste ; comment il ramasse bien à ce moment, à ce point tout
l’antérieur et tout l’ultérieur, comment il joint bien tout l’antérieur et tout
l’ultérieur, tout l’antérieur à tout l’ultérieur. Placé à l’accomplissement, en
ramassement de toute la vie. Placé au couronnement des travaux privés. Placé au
commencement des travaux publics :
Per
agoniam et passionem tuam ;
Per
crucem et derelictionem tuam ;
Per
languores tuos ;
Per mortem et
sepulturam tuam.
Puis vient la résurrection
et l’ascension et les joies et la gloire.
§ 308. – Per
derelictionem tuam. – Nous invoquons Jésus par son
abandonnement.
§ 309. – Per labores
tuos, –
c’est un nouvel exemple – après tant d’autres que
j’aime à donner dans la conversation – de cette sorte de singulière accointance
qu’il y a entre le latin et la pensée rituelle, entre le latin et la résonance
propre de la parole sacrée même. Ce n’est pas la première fois qu’un texte
latin, qu’un mot donne soudain l’impression, donne le saisissement qu’il fleurit
soudain, qu’il emplit brusquement le rite, qu’il est la seule voix qui pût ainsi
garder pour tous les temps la parole éternelle. Qu’il est une voix singulière,
une voix (singulièrement) prédestinée, une voix elle-même appelée, vox
vocata. Une voix élue. Une voix où la parole de Dieu s’accomplit, atteint
son expression éternelle, on pourrait presque dire son juste ton, son expression
propre. Sa première expression. Le ton, l’expression qu’elle attendait. Je ne
l’entends malheureuseemnt pas en juif. Mais j’ai des amis qui l’y entendent. Et
je les entends l’entendre. Elle y a une gravité comme d’un juge et de celui qui
éprouve. La parole de Dieu est plus intelligente en grec. Plus platonicienne. Et
plus philosophe. Il fallait peut-être s’y attendre. Mais en latin elle est
éternelle.
Per gaudia
tua,
– il y a une
deuxième langue sacrée, il y a une deuxième accointance et peut-être une
première. Il y aurait une deuxième et peut-être une première langue, et même une
langue première qui garderait intacte, qui revêtirait juste la parole de
Dieu.
N’en doutons point. Il y a
aussi une élection du français. Qui en doute lisant une page des Procès
de Jeanne d’Arc. Et qui en doute lisant une page de Joinville. Il fallait
seulement garder la force du latin. On souffre quand on lit une traduction
quelconque des Evangiles en français. Et en général de tous les textes sacrés
latins et de tous les textes rituels, de tous les textes liturgiques dans les
catéchismes et dans les livres de messe à deux colonnes. C’est un faiblissement
perpétuel. Ça ressemble aux deux colonnes que je ferai pour finir à M. Laudet.
Les pauvres gens, on sent qu’ils ont perpétuellement peur de leur texte. Et de
l’autre main ils ont peur de cet admirable français dont ils font, on se demande
comment, par exemple, il faut levoir pour le croire, et pour s’en rendre compte,
dont ils font un instrument de fléchissement, de faiblissement. Aussi ils font
un texte dont il n’y a pas besoin d’avoir peur. Il faudrait qu’un grand
écrivain, c’est-à-dire qui écrit simplement, nous donnât un jour une version
française de Matthieu et de Marc et de Luc et de Jean, en se proposant
uniquement de garder la vigueur et le plein de la Vulgate, cette sorte de plein
plan ; cette autorité grave ; cette vigueur juteuse ; cette
plénitude juste ; ce froment et cette grappe ; cette originaire, cette
dure et tendre Vulgate. Il faudrait un Français qui ne rougirait pas des nobles
hardiesses latines.
Sunt verba et voces. Neque
ideo neglegenda. Qu’y a-t-il de plus
important que le verbe. Singulière destination. Préparation de huit et dix
siècles. Mais qu’est-ce que c’est. Le dur laboureur sabin, albin – (Rome est
sujette d’Albe) –, le brigand et le pasteur
qui forgeaient cette langue ne savaient point pour quel Dieu ils travaillaient.
Quand ils disaient via, celle qui porte, la voie, pour les voitures. Quand ils
disaient veritas, la vérité. Quand ils disaient vita, la vie. Quand ils disaient
crux, le gibet de torture. Ils ne savaient point. Ils croyaient servir Vertumne
ou Pomone, et ces dieux latins plus laboureurs et plus familiers, plus paysans,
plus sombres et plus jardiniers, plus petits, plus méchants aussi, plus sournois
que les beaux jeunes hommes dieux grecs. Ils ne savaient point qu’ils servaient
le Dieu qui venait, et que Rome un jour deviendrait
romaine.
J’y pensais en lisant la
version française de ces litanies. Je ne sais pas si elle fait foi. Voici quel
était le point de départ latin. Jamais progression, jamais ascension ne fut
aussi marquée. Celle-ci est en quatre termes. Dans le
latin :
Per
Resurrectionem tuam ;
Per
Ascensionem tuam ;
Per
gaudia tua ;
Per
gloriam tuam.
On avait le bonheur, pour
traduire, que les quatre mots latins avaient précisément quatre fils directs,
qui n’étaient pas les quatre fils Aymon, mais quatre forts fils français bien
provenant de leur père. En réalité on avait les mêmes quatre mots dans le
français que l’on avait dans le latin. On avait même cette chance inespérée – et
qui se présente heureuseemnt beaucoup plus souvent qu’on ne croit – que deux
aumoins des mots français sonnaient plus pleins, plus crus, plus larges, étaient
plus courts que messieurs les mots latins leurs pères. Le mot joies surtout
l’emportait sur le mot gaudia. Savez-vous ce qu’ils ont fait. Ils n’ont pas
mieux traité ces litanies qu’ils n’ont traité cette histoire que nous
connaissons selon quatre versions, puisque précisément nous la connaissons selon
Matthieu et selon Marc, et selon Luc, et selon Jean. Ils ont
mis :
Par votre
Résurrection ;
Par votre
Ascension ;
Par vos SAINTES
joies ;
Par votre
gloire.
Eh bien oui, vous avez
compris. Tout se fiche par terre. Le ton n’y est plus. Des saintes joies ne sont
pas des joies. Tout est désaccordé. Tout est déconcerté. Cette haute
architecture montante de l’Ascension n’est plus. Un mot a tout rompu ;
placé ainsi. Et un mot qu’il était si facile de ne pas mettre, puisque là il n’y
avait rien dans le latin. Mais voilà. Ils vivent dans l’épouvante de leur texte.
Ce gaudia surtout leur a fait peur. Pensez donc. Si l’on allait
comprendre, si l’on allait croire que les joies de Jésus dans le ciel sont des
joies tout tranquillement, hein, des joies purement et simplement, des joies
enfin. Alors vite pour étouffer les éclats de cette voix ils fourrent leur
épithète de sacristie. Le fond de leur crainte, c’est qu’on prenne au mot la
parole de Dieu. Le fond de leur pensée, c’est qu’ils veulent croire que le ciel
c’est des offices où ils s’embêteront, je veux dire où on s’embête par vertu,
comme ils s’y embêtent déjà, quand ils vont, pas au ciel, aux offices.
Gaudia. Des joies. Qu’est-ce à dire. C’est un mot trop court.
C’est un mot suspect. Alors ils affaiblissent, ils attiédissent, ils
amollissent. Ils émoussent ces rudes angles.
Les durs angles
latins.
Moyennant quoi toute la
haute et noble montée de l’ascension, toute cette haute et noble, toute cette
ferme architecture du cœur tombe. Et il ne reste hélas que les vieilles
élégances fanées des anciennes versions latines. D’un mot mis hors de sa place
apprenons le pouvoir. Toute cette gradation, toute cette graduation s’affaisse.
Il était si simple de mettre, de transmettre, de transcrire. C’était trop
simple :
Par votre
Résurrection ;
Par votre
Ascension ;
Par vos
joies ;
Par votre
gloire.
Je ne parle pas des Litanies
de la Vierge. Que devient dans le français de nos atténuateurs ce beau latin si
profondément virgilien et par un miracle si profondément biblique. Il faudra
faire une étude là-dessus. On la dédierait aux élèves de sixième, mon cher
Lotte, et on pourrait l’intituler : un modèle de mauvaise version
latine, ou comment on fait une mauvaise version latine. Il est
triste de penser que l’on donne à des fidèles français une traduction où je vois
que Turris eburnea devient Modèle de pureté – (on ne le croirait
pas, il faut vraiment le voir) – et Domus aurea Sanctuaire de la charité.
C’est d’autant plus inimaginable que ces Litanies de la Vierge sont préciésment
un des textes, peut-être le texte où le français bat le plus pleinement son
plein, triomphe le plus à plein du latin même.
Et quelle élection
singulière, dans le verbe et peut-être plus, que celle de Virgile. Il croyait
servir la vieille terre latine, les vieux dieux latins, et les beaux dieux grecs
latinisés. Il les servait en effet. Il servait le Dieu qui venait. Il préparait
au Dieu qui venait, à la Vierge qui venait, Deo nascenti Virginique matri
un certain latin, presque un certain idiome propre. La grande chrétienté
italienne l’avait profondément senti et marqué. La grande chrétienté française
l’avait profondément senti et marqué. Hugo même, le jeune Hugo le marqua
profondément.
LANGUES
NATIONALES
LES
GRANDS ÉCRIVAINS RUSSES
PARLENT DE LEUR
LANGUE
(Textes choisis par Lioudmila Chvédova,
traduits par Lioudmila Chvédova et Yves Avril, sauf mention contraire)
I. Le
mystère de la langue russe
Nicolas Gogol, « En quoi, finalement, consiste l’essence de la poésie russe » [1846], Œuvres complètes, t.VIII
Notre langue extraordinaire
est encore un mystère. On y voit tous les tons et toutes les nuances, des sons
des plus durs on passe sans cesse aux sons les plus doux, à la plus molle
inflexion; elle est sans limites et peut, vivante comme la vie, s’enrichir à
chaque minute, d’une part en puisant dans la langue de l’Église et de la Bible
des mots à noble caractère, d’autre part, en choisissant les noms les plus
justes dans le trésor des innombrables dialectes répandus dans nos provinces.
Elle a ainsi la possibilité dans un seul et même discours de s’élever à des
hauteurs inaccessibles à tout autre langue et de descendre jusqu’à une
simplicité sensible et palpable pour l’homme le plus balourd, – langue qui est
elle-même poète et qui pour cette raison fut un temps oubliée par notre
meilleure société : il fallait que nous rejetions, avec ces dialectes
étrangers, toute cette ordure qui s’était collée sur nous par l’éducation venue
de l’étranger pour que tous les sons vagues, les appellations imprécises des
choses – enfants des pensées imprécises et brouillonnes qui obscurcissent les
langues – ne se mêlent pas d’assombrir la clarté d’enfance de notre langue et
que nous y retournions, décidés à réfléchir et à vivre avec notre propre esprit
et non pas avec celui d’étrangers. Tout cela est encore outils, matériaux,
blocs, métaux précieux en minerai, dont sera forgée une autre parole, la parole
plus forte. Et cette parole pénétrera l’âme de part en part et ne tombera pas
sur une terre stérile.
*
Nicolas Gogol, Les âmes morte [1842], t. I , ch. V ; Œuvres complètes, t. VI
Le peuple russe est très
fort pour s’exprimer. S’il traite quelqu’un d’un surnom, celui-ci passera à ses
héritiers, il le traînera jusqu’à son bureau, jusqu’à sa retraite, jusqu’à
Pétersbourg et jusqu’au bout du monde. Et il aura beau ruser en essayant
d’anoblir le nom, il aura beau embaucher tous les gratte-papier qu’il voudra
pour le rattacher à une vieille famille princière, cela ne servira à rien :
le surnom va croasser pour lui-même, ouvrant son bec de corbeau, et dira
clairement d’où sort l’oiseau. Prononcé avec justesse, exactement comme ce qui
est écrit, on ne l’abat pas à la hache. Et quelle justesse dans tout ce qui sort
des profondeurs de la Russie, où il n’y a ni tribus allemandes, ni finnoises, ni
d’autres, mais où tout est cet esprit russe, inné et natif, vif et déluré, qui
n’a pas sa langue dans la poche, qui ne couve pas les mots comme une poule ses
poussins, mais vous les colle d’un coup comme un passeport à porter pour
l’éternité, et ensuite ce n’est plus la peine de préciser comment est ton nez,
ou ta bouche – d’un seul trait tu es dépeint de la tête aux
pieds !
De même que la sainte et pieuse Russie est semée d’une quantité incalculable d’églises, de monastères avec des coupoles, des bulbes et des croix, de même une quantité incalculable de tribus, de générations, de peuples se presse, se démène, chatoyant sur la face de la terre. Et chaque peuple portant en lui son potentiel de forces, fort des possibilités créatrices de son âme, de son éclatante singularité et d’autres dons de Dieu, s’est distingué à sa manière par un langage propre, grâce auquel, en exprimant telle ou telle chose, il reflète dans cette expression une part de son propre caractère. Dans le langage d’un Britannique on sentira la connaissance du coeur humain et une sage expérience de la vie; celui d’un Français, éphémère, brillera par son élégance légère puis se dissipera dans l’espace; l’imagination compliquée d’un Allemand produira un langage intelligent, maigrelet et, souvent, peu accessible; mais il n’est pas de parole qui soit aussi frétillante, aussi délurée, qui jaillisse des profondeurs mêmes du coeur, qui bouillonne, qui palpite et qui vive autant que la langue russe parlée avec justesse.
*
Ivan Tourguéniev, « La langue russe » [1882], Œuvres complètes, t. X
Aux moments de doute et de réflexions pénibles sur le destin de ma patrie, tu es mon seul soutien et mon seul appui, oh, grande, puissante, juste et libre langue russe ! Sans toi, comment ne pas sombrer dans le désespoir à la vue de tout se qui se passe chez nous. Mais on ne peut croire qu’une telle langue n’ait pas été donnée à un grand peuple !
*
Ivan Tourguéniev, « À propos de Pères et fils » [1869], Œuvres complètes, t. XI
...Conservez notre langue,
notre magnifique langue russe, ce trésor, ce bien qui nous a été légué par nos
prédécesseurs parmi lesquels brille encore et toujours Pouchkine ! Maniez
avec respect cet outil puissant; il est capable, dans des mains habiles,
d’accomplir des miracles ! A ceux mêmes qui n’ont pas de goût pour
« les abstractions philosophiques » et « les délicatesses
poétiques », aux gens de sens pratique aux yeux desquels la langue n’est
rien d’autre qu’un moyen d’exprimer la pensée, qu’un simple levier, même à eux
je dirai : respectez au moins les lois de la mécanique, tirez de chaque
chose tout le profit possible ! Car parfois en parcourant les revues et en
lisant ce verbiage mou, confus, aussi faible que prolixe, le lecteur doit
penser malgré lui que vous remplacez le levier par des supports primitifs, que
vous retournez aux balbutiements de la mécanique même...
*
Ivan Tourguéniev, « Les mots de Potouguine » [1867], Fumée. Œuvres complètes, t. IX
Prenez l’exemple de notre langue. Pierre le Grand l’a inondé de milliers de mots étrangers : hollandais, français, allemands ; ces mots exprimaient les notions qu’il fallait faire connaître au peuple russe ; sans cérémonies et sans manières, Pierre versait ces mots par quantités énormes, par tonneaux, par baquets dans nos entrailles. Au début, littéralement, le résultat était monstrueux mais ensuite a commencé la période de digestion dont je vous avais déjà parlé. Les notions se sont implantées et se sont assimilées ; les formes étrangères se sont peu à peu évaporées, la langue a trouvé dans son propre sein de quoi les remplacer et désormais votre humble serviteur, styliste tout à fait médiocre, est prêt à traduire n’importe quelle page de Hegel,… sans employer aucun mot non-slave.
II. La
défense de la langue maternelle.
Fédor Dostoïevski, Carnet de l’écrivain [juillet et août 1876], III, 2 ; Œuvres complètes, t. XI.
En quelle langue doit parler
un futur pilier de sa patrie ?
Je poserai à la maman cette question :
sait-elle ce qu’est une langue, quelle idée se fait-elle des raisons pour
lesquelles la parole nous a été donnée ? La langue est sans doute la forme,
le corps, l’enveloppe de la pensée (nous n’expliquerons pas ici ce qu’est la
pensée), le dernier mot, pour ainsi dire, le mot de conclusion du développement
organique. Il est donc clair que plus riche est le matériau, plus riches les
moules où se forme la pensée, que j’assimile pour les exprimer, plus je serai
heureux dans la vie, plus je serai conscient pour moi-même et pour les autres,
plus je serai compréhensible à moi-même et aux autres, plus je serai puissant et
convainquant ; plus facilement je me dirai à moi-même ce que je veux dire,
plus profondément je le dirai et plus profondément je comprendrai ce que j’ai
voulu dire, plus fort et plus tranquille d’esprit je serai – et donc,
finalement, plus intelligent. Et encore ceci : sait-elle, la maman, que
l’homme, même s’il est capable de penser avec la vitesse de l’électricité, ne
pense pourtant jamais aussi vite mais infiniment plus lentement, bien
qu’infiniment plus vite qu’il ne parle, par exemple. Et pourquoi cela ?
Parce qu’obligatoirement il doit penser dans une langue. Et en effet, nous
pouvons ne pas avoir conscience du fait que nous pensons dans une langue, mais
c’est ainsi, et si nous ne pensons pas avec les mots, c’est-à-dire en prononçant
les mots dans nos têtes, nous pensons quand même, pour ainsi dire, « par la
force élémentaire de cette langue » dans laquelle nous avons choisi de
penser, si on peut s’exprimer ainsi. Il est évident que plus la manière dont
nous assimilons la langue dans laquelle nous avons choisi de penser sera souple,
riche, variée, plus facilement nous pourrons exprimer notre pensée et d’une
manière plus riche et plus variée. Au fond, pourquoi apprenons-nous les langues
européennes, le français par exemple ? D’abord, tout simplement pour lire
en français et deuxièmement pour parler avec les Français que l’on croise; mais
en aucun cas pour parler entre nous ni pour se parler à soi-même. Si l’on veut
atteindre la vie supérieure et la profondeur de la pensée, une langue d’emprunt,
étrangère, ne suffira pas, justement parce qu’elle nous restera toujours
étrangère; il faut donc pour cela la langue maternelle, natale, celle avec
laquelle on naît. Mais ici il y a un hic : il y a longtemps que les Russes,
au moins ceux des classes élevées, dans leur majorité, ne naissent plus avec une
langue vivante, et ce n’est que plus tard qu’ils apprennent une sorte de langue
artificielle ; pour le russe, ils attendent l’école, en étudiant la
grammaire. Oh, bien sûr, en étant très motivé, on peut se rééduquer soi-même, et
même apprendre, jusqu’à un certain point, la langue russe vivante, puisqu’on est
né avec une langue morte. J’ai connu un écrivain russe – il s’est fait un nom –,
qui non seulement a appris la langue russe, sans en savoir le premier mot, mais
a même écrit des romans sur la vie paysanne. Ce cas comique s’est assez souvent
répété chez nous et parfois à un niveau assez sérieux : le grand Pouchkine
avouait lui-même qu’il avait été obligé de se rééduquer et que c’était de sa
nounou Arina Rodionovna.qu’il avait appris la langue et l’esprit russes.
L’expression « apprendre une langue » nous convient surtout à nous,
les Russes, car nous sommes – la classe élevée – assez coupés du peuple,
c’est-à-dire de la langue vivante (la langue, c’est le peuple, dans notre langue
ces mots sont synonymes, et c’est une idée très riche et profonde !). On va
dire : s’il faut « apprendre » une langue vivante, quelle
importance que ce soit le russe ou le français – mais il se fait qu’un russe
apprend le russe plus facilement malgré les bonnes, malgré l’environnement, et
il faut profiter de cette facilité pendant qu’il est encore temps. Pour
apprendre cette langue russe d’une manière plus naturelle, sans efforts
particuliers, et pas seulement d’une manière scientifique (ici,
naturellement , je ne parle pas uniquement de la grammaire scolaire),
c’est, dès notre enfance, de nos nounous comme Arina Rodionovna, qu’il faut
apprendre la langue sans avoir peur qu’elles communiquent à l’enfant différents
préjugés – sur les trois baleines par exemple ( Mon Dieu ! Il va se
souvenir toute sa vie des baleines) ; surtout, ne pas avoir peur des gens
simples et même des serviteurs, contre lesquels certains spécialistes de la
pédagogie mettent en garde les parents. Puis, dès l’école, il faut apprendre par
coeur les monuments de notre langue depuis les temps les plus anciens – des
chroniques, des bylines, même du vieux slavon d’église – et par coeur justement,
sans avoir peur de paraître rétrograde en apprenant par coeur. Ayant assimilé de
la sorte la langue maternelle, c’est-à-dire la langue dans laquelle nous
pensons, le mieux possible, c’est-à-dire si bien que cela ressemble à quelque
chose de vivant, nous étant habitués à penser dans cette langue, ainsi nous
pourrons tirer profit de notre aptitude typiquement russe à connaître, en
polyglottes, les diverses langues de l’Europe. En effet, ce n’est qu’après avoir
assimilé à la perfection le matériau de base, c’est-à-dire la langue maternelle,
que nous serons capables d’apprendre aussi parfaitement une langue étrangère, et
pas avant. Nous emprunterons alors insensiblement à la langue étrangère
plusieurs formes étrangères à notre langue et nous les accorderons, aussi
insensiblement et inconsciemment, avec les formes de notre pensée, et ainsi
pourrons-nous l’élargir. Il existe encore un fait important : notre langue
encore jeune et peu structurée peut transmettre les formes les plus profondes de
l’esprit et de la pensée des langues européennes, – les poètes et les penseurs
européens sont tous traduisibles et transmissibles en russe, et certains sont
déjà traduits à la perfection.
En revanche beaucoup de
nuances de la langue populaire russe et de nos œuvres littéraires sont
absolument intraduisibles dans les langues européennes et surtout en français.
Je ne peux pas me rappeler sans rire une traduction en français (actuellement
très rare) de Gogol, faite au milieu des années quarante à Pétersbourg par M.
Viardot, le mari de la célèbre cantatrice, en collaboration avec un Russe,
aujourd’hui justement célèbre, mais qui était à l’époque un jeune écrivain
débutant (I. S. Tourgéniév). Ce n’était plus Gogol, c’était du galimatias. Une
grande partie de Pouchkine est aussi intraduisible. Je pense que si on essayait
de traduire une œuvre comme Les dits du protopope Avvakoum, cela
donnerait aussi un galimatias ou même cela ne donnerait rien du tout. Pourquoi
en est-il ainsi ? Probablement parce que l’esprit européen a moins de
diversités que le nôtre, il est plus enfermé dans sa particularité malgré le
fait qu’il ait atteint une expression plus achevée et plus consciente, que le
nôtre. Mais, cela est difficile à dire, au moins ne peut-on pas ne pas
reconnaître, avec tout l’espoir et la joie que cela donne, que l’esprit de notre
langue est indiscutablement divers, riche, multiforme, universel, car
c’est dans ses formes inorganisées qu’elle a pu transmettre les trésors et les
richesses de la pensée européenne, et nous sentons qu’elles sont transmises avec
exactitude et fidélité. Et voilà que nous privons nos enfants d’un tel
« matériau » ! Mais pourquoi ? Pour les rendre malheureux,
sans aucun doute. Nous méprisons ce matériau, nous le considérons comme une
langue grossière, foulée aux pieds, qui ne peut décemment servir à exprimer un
sentiment noble ou une noble pensée.
Justement, il y a cinq ans,
nous avons eu ce qu’on appelle la réforme classique de l’enseignement. Les
mathématiques et les deux langues anciennes, le latin et le grec, ont été
reconnues comme la meilleure voie de développement intellectuel et même
spirituel. Ce n’est pas qui avons inventé cela, qui l’avons imaginé : c’est
un fait et un fait incontestable qui a été vécu par expérience dans toute
l’Europe pendant des siècles et que nous n’avons fait qu’emprunter. Mais voici
ce qui se passe : avec l’enseignement considérablement renforcé de ces deux
grandes langues anciennes et des mathématiques, l’enseignement du russe chez
nous a été pratiquement étouffé. On se demande comment, par quel moyen et
quel matériau nos enfants pourront assimiler les formes de ces deux langues
anciennes si la langue russe est en déclin. Est-il possible que ce soit le seul
mécanisme de l’enseignement de ces deux langues (de plus par des maîtres
tchèques) qui constitue toute leur valeur formatrice ? Et on ne peut pas
maîtriser le mécanisme sans mettre en parallèle un enseignement intensif et
approfondi d’une langue vivante. Toute la valeur morale et formatrice de
ces deux langues anciennes, de ces formes les plus achevées de la pensée humaine
et qui ont élevé, des siècles durant, tout l’Occident barbare au plus haut
niveau de développement et de civilisation – cette valeur, notre nouvelle école
n’en profitera pas, justement à cause du déclin de la langue russe. A moins que
peut être nos réformateurs n’aient considéré que ce n’était pas la peine
d’apprendre du tout le russe, sauf peut-être pour placer convenablement la
lettre iat’ [lettre de l’alphabet cyrillique, qui se prononçait comme
un e, supprimée lors de la réforme de 1918. NDT], puisque nous sommes
nés avec cette langue. Mais c’est que, justement, nous, dans les classes élevées
de la société, nous avons cessé de naître avec la langue russe vivante, et cela
depuis longtemps. Nous n’aurons chez nous de langue que le jour où nous serons
en parfaite union avec le peuple.
III.
De la nature du verbe
Ossip Mandelstam, De la nature du verbe [1912], traduction de Sveta Mayela
Pour en revenir à ma
question : la littérature russe est-elle une, et si oui, quel en serait le
principe d’unité, nous éliminerons d’emblée l’idée de progrès. Il ne sera
question que de la cohésion interne des phénomènes, et nous nous efforcerons
avant tout de rechercher les critères de cette unité, la charnière qui permette
le déploiement dans le temps de phénomènes littéraires si divers et dispersés.
Si l’on considère la
littérature d’un peuple donné, le seul critère d’unité que l’on puisse lui
reconnaître est celui de la langue, tous les autres n’étant que subsidiaires,
transitoires et conditionnels. Car si la langue est sujette au changement, si à
aucun moment elle ne se fige ni demeure en repos, elle reste de bout en bout, en
dépit de ses mutations une grandeur permanente, une « constante »,
essentiellement une, évidence qui sautera aux yeux de n’importe quel philologue.
N’importe quel philologue comprendra en effet ce que le mot attestation
d’identité veut dire, appliqué à la conscience que l’on peut avoir d’une langue.
Lorsque, après s’être répandu à travers tout le pays roman, le latin eût connu
un renouveau et donné les premiers rameaux des futures langues romanes, ce fut
le début d’une littérature nouvelle, encore balbutiante et indigente
comparativement à la littérature latine, mais déjà porteuse des caractères du
roman.
Lorsque s’éleva le verbe
imagé et vivant, le parler de terroir russe dans ses moindres tournures du
Dit du prince Igor, alors naquit la littérature russe. Tant que
l’écrivain contemporain Velimir Khlebnikov nous plongera dans le maquis des
racines russes, au plus profond d’une nuit étymologique qu’accueillent avec
faveur le cœur et l’esprit du lecteur ouvert et intelligent, la littérature
russe de toujours, celle du Dit du prince Igor, demeurera vivante. La
langue, comme la nationalité russe, s’est constituée à partir d’un nombre infini
d’apports, de croisements, de greffes et d’influences étrangères de toutes
origines. Mais elle demeurera toujours en quelque point fidèle à elle-même,
aussi longtemps que notre latin de cuisine sera banni de nos usages ; alors
de son puissant tronc de langue surgiront, toutes pâlichonnes encore, les
premières pousses de notre vie, tel qu’en la vieille cantilène française de
sainte Eulalie.
La langue russe est une
langue hellénistique. En raison de toutes sortes de conditions historiques
particulières, les éléments vivants de la culture hellénique, après avoir
abandonné l’Occident aux influences latines, sont demeurés quelque temps les
hôtes de Byzance privée de descendance, puis, se glissant au cœur même de la
langue russe, ils lui ont confié le secret sûr de la conception hellénistique du
monde, le secret d’une incarnation libre, grâce à quoi la langue russe est
devenue chair animée de sons, chair douée de parole.
Autant les cultures et les
histoires occidentales enferment la langue, de l’extérieur, en la ceinturant des
murailles de leurs institutions et de leurs religions dont elle s’empreigne en
un lent processus de décomposition, pour ne s’épanouir que venue l’heure de leur
déclin – autant la culture et l’histoire russes se trouvent baignées et cernées
de tous côtés par les éléments déchaînés à l’infini d’une langue russe qui,
elle, ne se laissera inscrire en quelque forme institutionnelle ou religieuse
que ce soit.
Dans les éléments
historiques de la Russie, la vie de la langue pèse autant que tout autre fait
tant par la plénitude de ses manifestations que par la plénitude de son essence,
plénitude qui n’est, pour toutes les autres manifestations de la vie russe,
qu’une finalité hors de portée. On peut assimiler la nature hellénistique de la
langue russe à son caractère ontologique. Dans l’acception hellénistique, le
verbe est chair active qui se réalise dans l’événement. C’est pourquoi la langue
russe est historique par essence ; considérée globalement, elle est mer
agitée d’événements, incarnation ininterrompue et acte de chair, douée de
souffle et de raison. Aucune langue au monde ne s’opposera plus vivement que la
langue russe à se laisser réduire à de simples fonctions pratiques ou
dénominatives. Le nominalisme russe, qui conçoit le mot comme un réel, en tant
que tel, fait vivre l’esprit de notre langue et le relie à la culture
philologique grecque, non par le biais de l’étymologie ou de la littérature,
mais grâce au principe de liberté intérieure essentiel à l’une comme à l’autre.
Que la tendance au style
télégraphique ou sténographique relève de raisons d’économie et de rationalité
simplificatrice, ou qu’elle relève au contraire d’un utilitarisme d’ordre plus
élevé qui sacrifie la langue à l’intuition mystique, à l’anthroposophie ou à
tout autre mode de penser dévorant mais avare de parole, toute forme
d’utilitarisme est péché mortel contre la langue russe et contre sa nature
hellénistique. […]
Lorsque Tchaadaiev affirme que la Russie n’a pas d’histoire, qu’elle appartient à ces cycles de manifestations culturelles anhistoriques et inorganisées, il omet une chose : la langue. Un langue si organique et parfaitement structurée, n’est pas seulement une voie d’entrée dans l’histoire, elle est l’histoire même. Pour la Russie, être coupée de l’histoire, être exclue du royaume de la continuité et de la nécessité historiques, de la liberté et de la logique, reviendrait à être coupée de sa langue. Le « mutisme » de deux ou trois générations mènerait la Russie à une mort historique. Et inversement, être coupé de la langue signifierait pour nous être coupé de l’histoire. Il est parfaitement vrai que l’histoire russe marche au bord, au ras, au-dessus d’un précipice, et qu’elle pourrait à tout instant sombrer dans le nihilisme, se couper du langage. […]
Notice biographique sur
Zygmunt Kubiak
Zygmunt Kubiak est né en
1929. Pendant l’occupation allemande, il a suivi des cours dans la
clandestinité, puis, après la guerre, a fait à l’Université de Varsovie des
études de philologie classique. Contraint de quitter l’Université en raison de
ses positions politiques, ayant perdu son statut d’étudiant, il gagne sa vie en
exécutant des travaux de philologie pour un célèbre bibliste, l’abbé Eugeniusz
Dąbrowski. Il travaille quelques années à la rédaction du journal Tygodnik
Powszchny. Il publie entre autres La Muse grecque (PIW,
1960), La Muse romaine (PIW, 1963), Errances à travers les siècles
(Znak, 1969), L’école du style (PIW, 1972), Cavafis l’Alexandrin
(Ten Ten 1995), Poésie et sagesse de Platon (lSW, 1996), Bréviaire
d’un Européen (Bibliothèque de Więź, 1998), Mythologie des Grecs et des
Romains (Swiat Książki, 1997), ainsi que des traductions des poèmes de Jan
Kochanowski, de l’Énéide, des Confessions de saint Augustin, de la
poésie et de la prose de Cavafis. Il a reçu pour son œuvre littéraire de
nombreux prix en Pologne, en Angleterre, en Italie, ainsi que, en 2002, le Prix
« Totus », décerné par Jean-Paul II.
Le texte que nous publions
est extrait du Sourire de Korè
(Bibliothèque de Więź, 2001).
LA
LANGUE POLONAISE, incarnation
DE LA
PATRIE
Zygmunt Kubiak
discours prononcé chez les
Pallotins, à Paris, en septembre 1988
(Traduction de Maria Żurowska, notes d’Yves Avril)
À chacun de mes séjours en
Europe occidentale, je me fais un devoir de lire, outre la littérature des pays
dont je suis l’hôte, le plus grand nombre de textes de l’émigration polonaise,
afin de me faire une idée, la plus complète possible, de nos problèmes et soucis
communs. Aujourd’hui encore je lis abondamment, passant mes nuits à lire les
auteurs émigrés et les revues publiés par l’émigration. Et je dois reconnaître
qu’en dépit de toute la sympathie que j’éprouve pour mes compatriotes qui
réfléchissent et qui écrivent dans les endroits les plus divers du monde,
certaines de ces lectures accroissent ma tristesse. Les nouvelles qui nous
parviennent actuellement de Pologne, devraient nous annoncer l’arrivée d’une ère
nouvelle, mais le pessimisme semble plutôt général et il concerne l’état de la
société. Je pense surtout à l’état d’esprit « émigré » qui règne au
sein de la jeunesse, et qui me fait craindre que la Pologne ne soit au bord de
l’autoliquidation. Et ce que je trouve ici dans la presse intellectuelle de
l’émigration confirme bizarrement ce que je ressens. Peut-être les auteurs et
les éditeurs ne remarquent-ils plus eux-mêmes que l’esprit de leurs publications
connaît certaines transformations, qu’il évolue, et cela dans un sens que je ne
trouve pas toujours consolant.
Par exemple, je me heurte
souvent à une vision de la langue polonaise qui me semble caractériser une
nation en décomposition. Il m’arrive de voir cette langue présentée comme un
patois assez primitif, anachronique, un patois qui, à vrai dire, est un fardeau
pour ceux qui le parlent et complique leur contact avec le monde. L’un de ces
critiques de l’émigration a un jour écrit une longue dissertation dont j’ai
retenu cette conclusion qu’il était impossible à un peuple qui dispose pour
désigner l’amour, love, du mot mił-ość, de
se développer normalement. Cet -ość lui restait en travers de la
gorge. J’avais du mal à le comprendre, d’autant plus qu’un linguiste parmi les
plus connus a su me prouver, au regard de tous les critères philologiques, la
totale absurdité de ce propos. De toute façon, cet auteur souffrait de voir les
noms abstraits du polonais se terminer par des sons aussi disgracieux que
-ość.
Récemment, dans l’un des
tout derniers numéros d’une des plus sérieuses revues de l’émigration, j’ai lu
les mots suivants : « notre langue grinçante, crissante et
glissante ». Ce que signifie « glissante » quand on parle de la
langue polonaise, je ne le sais pas. Pour « grinçante et crissante »,
je peux comprendre à la rigueur que l’auteur perçoive ainsi sa langue
maternelle, mais, pour « glissante », j’avoue mon incompréhension. Je
sais seulement que cet adjectif possède une bonne dose de mépris, qui n’a
certainement aucune justification objective, car on peut percevoir la langue
polonaise de façon toute différente. Je connais, à Varsovie, un jeune
bouquiniste, un homme extrêmement intelligent et qui est pour moi un
collaborateur inappréciable parce qu’il sait toujours me trouver des livres
indispensables pour mon travail. Sa boutique, où je passe chaque jour, est aussi
régulièrement fréquentée par l’ambassadeur du Portugal, grand collectionneur de
cartes postales. Il s’y rend avec un ami et entre eux parlent portugais. Mon
bouquiniste, âgé d’une vingtaine d’années, m’a dit un jour à ce propos :
« Quelle belle langue que le portugais, par sa sonorité, elle ressemble
beaucoup au polonais ! » Impression tout autre que celle des auteurs
dont j’ai parlé.
Si l’on pense à la nouvelle
de Sienkiewicz, L’homme du
phare[73], et à l’ardeur avec
laquelle le héros de cette nouvelle est prêt à sacrifier sa vie, seulement pour
entendre parler polonais, on est obligé de constater une profonde mutation dans
l’attitude de certains Polonais à l’égard de leur propre tradition, de leur
langue maternelle. Si le mépris du polonais avait été aussi répandu dans le
passé, il me serait impossible de rencontrer en France des petits-enfants
d’émigrés qui parlent un polonais d’une pureté de cristal. Il y a deux jours,
j’ai rencontré une dame qui parlait cette langue à la perfection. Je pensais
qu’elle était installée en France, mettons, depuis une dizaine d’années. Or
c’était la petite-fille d’émigrés polonais. On imagine les sacrifices, les
efforts qu’il a fallu pour conserver une langue polonaise authentique, quand on
se trouve économiquement placé dans une tout autre société. Ces gens ne se
seraient certainement pas donné tant de mal, s’ils avaient pensé que la langue
polonaise était « grinçante, crissante et
glissante ».
J’indiquerai très brièvement
en quoi ma vision de la langue polonaise est différente. Selon moi, c’est une
langue tout à fait admirable. J’ai plus d’une fois essayé de le dire dans mes
écrits. Que je cite Lechon[74] : « Par une nuit
solitaire, passée sans sommeil, aux rayons de la lune, par quelque étrange
souffle », que je remonte jusqu’à Mickiewicz [75] : « Une ronce
pressant de sa bouche noire les framboises », ou encore plus haut :
« Sévère Apollo, pourquoi me tourmenter en vain ? »[76], je l’admire toujours
autant, et je ne peux même pas en parler avec calme, tant elle me touche
profondément. Elle est comme un medium qui me permet de ressentir le monde, elle
m’enveloppe comme une aile, elle pèse sur moi, je dois la porter, et en même
temps, c’est elle qui me soulève et me porte « sur ses ailes
légères ». Je cite ici Dmochowski[77] et sa traduction de l’Iliade, que je suis en train de
corriger et de commenter pour la Bibliotheca mundi de l’Institut National
d’Edition. Pour la première fois depuis 200 ans, nous publions intégralement,
sans coupures, la traduction de l’Iliade qu’a faite Dmochowski,. Il s’y
trouve un vers magnifique, où « un oiseau survole la terre de ses ailes
légères », ce qui ne veut pas dire que la plume soit légère, mais que
l’oiseau vole haut. C’est une langue qui a des possibilités expressives
inimaginables. À vrai dire, seuls le grec et le latin suscitent en moi pareille
admiration.
Si j’en parle si longuement,
si j’ai si longuement parlé des impressions toutes différentes des miennes,
c’est que je me rappelle certain livre, lu il y a longtemps mais que je n’arrive
pas à oublier. L’auteur était américain, son nom m’a échappé. J’ai passé
quelques nuits à compulser ce livre, de ces livres extrêmement érudits comme en
produisent les universités américaines, une œuvre d’une spécialiste des études
germaniques, qui racontait la lutte pour la préservation de la langue allemande
au XVIIIe siècle. D’après ce livre, à cette époque, la plupart des
Allemands percevaient leur langue comme un patois primitif, dépourvu de tout
avenir dans le domaine de l’esprit, une langue lourde, corrompue, ruinant même
la pensée de ceux qui la parlaient. Pour eux, la langue allemande appartenait
plutôt au folklore qu’à la vraie culture. Nous savons bien, de plus, que
Frédéric le Grand s’exprimait en français, oralement et par écrit. Pourquoi
cette situation ? L’auteur montrait qu’après la guerre de Trente ans, alors
que dans certaines régions de l’Allemagne deux personnes sur trois avaient péri,
après des souffrances, des viols, des dépravations sans nombre, la langue
reflétait le désespoir de la société.
Car la langue est une
réalité très intime, profondément liée à l’homme. Notre attitude générale à
l’égard du monde façonne notre rapport à la langue. Lorsque je lis ces auteurs
de l’émigration, je ne veux pas les
attaquer, car j’approuve leur sincérité (qu’ils disent sincèrement les choses,
s’ils les perçoivent ainsi), mais j’aimerais savoir en revanche pourquoi ils ont
ces sentiments, quand les miens sont totalement
différents.
Au XVIIIe siècle,
il semblait bien que la langue allemande se mourait, et qu’il en était de même
pour le peuple allemand, au sens traditionnel. Ce livre décrit la lutte acharnée
de ces grands écrivains comme Lessing, qui réhabilitèrent patiemment l’allemand.
Puis Goethe est apparu, puis Schiller et d’autres auteurs qui à leur tour
montrèrent à leur peuple ce qu’était une langue maternelle. Lorsque j’observe
des symptômes aussi évidents de notre lent dépérissement (car ce que j’entends
dire de l’état d’esprit de la jeunesse émigrée correspond à une telle perception
de la langue), je me demande si nous sommes, comme les Allemands du
XVIIIe siècle, à la veille d’une renaissance. Ou si, plutôt, notre
dépérissement est définitif.
Je dois dire que la Pologne
m’a inculqué, une fois pour toutes, en m’introduisant dans cette tradition, un
principe fondamental de la culture classique, qui est de ne jamais se bercer
d’illusions. C’est pour cette raison que je ne rejette jamais d’emblée certaines
hypothèses pessimistes. Il arrive que des nations dépérissent. Et les peuples
d’Asie mineure dont parle Hérodote, que sont
ils-devenus ?
De toute façon l’avenir est
dans la main de Dieu. Comme dit Ophélie dans Hamlet : « Nous savons ce que
nous sommes, mais nous ne savons pas ce que nous deviendrons ». Je peux
seulement dire ce que je ferai, moi. Récemment, à Varsovie, j’ai vu à la
télévision un très beau film sur un écrivain américain, prix Nobel de
littérature, Isaac Singer. On lui a demandé entre autres (c’était un
documentaire) pourquoi il écrivait dans une langue qui disparaissait. Singer
écrit en yiddish, bien que tous ses livres soient aussitôt traduits en anglais.
Il a répondu qu’il avait beaucoup de goût pour les histoires qui parlaient des
esprits, et qu’une langue mourante se prêtait mieux que les autres à l’évocation
des esprits. Je peux de même dire que jusqu’à la fin de mes jours je
travaillerai en polonais, et que je communiquerai avec les esprits avec lesquels
je veux et dois communiquer, et particulièrement par l’intermédiaire de cette
langue, qui est pour moi un medium qui me fait ressentir l’univers, la forme
artistique principale, qui m’indique ma place – non seulement ma place
professionnelle d’homme de lettres, mais aussi ma place
métaphysique.
Bien que le latin soit pour
moi une seconde langue maternelle (comme pour de nombreuses générations de mes
ancêtres), celle qui m’unit à l’Europe, à la France en particulier (le français
n’est-il pas le latin d’aujourd’hui ?), bien que je lise constamment l’Énéide en latin et que je ne parte
jamais en voyage sans emporter l’Énéide; cette épopée ne devient
vraiment mienne que lorsque le commerce que j’entretiens avec elle se fait en
latin et en polonais en même temps. Aussi, c’est en polonais que j’ai dû
l’entendre en moi et la transmettre à mes compatriotes. Et quand, par exemple,
je lis en latin l’inoubliable soupir d’Énée en
Italie :
Iam tandem Italiae fugientis
prendimus oras,
il ne devient mien
que lorsque je l’entends en même temps en polonais :
Uciekających wybrzeży
Italii
Oto
dopadliśmy już. Tylko dotąd
Mogła
nas ścigać trojańska niedola
D’ailleurs L’Énéide, qui est un poème sur la
souffrance et la persévérance, m’apportait, lorsque j’y travaillais, un
merveilleux réconfort, et il est aussi réconfortant de constater qu’apparemment
d’autres personnes avaient le même sentiment, car je recevais de différents
côtés des témoignages de solidarité, et même venant de Solidarność. Je
vois que nombreux sont ceux de mes compatriotes qui ont besoin de la langue
polonaise. Je travaillerai donc en dépit de ce qui doit arriver et de ce que
d’autres pensent.
Je dois dire que les hommes
qui, depuis des siècles, vivent et travaillent en Pologne n’ont dû souvent qu’à
leur force spirituelle de surmonter les difficultés des circonstances. Et à
notre époque également. Lorsque, par exemple, la Pologne approchait des années
cinquante, lorsque le stalinisme se faisait étouffant, il arrivait à l’opposant
de se demander si ce n’était pas folie que de résister seul ; et pourtant
l’éducation traditionnelle, que justement on recevait en Pologne, faisait qu’il
était impossible d’accepter les thèses prônées par les théoriciens de
l’idéologie matérialiste qui voulaient d’un trait de plume annuler quelques
milliers d’années d’histoire de l’humanité. Nous nous sentions alors, moi et
quelques collègues peu nombreux, ceux avec lesquels je pouvais parler et qui
voulaient parler avec moi, nous nous sentions comme des Peaux-rouges, vaincus
par les Blancs (pourtant c’étaient les autres qui étaient rouges, alors que
nous, nous étions blancs). J’étais profondément persuadé, et c’est seulement
maintenant que je m’en rends compte, qu’il n’y avait plus rien à faire, que nous
étions vaincus, que la nuit totalitaire allait envelopper l’univers, qu’elle
allait durer mille ans peut-être et que, pourtant, je ne pourrais pas la
reconnaître, que je devais vivre malgré elle, contre elle, au-dessus d’elle,
plus profondément qu’elle.
J’ai appris alors à
apprécier les choses simples et les plus importantes. La raison fondamentale qui
m’a fait alors devenir membre de l’équipe d’une revue catholique, était que,
selon moi, la lutte pour la défense de la famille polonaise, entreprise alors
par le Cardinal Wyszynski, avait comme but la défense de la substance absolument
fondamentale de l’humanité. Encore aujourd’hui, je considère cette question
comme d’une immense importance, de même qu’est important pour moi le travail
intellectuel. Par exemple, avant mon arrivée en France, une des nouvelles
maisons d’éditions catholiques m’a proposé de traduire du latin les prières de
saint Thomas d’Aquin. J’estime beaucoup la prose de saint Thomas, je la
considère comme proche de la prose française de Paul Valéry, surtout celle de
ses Cahiers (deux volumes sont parus dans la Bibliothèque de la Pléiade),
je ferai donc ce travail avec grand plaisir. Si j’en parle, c’est parce que je
veux souligner que deux aspects me semblent importants : d’un côté, les
questions morales du plus grand intérêt pratique, de l’autre, un haut niveau
intellectuel, caractéristique de la véritable science, de l’art authentique. Je
me réjouis lorsque je vois que les milieux catholiques en Pologne apprécient ces
deux aspects. Tandis que toute la sphère intermédiaire, qu’on rencontre
malheureusement aujourd’hui dans ces milieux, la sphère des mythomanes et des
graphomanes, est, à mon sens, totalement inutile. Plus grave : j’y vois
certains symptômes de transformation de la religion en idéologie, ce qui est une
horrible confusion de deux domaines totalement distincts. La religion est une
zone de liberté spirituelle, ce dont Ricciotti parle si bien dans sa Storia di Cristo : une envolée
au-dessus du monde. Alors que la transformation de la religion en idéologie est
une chose affreuse, c’est la pire des hérésies; car elle prive l’homme d’une
dimension unique, parce qu’elle est tout autre.
Tels sont les problèmes sur lesquels je
réfléchis depuis longtemps. Nous qui avons choisi de penser de façon
indépendante, et de nous opposer à la nuit totalitaire qui devait durer mille
ans, nous qui avons décidé de préserver notre vie intérieure et, dans la mesure
du possible, les valeurs sociales, nous devions choisir délibérément cette
tradition polonaise sur laquelle nous voulions nous appuyer. Lorsque maintenant,
dans la presse de l’émigration, je lis des essais sur la tradition polonaise, je
les trouve d’une naiveté irritante, car ce sont les choses auxquelles moi, j’ai
dû réfléchir dans le feu de l’action. Je veux ici parler d’une certaine
disposition, qui se répand aujourd’hui, à battre sa coulpe pour toute la
tradition polonaise. J’aimerais rappeler ici une anecdote sur Diogène : le
philosophe observait un jour les délégations des villes, venues pour les jeux
olympiques. Arrivent d’abord les Corinthiens, qui, aimant montrer leur faste et
leur richesse, sont couverts d’or. Diogène les regarde, dégoûté, et prononce son
verdict : « Ostentation ». Puis c’est le tour des Spartiates,
qui, voulant montrer qu’ils sont forts, disciplinés, résistants, donc tout à
fait différents des Corinthiens, sont carrément en haillons. Diogène a le même
rictus de dégoût et dit : « Ostentation d’un autre
genre ».
Croyez-moi, je déteste les
fanfaronnades nationales, c’est une sorte de cancer qui nous ronge. Mais ce que
je lis souvent aujourd’hui à propos de notre prétendue « radicale
monstruosité », ces pamphlets sur notre passé, ne sont à mon avis qu’une
régression, une autre fanfaronnade. A vrai dire, j’aimerais répéter après
Diogène : ostentation, ostentation. Surtout, les choses ne sont pas aussi
simples qu’on le pense quand il s’agit de notre passé et de notre caractère
national. Je suis persuadé que notre tragédie est plus profonde qu’on se le
figure habituellement, et qu’elle a commencé beaucoup plus anciennement. Les
grands seigneurs ont-ils noyé la Pologne dans l’alcool au XVIIIe
siècle ?[78] La question n’est pas là.
Je pense que les événements les plus tragiques se sont produits plus tôt, qu’une
fissure est apparue déjà au XVIIe siècle. La problématique de ce pays
qu’était la Pologne manquait tragiquement d’homogénéité. Souvent, je me
représente en imagination une scène purement historiosophique, théorique. Le
prince Jeremi Wiśniowiecki aurait-il pu discuter avec un de ces aristocrates
polonais occidentalisés, un Morsztyn par exemple, ou avec Stanisław Herakliusz
Lubomirski[79], que j’estime beaucoup et
apprécie particulièrement comme écrivain et comme penseur ? Comment
auraient-ils pu s’entendre intellectuellement ? La Pologne avait et a
toujours une situation géographique difficile. Que les opinions sur ce passé
lointain me semblent naives ! De même, pour la période d’entre les deux
guerres, je ne suis ni pour la gauche, ni pour les conservateurs de ce temps-là.
Conscients de tous les malheurs qui nous ont creusés et rongés, j’essaie de
descendre plus profondément, comme je le faisais déjà dans les années cinquante,
puis soixante. J’essaie de descendre jusqu’à cette tradition polonaise plus
profonde et plus sérieuse, qui est probablement une tradition minoritaire. Mais
la meilleure tradition n’est-elle par toujours minoritaire ? En France,
Montaigne, Racine, Pascal n’étaient pas non plus la nation entière, mais
seulement ce qu’il y avait de meilleur dans cette nation.
J’essaie donc de rester proche de la meilleure tradition polonaise, qui est plus profonde que les fractures, plus profonde que la schizophrénie nationale. La tradition qui repose dans les prodondeurs de la culture polonaise. Jan Kochanowski, poète polonais du XVIe siècle, devient pour moi, et non seulement pour moi, un personnage symbolique. En 1984, mon collègue Kazimierz Bosek, journaliste, rédacteur au département de la prose de la revue « Littérature », grand admirateur de Kochanowski et son biographe infatigable, a réussi après de longues préparations à organiser une cérémonie à l’occasion du transfert des cendres du poète dans une crypte à Zwolen. Ce fut aussi une grande cérémonie religieuse. Des amis m’ont demandé d’y prononcer un discours. J’ai dit alors qu’à mon avis, ce que révélait avant tout la poésie de Kochanowski, c’était ceci : le caractère polonais consiste avant tout dans la lucidité – discipline intellectuelle – et dans le service. C’est aussi ma conviction fondamentale, et mon programme d’action, indépendamment même de ce que l’avenir nous réserve.
La langue du
silence
(Traduction d’Yves Avril)
Johanna
Laasko,
Département d’études
finno-ougriennes
Université de Vienne
(Autriche)
Une langue (kieli)
qui se défend (kieltää) elle-même
Il est difficile d’écrire sur la langue finnoise. Non seulement parce que
je suis spécialiste des langues, que je ne suis ni poète ni philosophe, et que
la linguiste que je suis langues, a été nourrie des conceptions qui dominaient
au XIXe siècle, et qui voulaient que les particularités de chaque
langue ne fussent, pour dire les choses franchement, qu’un bruit importun et que
seul fût essentiel ce qui était commun à toutes les langues du monde. ce n’est
pas non plus parce que notre langue maternelle nous environne comme l’air ou la
peau, de façon si évidente que souvent nous n’en avons même plus conscience.
Dans la langue finnoise il semble y avoir quelque chose qui fuit les
définitions.
A un certain niveau qui est plus poétique ou philosophique que
philologique, il paraît à certains égards profondément suggestif que
kieltää (défend) soit dérivé du mot kieli (langue). Qui utilise la
langue, exerce un pouvoir, ordonne ou défend. La langue est dans la culture
finlandaise une arme puissante qu’il faut utiliser avec prudence. Ceux qui ont
vu les films de Kaurismäki le comprennent peut-être, mais leur maigre dialogue
est plus caricature et ironie sur soi – ce dont il est redevable à la vieille
tradition américaine et française du film noir – qu’illustration de la réalité
linguistique finlandaise.
Pourtant cette proposition est bien étayée sur le plan linguistique. La
culture finlandaise est une culture qui protège l’intimité, sauve la face. On
sait par exemple que la politesse finlandaise, de façon très caractéristique,
n’use pas de formules de politesse et évite de faire référence à la personne, et
que le nom de celui avec qui l’on s’entretient ou le terme d’adresse
correspondant ne doit être mentionné que si on ne peut fixer autrement
l’attention de la personne en question. (J’ai remarqué moi-même en discutant
avec des étrangers qu’entendre continuellement citer mon nom me semble aussi
gênant que le contact physique d’un inconnu – une chose également que
traditionnellement les Finlandais évitent.)
Mais, outre que parler en finnois peut être une façon d’éviter de parler,
on peut difficilement enfermer l’essence même de la langue finnoise dans des
définitions et on la représente plus facilement en recourant à des
négations : le finnois n’est pas une grande langue, mais ce n’est pas non
plus une petite langue, ce n’est pas une vieille langue de culture, mais elle
n’est pas toute jeune, ce n’est pas de « l’européen standard » mais ce
n’est pas non plus exotique. Je crois que la seule et vraie façon d’approcher
l’être du finnois, c’est de vider son esprit des clichés exotiques ou de cet
étonnement, que ceux qui parlent les grandes langues européennes éprouvent
fréquemment à l’égard de toutes les langues le plus rarement utilisées, et
d’aller de l’avant tranquillement, à petits pas. En suivant quelques traces qui
nous conduiront vers la langue finnoise telle que je la
vois.
Une langue
différente
Si les Européens – comme on appelle souvent en Finlande les habitants des
pays au sud-ouest du Danemark – savent en général quelque chose de la langue
finnoise, il s’agit la plupart du temps de légendes linguistiques comme celle de
la croyance aux cent mots des langues eskimo qui veulent dire
« neige » : ces histoires sont en partie sans fondement, en
partie banales (ou ce qui en elles ne manque pas de fondement, n’est pas très
intéressant ni essentiel). J’ai vu des prospectus publiés par les responsables
du tourisme finlandais, dans lesquels on affirmait que le finnois était la
langue la plus difficile de l’Europe et qu’il était pratiquement impossible aux
étrangers de l’apprendre, et j’ai entendu des histoires sur des étrangers mariés
à des Finlandaises (où des étrangères à des Finlandais), qui retournaient dans
leur pays complètement frustrés quand après plusieurs mois d’efforts, ils
n’avaient pas réussi à se débrouiller avec la langue de leur conjoint. Combien
de gens, au nord de la Manche ou à l’est du Rhin, ont un jour renoncé à leurs
leçons de français ? Et combien de Français ont été capables même à l’âge
adulte d’apprendre correctement l’allemand ?
En réalité le finnois n’est, objectivement parlant, ni plus difficile ni
plus facile que n’importe quelle autre langue du monde. Mais de même que nous
devons faire la sourde oreille aux légendes issues de la linguistique populaire,
il nous faut également refuser d’écouter ce qu’exprime l’amour-propre blessé
d’un peuple qui se situe aux frontières de l’Europe. Il existe une
contre-légende qui elle aussi contient une part de vérité : le finnois est
sous de nombreux rapports une langue très européenne. Cette contre-légende est
cependant problématique dans la mesure où la définition de
l’ » européanité » est tout sauf claire. Il y a beaucoup de gens
pour qui l’Europe est – selon l’expression de l’historien anglais Eric Hobsbawn
– une sorte de club distingué dont chacun souhaite devenir membre et dont chacun
trace la frontière à la frontière de son propre pays. Mais que peuvent bien
vouloir dire dans une langue donnée distinction, sélection et
raffinement ?
Pour commencer par le commencement, allons donc, en silence, écouter à
quoi ressemble le finnois. Toutes subjectives que sont les impressions
esthétiques, on peut dire quelque chose d’objectif. Et d’abord :
contrairement aux croyances répandues qui veulent que les langues exotiques de
l’Europe de l’est soient pleines d’accumulations de consonnes qui mettent la
langue à la torture, le finnois est une langue très vocalique. Les voyelles,
proportionnellement aux consonnes, sont en finnois, selon certains calculs, plus
nombreuses même qu’en italien. Le contingent de consonnes est particulièrement
petit – par exemple pour les sifflantes, c’est-à-dire les sons apparentés au
s, il n’y a que le s, manquent les ch, le j et le
z – et l’accumulation de consonnes successives est étroitement
réduite : par exemple le vieux mot germanique strand
(« rivage ») est passé, dans l’emprunt qu’en a fait le finnois, tout
simplement à ranta. La durée des phonèmes en revanche est importante ( et
indépendante de l’accent qui est toujours sur la première syllabe) :
tuli : « feu », tuuli : « vent » (la
gémination marque l’allongement du phonème) et tulli :
« douane » sont bien sûr pour les Finlandais trois mots différents. Le
finnois en reçoit son propre rythme musical – qui aux oreilles non finlandaises
semble soit harmonie délicate soit monotonie
insupportable.
Si on dit quelque chose de concret sur la
difficulté ou l’exotisme de la langue finnoise, c’est en général en rapport avec
la morphologie et le plus souvent avec les cas de la déclinaison. Les
substantifs et les adjectifs du finnois se déclinent en principe en quinze cas
environ. Pourtant une grande partie d’entre eux sont exceptionnels ou marginaux,
et se rangent en séquences régulières (ex. : maassa – maasta
– maahan – maalta – maalle : « dans la
terre », « de la terre », « vers la terre », etc.) dont
la signification est clairement spatiale et correspond souvent nettement aux
prépositions des grandes langues européennes comme « à »,
« dans », « sur ». Certes en finnois existe bien une
morphologie importante, où on peut coller au corps du mot une masse de suffixes
variés. Mais bien que des mots complexes comme näyttelijätär
(actrice) : nä / y / tt / el / ijä / tär puissent être analysés
morceau par morceau, en commençant par la fin, ce qui donne
approximativement : -tär : « femme qui »,
-ijä- : « comme métier », -el- :
« souvent », -tt- : « fait », -y- :
« elle-même », -nä- : « voir » , le locuteur
finlandais habituel qui emploie le mot näyttelijätär ne le reconstruit
pas ainsi pièce par pièce.
En réalité le Finlandais
d’aujourd’hui n’emploie plus très souvent le mot näyttelijätär. L’emploi
du suffixe féminin –tar/-tär est en finnois une imitation des
langues européennes à genres, imitation qui est maintenant de nouveau en recul
(ce qui fait que les professionnels du théâtre aussi bien de sexe masculin que
de sexe féminin, quand ils indiquent leur profession, disent näyttelijä
). Le finnois manque complètement de marque pour le genre grammatical : à
la place des pronoms » il / elle », il n’a que hän, et le
Finlandais peut parler des heures durant d’une de ses connaissances, de sa
profession, de ses qualités, sans révéler le sexe de la personne en question, et
dans les romans policiers on n’a pas besoin d’employer des phrases comme
celle-ci : « Le meurtrier ou la meurtrière a opéré avec des
gants ». Cette caractéristique fait aussi partie de ce qui est, pour les
Finlandais eux-mêmes, une marque de l’exotisme particulier de leur langue. Une
deuxième particularité grammaticale similaire est l’absence de verbe
« avoir ». On indique la propriété avec les cas locaux, ainsi
minulla on kirja : « à (sur) moi est un livre = j’ai un
livre ».
Aucune de ces deux
caractéristiques n’est cependant très surprenante ni rare : en dehors du
domaine des langues finno-ougriennes, il y a dans notre monde beaucoup de, ce
sont peut-être les plus fréquentes, de langues non indo-européennes qui se
débrouillent sans verbe « avoir » ou sans genre grammatical de type
masculin-féminin. En cela la manière dont les Finlandais voient leur langue est
instructive. En général les langues étrangères qu’ils possèdent appartiennent
toutes au domaine linguistique indo-européen. Les grandes langues de l’Europe
sont pour eux un point de comparaison évident. Elles sont aussi le modèle que
les inventeurs de la langue finnoise ont suivi
consciemment.
En route pour
l’Europe ?
Le locuteur d’une langue
nationale standardisée, que ce soit le finnois, le français ou le bulgare,
oublie souvent que la réalité linguistique du monde n’est pas constituée
d’unités séparées, en noir et blanc, mais d’un continuum gris, et que les
frontières qui divisent ne sont pas fondées sur la linguistique mais sur la
politique. Si les langues écrites, allemand et hollandais, n’avaient pas été
standardisées pour des raisons politiques et si on ne s’était pas mis à les
enseigner au peuple dans les écoles, les langues germaniques occidentales du
continent formeraient, avec des variantes de détail, des rives de la Manche aux
limites des Balkans, un continuum dialectal. Et si la frontière occidentale et
orientale de l’Europe n’avait pas, au début du XIIIe siècle, séparé
la Finlande, tombée peu à peu sous la domination de la Suède, de la Carélie,
puis sous la domination de Novgorod et de la Russie, il n’y aurait pas eu de
langue finnoise mais seulement une masse de dialectes tribaux
balto-finnois.
Le nom de Suomi ( jusqu’à présent
toujours sans étymologie incontestable) désignait au début la province
méridionale entourant Turku, la première capitale. C’est là qu’arriva la foi
chrétienne occidentale, c’est de là que la Finlande fut régie en tant que
province de la Suède, et c’est sur la langue de cette province que fut fondé en
grande partie l’usage écrit du finnois, quand il existait. Les premiers livres
imprimés en finnois parurent avec imprimatur au XVIe siècle (dans
l’Église catholique on disait, probablement dès le Moyen Âge, les prières, au
moins les plus importantes, en traduction finnoise, mais les textes n’en ont pas
été conservés), et depuis le XIXe, la plus grande partie des textes
en finnois étaient les textes du culte (catéchismes, livres de psaumes,
traductions de la Bible, littérature de méditation). Dans une certaine mesure,
on traduisait en finnois les textes administratifs, comme les décrets royaux qui
étaient lus au peuple à l’église, mais le finnois n’était pas encore reçu comme
langue de l’enseignement supérieur et de l’administration : quand on arrive
aux XVII-XVIIIes siècles, la classe dominante, les nobles, les
fonctionnaires, les familles des pasteurs et la bourgeoisie des villes, tous
parlaient le suédois.
Le changement se produisit au début du
XIXe. La Suède qui au XVIIe avait dominé comme
superpuissance militaire le nord de l’Europe, s’était peu à peu affaiblie et
avait dû céder à la Russie en pleine expansion, tout un morceau des régions
orientales – comme le territoire peuplé par les tribus balto-finnoises où fut
fondée en 1703 la ville de Saint-Pétersbourg. C’est en 1809 que la frontière
orientale de la Suède fut arrêtée au fleuve Tornio. La Finlande reçut pour la
première fois une autonomie, la capitale fut transportée un peu plus tard à
Helsinki, plus loin de l’ancienne métropole, et du point de vue de
Saint-Pétersbourg, il était politiquement favorable de soutenir une nouvelle
langue nationale non suédoise.
Au même moment circulaient les idées du romantisme national européen. En Finlande, comme dans beaucoup d’autres pays, elles aboutirent à l’édification consciente d’une identité nationale, d’une culture nationale et d’une langue nationale. Le vieux « finnois biblique » (« pipliasuomi ») ne suffisait pas aux besoins d’un monde qui se modernisait. Au cours du XIXe siècle, on élabora, en combinant les éléments des dialectes de l’est, une langue littéraire que beaucoup de Finlandais cultivés, nationalistes suédophones, pasteurs, professeurs, médecins et juristes apprirent, à l’aide de livres, à parler de façon à devenir de vrais Finlandais. Et quand en 1917 la Finlande devint indépendante de la Russie brisée par la guerre mondiale et la révolution, il existait déjà un enseignement national, une grande culture et des arts nationaux, créés par des artistes et des compositeurs qui avaient voyagé à Paris, à Rome, à Berlin ou à Vienne, et en finnois, on ne se contentait plus de traduire la Bible mais aussi par exemple toutes les pièces de Shakespeare.
Le but des réformateurs de la langue finnoise était romantiquement et patriotiquement sublime : un peuple et une langue que toutes les couches de la société soient capables de comprendre. De ce but découlait aussi un phénomène typique de cette époque : le purisme, ou le refus des matériaux étrangers et la constitution, à partir d’éléments propres à la langue nationale, de mots nouveaux indispensables. Ainsi encore aujourd’hui trouve-t-on en finnois, à la place de elektrisiteeti, telefoni, universiteeti, restauranti ou republiiki, les mots sähkö, puhelin, yliopisto, ravintola et tasavalta. De façon paradoxale la langue finnoise, en inventant pour elle-même des équivalents du vocabulaire des grandes langues européennes, s’en est par là-même éloignée. Dans une certaine mesure ces principes puristes vivent toujours. Même si actuellement en Finlande on se plaint aussi – et non sans raison – de la pénétration envahissante de la langue anglaise, le Finlandais ne parle plus de « computer » (kompuutteri ) ou de « homepages » (houmpeidzi) mais de tietokone et de kotisivu.
Une langue qui reste en vie ?
On peut représenter l’évolution du finnois comme un voyage vers l’ » européanité » – pourvu qu’on se rappelle combien cette dernière notion est obscure et difficile. Dans une plus longue perspective temporelle, toute l’Europe peut être considérée comme l’espace de développement de deux groupes linguistiques. Il faut penser que l’Europe de nos premiers ancêtres avait un paysage linguistique du même genre que celui que connaissent encore aujourd’hui beaucoup de régions reculées de la planète : on parlait simultanément, les unes mêlées aux autres, un très grand nombre de langues différentes, dont les locuteurs formaient des communautés qui ne dépassaient pas quelques centaines d’âmes. Cette diversité était masquée plus au sud et plus à l’ouest par les formes linguistiques indo-européennes, dont les héritières sont par exemple les langues celtes, germaniques et latines d’aujourd’hui. Plus au nord et plus à l’est s’étendaient les langues finno-ougriennes de la zone des conifères, dont la bordure nord-ouest atteignait l’est de la Baltique, il y a au moins cinq mille ans.
L’histoire ultérieure, notamment l’expansion des formes linguistiques des Slaves de l’est et des Russes et la montée de l’empire russe, a fragmenté le territoire des langues finno-ougriennes, qui était probablement à l’origine sans aucune solution de continuité, en petites poches de formes linguistiques menacées – 20 à 40 petites langues selon les modes de calcul – autour de la Scandinavie, des pays baltes et de la Russie. Aujourd’hui la plus grande partie des langues finno-ougriennes appartiennent aux 90% des langues du monde qui selon les estimations les plus pessimistes peuvent d’ici cent ans ne plus exister que dans les archives des chercheurs. Ne sont à peu près assurés de leur survie que le hongrois, que l’extraordinaire histoire des invasions a poussé il y a mille ans dans le bassin des Carpathes, ainsi que le finnois et l’estonien, dont les zones linguistiques ont été délimitées en États-nations d’un côté par la limite orientale de l’Europe de l’ouest, et de l’autre, par la limite occidentale de l’empire russe.
Aucune langue n’est naturellement en pleine sécurité. En Finlande aujourd’hui on s’inquiète de la suprématie de l’anglais : les 15-20 ans savent presque tous l’anglais, qui est supporté par la culture supranationale des « variétés », et qui est, de plus en plus souvent, la langue de la science et de la grande culture internationales. Moi-même, je remarque que j’écris les textes professionnels de ma spécialité plus souvent et presque plus couramment en anglais qu’en finnois.
Le risque n’est pas tant la contamination du finnois, la transformation en une langue bâtarde. Sa base se conserve bien, ne serait-ce que dans le lexique où quelque cent mots essentiels unissent le finnois au hongrois et aux langues de la lointaine Sibérie, et dans les néologismes originaux comme kotisivu (« homepage »), tietokone (« ordinateur ») ou kännykkä (« portable ») Le finnois est uni à son patrimoine finno-ougrien aussi par les suffixes et les constructions grammaticales, qu’on conserve envers et contre tout.
Ce qui fait peur aujourd’hui, c’est la diminution des domaines d’emploi de la langue : le fait que les Finlandais qui connaissent les langues étrangères renoncent volontairement à la possibilité de lire la littérature universelle en traduction finnoise (lire en langue originale est plus distingué), d’écrire les textes scientifiques dans leur langue maternelle (comment pourrait-on dans ce cas se produire dans un colloque international ?) ou de composer les paroles d’une musique de variétés autrement qu’en anglais (comment le rock finnois pourrait-il faire une percée internationale ?). Il y a même des parents qui renoncent au privilège qu’ont acquis les luttes du XIXe siècle pour l’enseignement du finnois à l’école, et préfèrent mettre leur progéniture dans un jardin d’enfants ou une école anglophone, peut-être même francophone ou germanophone.
La globalisation (ou, en nouveau finnois, « maapalloistuminen ») menace toutes les langues qu’on n’a pas de profit immédiat à parler. Le finnois est dans ce sens bien menacé. Il n’a pas de position légale ailleurs qu’en Finlande et, jusqu’à maintenant, en Suède (où on a donné le statut officiel de langue minoritaire aussi bien au finnois standard, que parlent dans leurs familles les quelque 200.000 travailleurs émigrés en Suède dans les années 1960-1970, qu’aux très anciens dialectes finnois de la Suède de l’extrême nord). A l’étranger, le finnois n’est pas compris ailleurs qu’aux alentours de la Finlande : en de rares endroits en Suède, en certains endroits de la Carélie russe (ou quelques personnes qui parlent le carélien peuvent encore tirer un bénéfice économique du fait qu’ils sont capables de communiquer avec les touristes finlandais) et souvent en Estonie (dont la langue est aussi étroitement apparentée au finnois et où les échanges avec la Finlande existent depuis longtemps ou bien – particulièrement à l’époque soviétique – où l’on regardait les informations TV censurées de la télévision finlandaise ainsi que les publicités coca-cola). Pour les Finlandais, il va de soi qu’on ne peut exiger d’aucun étranger qu’il sache le finnois et que pour aller à l’étranger et pour les contacts internationaux il faut apprendre des langues étrangères. Et si on les apprend convenablement, quelle importance aura désormais le finnois ?
Je crois personnellement que les Finlandais sont maintenant au carrefour où tous les Européens vont arriver dans un très proche avenir, s’ils n’y sont pas déjà arrivés. On ne peut plus croire naïvement à une nation unie et unilingue, quand on est harcelé, de l’extérieur, par les pressions des communications internationales et, de l’intérieur, par les minorités linguistiques qui luttent pour leurs droits linguistiques. Il faut aussi que les grands pays de l’Europe comprennent le plus tôt possible que le plurilinguisme est naturel et normal pour l’homme et que l’apprentissage des langues étrangères ne met pas nécessairement en danger la connaissance de la langue maternelle. Savoir une seule langue n’est pas dans le monde d’aujourd’hui évident – toute l’Europe a besoin de plus de conscience de langue (« language consciousness »), de plus de conscience et d’attention sérieuse aux problèmes du développement, d’usage et d’apprentissage des langues. La langue finnoise – petite mais solide, jeune mais fermement normée et consciemment développée – pourrait peut-être dans un proche avenir être l’exemple de la manière dont une langue ainsi que l’identité qui lui est liée se préserve et se développe au milieu de contacts continuels.
La langue Komi
Yves Avril
Si nous ajoutons le
komi aux langues concernées par notre Association, c’est pour la raison
suivante. En 1988, Régine Pernoud me confiait une lettre qu’elle avait reçue de
Glotovo, petite ville au nord de la République des Komis, pays aux 1 263 000
habitants (en 1989), grand comme la France et situé au nord-ouest de l’Oural
(capitale : Syktyvkar). Cette lettre lui était adressée par Anna
Kriajevskaia, une institutrice qui avait créé dans son école un « club
Jeanne d’Arc ». Très ému par cette lettre, j’ai envoyé à Glotovo quelques
documents qui pouvaient intéresser ce club, entre autres les journaux qui
donnaient le programme des fêtes du 8 mai à Orléans ou en faisaient le compte
rendu, et j’ai reçu en réponse des disques de chants populaires komis, des
photos de la classe, des portraits ou des scènes de la vie de notre héroïne
nationale dessinés par les enfants. Quelques-uns de mes élèves d’Orléans, à qui
j’avais transmis des adresses de garçons et des filles du même âge, se sont mis
à correspondre avec eux. Une des conséquences de cet échange, me disait Anna
Kriajevskaia, c’est que les parents qui, auparavant, dirigeaient
automatiquement, pour les raisons qu’on pense, leurs enfants vers les classes
d’anglais, préféraient désormais leur faire apprendre le français. Les liens,
depuis ce temps, se sont quelque peu relâchés, mais j’espère toujours pouvoir
recevoir dans notre pays, à Paris, à Orléans ou ailleurs en France, une
délégation de nos amis komis.
Le komi est une des
seize langues du groupe finno-ougrien, dont les plus connues sont le finnois et
l’estonien. Ses deux principaux dialectes sont le komi zyriène et le komi
permien. La langue la plus proche dans le groupe est l’oudmourte, parlé par le
peuple dont notre ami Jean-Luc Moreau a fait le sujet de sa conférence lors
d’une Assemblée générale de l’Association.
L’origine des peuples
finno-ougriens n’est pas encore établie avec certitude. On pense que, dans une
période très ancienne (du IXe au VIe millénaire), les
peuples appartenant à la famille linguistique ouralienne (ancêtres des Komis,
des hongrois, des Finnois, des peuples samoyèdes, etc .) occupaient un
territoire situé entre l’Oural et la Volga moyenne, et qu’au cours des Ve
et IVe millénaires, les Finno-Ougriens se séparèrent des
Samoyèdes qui passèrent l’Oural et s’établirent en Sibérie. Aux IIe
et Ier
millénaires avant notre ère, ces peuples se divisèrent encore : certains
s’établirent plus à l’ouest (Maris, Mordves), d’autres, plus tard, gagnèrent la
Baltique (ancêtres des Finnois, des Caréliens, des Estoniens). À cette époque,
les ancêtres des Komis étaient établis dans le bassin de la Kama et de la Volga
supérieure, à l’ouest et à l’est de l’Oural, où ils eurent des contacts avec des
tribus indo-iraniennes et bulgaro-turques. Selon certains historiens, c’est à
eux que le Grec Hérodote (Ve siècle av. J.-C.) fait allusion
lorsqu’il cite, parmi les peuples Scythes, les « Boudinoï »
(Histoire, IV, 21). Ce n’est qu’à la fin du premier millénaire avant
notre ère et au début du premier siècle de notre ère que se produisit la
séparation des Komis et des Oudmourtes.
À partir du IXe
siècle, les ancêtres des komis se partagent en deux groupes : l’un
s’établit dans la partie supérieure de la Kama (komis permiens), l’autre au
nord, jusqu’aux rives de la mer Blanche et de l’Océan glacial arctique, entre la
Mezen et la Petchora (komis zyriènes). Ces peuples entrent en contact avec les
Russes, et, jusqu’au XIVe siècle, restent soumis aux princes de
Novgorod, après quoi ils passent sous la domination des princes de Moscou. C’est
à cette époque qu’ils sont visités par des missionnaires envoyés par Moscou, qui
les évangélisent et les baptisent. Le plus célèbre de ces missionnaires est
saint Étienne de Perm, qui non seulement leur apporte la foi chrétienne mais les
dote d’un alphabet adapté à leur langue. C’est donc de 1372 qu’on peut dater le
statut officiel de la langue komi. Étienne traduit dans cette langue la liturgie
et la sainte Écriture. Il devient en 1383 évêque de l’éparchie de Oust’-Vym’.
L’alphabet d’Étienne est utilisé jusqu’au XVIIIe siècle, époque à
laquelle il est remplacé par l’alphabet cyrillique. C’est également de cette
époque que datent les premiers lexiques komi-russe, et du début du siècle
suivant les premières grammaires et les premiers textes
profanes.
La révolution
bolchevik est, au moins officiellement, favorable aux nationalités et au
développement des langues nationales. En 1921 est constituée la Région autonome
des Komis, qui sera transformée en 1936 en République socialiste soviétique
autonome des Komis. On publie des grammaires, des manuels, des revues
littéraires et ethnographiques, on enseigne la langue à l’école : le komi
devient donc langue officielle. En 1931, l’alphabet cyrillique est abandonné
pour l’alphabet latin, cela jusqu’en 1939. La répression stalinienne n’épargne
pas écrivains et enseignants, qui sont emprisonnés, déportés (comme le grand
linguiste Lytkine) ou fusillés. Le nord de la région devient un des grands
centres du Goulag (Vorkouta).
Puis le komi perd son
statut, le pays est atteint par la vague de russification (en 1926, il y avait
6,6 % de Russes dans la Région autonome, il y en a aujourd’hui environ
60 %) qui culmine dans les années 1960, où la langue n’est même plus
enseignée (la loi de 1958 donnant aux parents le choix de la langue
d’enseignement a pour résultat concret d’exclure le komi). La situation
s’améliore légèrement dans les années 1970. Le komi zyriène est reconnu comme
une des langues officielles de la République. Aujourd’hui, malgré son
enseignement dans les écoles primaires, le komi n’est plus parlé que par la
moitié de la population du territoire.
Nous avons choisi de
vous présenter deux poème tout simples composés par deux promoteurs et
défenseurs des langue et littérature komis : Ivan Kouratov et Guennadi
Youchkov. Ivan Kouratov est né en 1839 dans une famille de neuf enfants. Le père
était bedeau du village de Kebra (devenu depuis Kouratovo). Presque tous ses
frères – et surtout l’aîné, Vassili (1820-1861), dont les travaux linguistiques
ont été fondateurs mais sont malheureusement perdus – s’engagèrent dans la cause
de la défense et du développement de la langue nationale, deux d’entre eux
fondèrent dans leur village une école où on l’enseignait. Ivan, après la mort
prématurée de son père, partit, accompagné par sa mère, poursuivre ses études
dans une école russophone, où ils parvinrent après un voyage de 400 km à pied, à
cheval, en barque. C’est là qu’il commença à écrire, à l’âge de 13 ans, sous un
pseudonyme, ses premières œuvres en komi, dans l’alphabet de saint Étienne. Il
obtient une bourse d’études au sémnaire de Vologda, puis à l’Académie
spirituelle de Moscou, où il ne reste que quelques mois. Il revient dans son
village, puis enseigne quelque temps à Ust’ Sysolsk. En 1865, il est à Kazan, à
l’instruction de l’État-major de la division militaire de Kazan ; puis, en
1866, dans l’administration militaire, à Verni (Alma-Ata). Il meurt en 1875,
dans un état de dénuement presque total parce que, bien qu’il eût une situation
financière relativement confortable, il subvenait aux besoins de ses frères qui
faisaient des études à Saint-Pétersbourg. Ses œuvres ne seront publiées qu’à
partir de 1930.
Guennadi Youchkov est né en 1932. Il fit ses études à l’Institut de littérature mondiale Maxime Gorki, à Moscou. Il eut là-bas comme professeur le grand écrivain Constantin Paoustovski. De retour au pays, il fut nommé rédacteur en chef de la revue nationale « L’Étoile du Nord » (Войвыв кодзув) et il présida l’Union des écrivains komis.
КОМИ КЫВ
Коми кыв, ме тöда,
Ыджыдтор
оз шу на,
Тöда
ме и сiйö
–
Oз и
сöр на уна.
Тайö кыв мем дона,
Небыд, мича, гора –
Вунöдас
ен мыжöс,
Кодыр
сiйöн
кора !
Тайö
муса кылöн
Чой-вой
сëрнитöны,
Тайö
кылöн меным
Ай-мам
бур сиöны !
Иван КУРАТОВ
(1857)
***
La langue
komi
(Traduction d’Yves Avril)
Le komi, nul ne
l’ignore,
Ne dit pas de grands
mots ;
Mensonge et vains
propos,
Il ne les sait
encore.
Langue belle et sonore,
Elle m’est un précieux
don,
Et n’aura pas de
pardon
Qui la parle et la
déshonore.
Car cette langue
chérie
Est langue des frères et
sœurs,
En cette langue de
douceur
Père et mère m’ont
béni !
Ivan
Kouratov,
1857
КОМИ КЫВ
Коми кыв ! Кольöм нэмын на
тэныд
Уна потшöссянь кравзсісны
пом
А тэ сöдзöдчин, вояссö
веніг,
Гора юралан важсьыс на
том.
Он на эновтöм ыб моз тэ
эжмы.
И он кус, кыдзи лöдсавтöм
би.
Коми йöзлы тэ колан, кыдз
Эжва,
Кыдзи парма, кöн рöдмылім
ми.
Геннадий ЮЖКОВ
***
La langue
komi
(Traduction d’Yves Avril)
Dès le siècle passé, de
sinistres clôtures,
Ô ma langue komi, on
croassait ta mort.
Franchissant les années,
frayant tes routes sûres,
Ancienne et toujours jeune,
tu sonnes haut et fort.
Tu n’es pas champ pierreux
envahi par l’ortie,
Ni feu laissé sans bois, qui
n’a plus qu’à mourir.
Comme le fleuve Ejva, aux
Komis tu es vie,
Comme les hauts sapins, qui
nous ont vus grandir.
Guennadi Youchkov
DÉLIRES
Jonathan
Swift : Voyage à Laputa
de
l’École des langues
de
l’Académie de Lagado,
capitale de l’île de
Balnibarbi
(Traduction d’Yves Avril)
« De là nous allâmes à
l’École des langues, où trois professeurs délibéraient des moyens de
perfectionner celle de leur pays.
Le premier projet était
d’abréger les discours en réduisant les polysyllabes à une seule syllabe, et en
se passant des verbes et des adjectifs, car dans la réalité les seules choses
que l’on puisse se représenter concrètement sont les noms.
L’autre projet consistait à
supprimer toute espèce de mots ; et l’on trouvait à cela de grands
avantages et pour la santé et pour la concision. Car il est évident que chaque
mot que nous prononçons est à certain degré une diminution, par corrosion, de
nos poumons, et conséquemment contribue à l’abrègement de nos vies. L’expédient
proposé était le suivant : les mots n’étant que les noms des Choses,
il serait plus commode que les hommes transportassent avec eux les Choses
dont il serait besoin pour désigner l’affaire particulière qu’ils auraient à
discuter. Cette invention eût certainement été adoptée, au grand bénéfice tant
de la commodité que de la santé des sujets, si les femmes, associées au bas
peuple et aux ignorants, n’eussent menacé de se révolter dans le cas où il ne
leur serait pas permis de parler avec leur langue, selon la manière de leurs
aïeux : tant le vulgaire se montre toujours l’ennemi irréconciliable des
Lumières. Cependant quelques-uns des plus instruits et des plus sages adhèrent à
la nouvelle méthode de s’exprimer par Choses, dont le seul inconvénient
est que, lorsque l’affaire à traiter est vraiment importante et porte sur
différents sujets ; on est obligé, en proportion, de porter sur son dos un
plus important fardeau, à moins qu’on ait le moyen d’entretenir un ou deux
valets vigoureux pour s’épargner cette peine. J’ai vu souvent deux de ces Sages
pliant sous le poids de leur charge, à la façon de nos colporteurs ; quand
ils se rencontraient dans la rue, ils déposaient à terre leur paquet, ouvraient
leurs sacs, et conversaient une heure ou deux ; ensuite, ils
ramassaient leurs ustensiles, s’aidaient l’un l’autre à charger leur fardeau, et
prenaient congé.
Mais pour les entretiens
brefs, on peut porter dans ses poches et sous ses bras tous les objets dont on a
besoin ; et chez soi on ne peut se trouver à court. Aussi la pièce où se
retrouve la compagnie qui pratique ce langage, est remplie, à portée de main, de
toutes les choses qui doivent fournir matière à ce genre de conversation
artificielle.
Un autre avantage important
de cette invention, était qu’elle pouvait servir de langue universelle, qui
serait entendue de toutes les nations civilisées, où les ustensiles et
instruments sont généralement les mêmes ou d’un genre approchant, si bien que
leur emploi peut aisément être compris. Et ainsi, les ambassadeurs seraient
aptes à traiter avec les princes ou les ministres des pays dont les langues
leur sont parfaitement étrangères. »
Voyages
de Gulliver dans des contrées lointaines
Voyage à Laputa
George
Orwell : Dix neuf cent quatre-vingt quatre
Le Néoparler : le vocabulaire de classe A
(Traduction de Sophie
Vasset)
Le vocabulaire de classe A.
Le
vocabulaire A était constitué de mots de la vie de tous les jours, exprimant des
actions comme manger, boire, travailler, s’habiller, monter et descendre un
escalier, faire de la bicyclette, jardiner, cuisiner etc. Il se composait
essentiellement de mots comme battre,
courir, chien, arbre, sucre, maison, champ – mais comparé à l’anglais
d’aujourd’hui, leur nombre était extrêmement réduit, et leur sens était bien
plus strictement défini. Ils avaient été purgés de toutes leurs sens équivoques
ou obscurités. Dans la mesure du possible, un mot de cette classe était un
simple son staccato exprimant un seul
concept immédiatement compréhensible. Il aurait été impossible d’utiliser le
vocabulaire de classe A à des fins littéraires ou pour la discussion
philosophique ou politique. Il était fait pour exprimer les pensées simples, à
but pratique, impliquant le plus souvent des objets concrets ou des actions
physiques.
La grammaire du Néoparler
avait deux particularités tout à fait remarquables. La première était une
interchangeabilité quasi parfaite entre les différentes parties du discours.
N’importe quel mot de la langue (en principe cela s’appliquait même aux mots
très abstraits comme si ou quand) pouvait être employé comme verbe,
nom, adjectif, ou bien comme adverbe. Entre le verbe et la forme nominale, s’ils
provenaient de la même racine, il n’y avait aucune variation, règle qui entraîna
la destruction de bien des formes archaïques. Le mot pensée, par exemple, n’existait pas dans
le Néoparler. Il avait été remplacé par penser, qui servait à la fois de nom et
de verbe. Aucun principe étymologique n’était alors suivi : dans certains
cas, c’était le nom qui était retenu, dans d’autres, le verbe. Même lorsqu’un
nom et un verbe de sens apparenté n’étaient pas de même racine, on supprimait
fréquemment l’un des deux. Il n’y avait pas, par exemple de mot comme manger, son sens étant suffisamment pris
en compte par le nom-verbe dîner. Les
adjectifs était formés grâce au suffixe -ible, et les adverbes par le
suffixe -ment. Ainsi, par exemple, hâtible voulait dire ‘rapide’ et hâtement voulait dire ‘vite’. Certains
de nos adjectifs d’aujourd’hui comme bon,
fort, gros, noir, doux avait été conservés mais leur quantité restait
minime. On n’en avait guère besoin, puisque n’importe quelle fonction d’adjectif
pouvait être rendue en ajoutant -ible
à un nom-verbe. Parmi les adverbes existants aujourd’hui, seuls ceux qui se
terminaient en -ment étaient conservés : le -ment était
invariable. Le mot bien, par exemple,
avait été remplacé par bonnement.
De plus, tout mot (encore
une fois, ceci s’appliquait en principe à tous les mots de la langue) pouvait
être employé négativement par l’ajout du préfixe in- ou pouvait être renforcé par le
préfixe plus, ou, s’il fallait encore
accentuer, doubleplus-. Ainsi, par
exemple, infroid signifiait ‘chaud’,
tandis que plusfroid et doubleplusfroid signifiaient
respectivement, ‘très froid’ et ‘extrêmement froid’. Il était aussi possible,
comme dans notre langue d’aujourd’hui, de modifier les sens par des préfixes
comme ante-, post-, sur-, sous-, etc. On trouva par ces
méthodes le moyen de diminuer de façon considérable la quantité du vocabulaire
utilisé. Si l’on considère, par exemple, le mot bon, il n’y avait pas besoin de mot
comme mauvais puisque ce sens était
tout aussi bien – voire mieux – exprimé par le mot inbon. Tout ce qu’il fallait faire, dans
le cas où deux mots étaient antonymes, était de savoir lequel des deux on allait
supprimer. Sombre, par exemple,
pouvait être remplacé par inclair, ou
clair par insombre, au
choix.
La deuxième particularité de
la grammaire du Néoparler était sa régularité. Mis à part les rares exceptions
mentionnées ci-après, toutes les flexions suivaient les mêmes règles. Ainsi,
dans tous les verbes, les temps du passé étaient les mêmes et se terminaient par
-é. Le passé de voler était je volé, tu volé, et celui d’entendre
(devenu entender) était j’entendé,
tu entendé, et ainsi de suite pour toute la langue, toutes les formes comme
mort, bu, pris, craint furent
abolies. Tous les pluriels étaient construits en ajoutant -s ou -es selon les cas. Les pluriels de œil, cheval, travail, étaient
oeils, chevals, travails. Le
comparatif des adjectifs se formait invariablement avec plus, le plus (bon, plus bon, le plus bon), les formes
irrégulières étant supprimées.
Le seul groupe grammatical
de mots susceptibles d’être déclinés de façon irrégulière étaient les pronoms
personnels, les pronoms relatifs, les adverbes, les adjectifs démonstratifs, et
les verbes auxiliaires. Tous ceux-là se déclinaient comme avant, sauf dont jugé superflu, et la conjugaison du
futur était remplacée par la forme j’ai à ; je mangerai
devenait j’ai à manger. Il y avait aussi quelques irrégularités dans la
formation des mots pour faciliter la fluidité du discours. Un mot difficile à
prononcer, ou pouvant être mal compris, était considéré ipso facto comme un mauvais mot :
ainsi, de temps en temps, pour des raisons d’euphonie, une lettre supplémentaire
était introduite dans le mot ou bien la forme archaïque était conservée. Mais ce
besoin se faisait surtout sentir dans le vocabulaire de classe B.
Du
mot à la chose
Elsa
Godart
Si l’on peut reprocher au
Moyen Âge d’avoir eu du mal à trouver une véritable identité conceptuelle en
philosophie – oscillant entre traduction et interprétation –, on ne peut nier en
revanche sa dimension linguistique. De saint Augustin à saint Thomas d’Aquin, en
passant par Abélard et Albert le Grand sans omettre Boèce et Occam, les
dialecticiens triomphent d’une Antiquité trop imprégnée du Peri Hermeneias
d’Aristote.
La démarche de la
scolastique, comme celle des Pères de l’Église, n’est pas tant de définir
l’essence de la langue que d’en retrouver les principes ontologiques comme
l’indique la fameuse définition « adæquatio rei et intellectus »,
c’est-à-dire « l’adéquation de la chose et de l’intelligence ». C’est
à cela même que l’on pourrait résumer l’interrogation sur le langage à cette
époque, à savoir son rapport avec le réel et la pensée, ou plutôt comme
conformité entre la pensée (ou son expression, qui n’en est pas alors dissociée)
et l’objet de cette pensée. Cette formule désigne à elle seule l’ensemble des
réflexions qui occupent les grands esprits de ce temps. C’est en effet une façon
de penser l’essence de la chose en même temps que celle de l’Être. On constate
qu’aucune distinction n’est faite entre « penser » et
« dire » une chose ; le mode de penser équivaut au mode
d’expression, seuls sont distingués la chose et le mot, c’est-à-dire le réel et
le dire. Ceci n’est pas sans faire écho à Jacques Chevalier qui dans l’Histoire
de la Pensée Chrétienne rappelle que la position admise était celle qui réduit
« toute expression de la pensée et par suite de tout savoir à des
propositions et à des termes (sujets et prédicats) qui se présentent tantôt sous
forme écrite (in scripto), tantôt sous
forme proférée (in voce), tantôt dans l’esprit (in mente) ».
Il ajoute que « la pensée qui est une sorte de parole intérieure, se modèle
sur le langage et se décompose comme lui ». [80] Et c’est justement à partir
de cette approche que se constitue le « nominalisme » (aussi appelé
« terminisme ») dont Guillaume d’Occam est l’un des plus illustres
représentants. Il déplace les problèmes ontologiques et les substitue à des
énoncés d’ordre logique. C’est-à-dire qu’il ne situe plus les universaux
enracinés dans une quelconque réalité métaphysique mais au cœur du réel. Dans le
Traité des principes théologiques[81], Occam place la chose avant
la pensée, c’est par la logique du réel que l’on pourra atteindre la vérité et
non comme le professait Aristote par l’ontologie.
Occam marque une césure
importante entre la « significatio »,
signification d’une chose, et la « suppositio », à savoir le
signe de cette chose. Il prendra pour exemple trois propositions :
« l’homme est un mot de deux syllabes » ; « l’homme
court » et « l’homme est une espèce ». Il va ainsi montrer
que dans chaque cas la « suppositio » précède la
« significatio ». Dans le premier cas « homo »
représente le son (in voce) émis, c’est ce qu’on nomme la
« suppositio materialis ». Dans le second cas, c’est la
personne dans son identité singulière qui est désignée, par exemple
« Socrate », « Platon » ; c’est la
« suppositio personalis ». Enfin, dans le troisième cas sont
exprimés des attributs communs au sujet, à savoir le fait qu’il appartienne à
une même espèce ; c’est la « suppositio simplex ». Force
est de constater que la pensée ou l’expression n’est rien sans l’objet, ce qui
fait que toute idée se rapporte aux termes qui la désignent ; la pensée
n’est rien sans le réel qui l’englobe bien plus qu’il ne saurait en être le
support. Le nominalisme se contente d’une logique sans jamais aborder la
métaphysique de face. Ainsi, il importe peu de savoir si l’objet en tant que tel
est réel ou non, s’il a une quelconque existence en dehors de l’âme ou même dans
l’âme, s’il est sujet ou objet (vaste débat au cœur du nominalisme) ou même s’il
est vrai ou pas. Ceci ne concerne en rien le logicien. C’est précisément sur
cette opposition que Guillaume d’Occam va fonder sa logique et, se rapportant
aux universaux (qui déterminent si les concepts universels, par exemple
le concept d’homme ou celui d’âme, ont une réalité propre ou s’ils ne sont que
pures abstractions), il va tenter d’en dégager une connaissance générale en
réduisant toute question métaphysique à celle du signe « dont la
destination naturelle est de tenir la place de l’objet
signifié ».
Ainsi, le nominalisme fait
l’apologie de l’objet – ou de la chose (bien que cela soit très différent) et
ramène toute interrogation de pensée ou de vérité à une structure langagière (ce
qui en un sens n’est pas très éloigné des « jeux de langage » du
second Wittgenstein ! ). Cette position a une incidence majeure sur la
manière d’appréhender la valeur du mot. Effectivement, le mot n’est plus
simplement ce qui désigne le réel, ce qui le « représente », mais il
devient véritablement tout – ou seulement – le réel. Cette conception abolit les
frontières entre « dire ce qui est », faisant du langage une sorte
d’image du réel, et « ce qui est véritablement » traduisant le vrai
en-deçà ou au-delà de toute représentation. L’« adæquatio rei et
intellectus » réconcilie ainsi vérité logique :
« adæquatio intellectus cum re » (adéquation de l’intelligence avec la
chose), vérité de pensée dans laquelle l’expression est en conformité avec son
objet, et vérité ontologique : « adæquatio rei cum
intellectu » (adéquation de la chose avec l’intelligence), à savoir la
conformité de l’être de l’objet avec son « être-pensé », c’est-à-dire
avec l’idéal-pensé de cet objet ou la pensée divine. C’est une manière de dire
le vrai dans sa dimension « essentielle ».
S’appuyant et dépassant ce
qu’on appelle la « logique des modernes », héritée d’Abélard, de
Nicolas de Paris, de Pierre d’Espagne, Occam réalise les prémisses de la
linguistique moderne. Comme le définit si bien Jacques Chevalier :
« cette transposition de tous les problèmes ontologiques en termes logiques
ou si l’on veut cette substitution du « pensé » ou de
l’« énoncé » à la « chose » ou au « réel », voilà
peut-être la plus grande révolution qu’ait introduite le nominalisme du
XIVe siècle, voilà en tout cas, « l’arme la plus redoutable
qu’ils aient forgée et qu’ils aient fournie contre la métaphysique
traditionnelle »[82].
Jeanne au
bûcher : deux poèmes
malherbe
Sur
la Pucelle d’Orléans BruslÉe
par les Anglois
(Les
Œuvres de messire François de Malherbe, 1630)
L’ennemy, tous droits
violant,
Belle amazone, en vous
bruslant,
Témoigna son ame
perfide ;
Mais le Destin n’eut point
de tort :
Celle qui vivoit comme
Alcide
Devoit mourir comme il est
mort.
Alcide :
petit-fils d’Alcée, surnom d’Héraklès, fils de Zeus et d’Alcmène. Héraklès, après avoir
accompli ses douze travaux, ne se
fut pas plus tôt revêtu de la tunique à lui offerte par Déjanire jalouse,
qu’il se sentit dévoré par d’atroces brûlures et se fit périr en un
bûcher sur le mont Œta (version la plus connue de sa
mort).
Dans Malherbe, Œuvres poétiques, éd. Marcel Simon, Garnier-Flammarion, 1972, p. 203.
*
Verlaine
(Le Parnasse
contemporain, 1871 ; « Jadis et naguère »,
1884)
Quand déjà pétillait et
flambait le bûcher,
Jeanne qu’assourdissait le
chant brutal des prêtres,
Sous tous ces yeux dardés de
toutes les fenêtres
Sentit frémir sa chair et
son âme broncher.
Et semblable aux agneaux que
revend au boucher
Le pâtour qui s’en va
sifflant des airs champêtres,
Elle considéra les choses et
les êtres
Et trouva son seigneur bien
ingrat et léger.
« C’est mal, gentil
Bâtard, doux Charles, bon Xaintrailles,
De laisser les Anglais faire
ces funérailles
À qui leur fit lever le
siège d’Orléans. »
Et la Lorraine, au seul
penser de cette injure,
Tandis que l’étreignait la
mort des mécréants,
Las ! pleura comme eût
fait une autre créature.
Poème dédié par Verlaine à Robert Caze (1853-1886), journaliste qui mourra en duel.
Dans Verlaine, Œuvres poétiques complètes, éd. Yves-Alain Favre, Robert Laffont, « Bouquins », 1992, pp. 178-179.
[1] C.-T., comte de Maleissye, Les Lettres de Jeanne d’Arc et la prétendue abjuration, 1911 ; Anatole France, Vie de Jeanne d’Arc, t.2, 1959, pp. 47-49.
[2] R.-P. P. Doncœur, La Minute française des interrogatoires de Jeanne la Pucelle, Melun, 1952, p. 271.
[3] Tous les éditeurs du Procès postérieurs à la minute ont orthographié « Jehanne ».
[4] Pierre Duparc, 4, p. 88.
[5] M.-V. Clin-Meyer, « Un document inédit de l’occupation anglaise : La rançon du duc d’Alençon versée à Bedford », Bulletin de l’Association des Amis du Centre Jeanne d’Arc, n° 5, Orléans, 1982, pp. 27-29 : document acheté en décembre 1981 par l’association id. et la mairie d’Orléans à maître Le Roux, commissaire priseur à Paris C.J.A. cat. ms. 10.
[6] B.-A. Pocquet du Haut-Jusse, « Anne de Bourgogne et le testament de Bedford, 1429 », Bibliothèque de l’école des Chartres, 95, 1934, pp. 285-323.
[7] Georges Peyronnet, « Les sources documentaires anglaises de l’histoire médiévale de la Bretagne » (suite), Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, t. 97, a. 1990-4, pp. 474-475.
[8] Pierre Duparc, 4, p. 52. Dunois, dans sa déposition de 1456, dit « Clasdas » id., ibid., p. 77).
[9] Jules Quicherat, 5, p. 96.
[10] On sait que Jeanne employa ce terme au moins deux fois : à Orléans (Pierre Duparc, 4, p. 89) et à Rouen, id., ibid., p. 87.
[11] Il n’y a pas si longtemps, le Petit Larousse illustré orthographiait « kichenotte ».
[12] Journal du Siège d’Orléans, d’après Jules Quicherat, t. IV, p. 149.
[13] Pierre Duparc, 4, p. 48.
[14] Ibid., p. 76.
[15] Ibid., p.
6.
[16] Ibid., p.
77.
[17] Sur les conditions matérielles de la captivité de Jeanne, cf. A. Chéruel, Histoire de Rouen sous la domination anglaise, Rouen, 1840 ; M. Sarrazin, Jeanne d’Arc et la Normandie au XVe siècle, Rouen, 1896 ; P. Le Cacheux, Rouen au temps de Jeanne d’Arc et pendant l’occupation anglaise, 1419-1449, Rouen-Paris, 1931 ; R. Quenedey, Les étapes de la vie douloureuse de Jeanne d’Arc, Longuyon, 1932 ; E. Lomier, Les prisons de Jeanne d’Arc, 1938.
[18] P. Rocolle, Un prisonnier de guerre nommé Jeanne d’Arc, 1982, p. 98.
[19] Pierre Duparc, 3, p. 186.
[20] Y. Grandeau, « Rouen, mourrai-je ici ? le supplice de Jeanne d’Arc à Rouen », Les Dossiers de l’Archéologie, n° 34, mai 1979, pp. 116-118.
[21] Jules Quicherat, 1, pp. 47-48 ; Pierre Duparc, 4, pp. 112, 117, 125, 147.
[22] Ce vieux mot, qui a donné par la suite "houspiller", est d’origine incertaine : ou bien il voulait dire "batteur de housse", d’ou le dérivé péjoratif "guenille sale", "loque" ; ou bien "batteur de houssoir", c’est à dire de balai en branche de houx.
[23] P. Champion, Procès de Jeanne d’Arc, vol. 2, 1921, p. 335, n. 27.
[24] Pierre Duparc, 4, p. 117.
[25] Pierre Duparc, 4, p. 87.
[26] R.-P. P. Doncœur et Y. Lanhers, Documents et recherches relatifs à Jeanne la Pucelle, III, La réhabilitation de Jeanne la Pucelle. L’enquête ordonnée par Charles VII en 1450..., 1956, p. 46.
[27] Pierre Duparc, 3, pp. 192 et 204.
[28] Ibid., pp. 114 et 135.
[29] Ibid., p. 106.
[30] Jules Quicherat, 1, pp. 120-121 et 402.
[31] Pierre Duparc, 3, p. 231.
[32] J.-B. Masson, Histoire mémorable de la vie de Jeanne d’Arc, 1612, p. 119 : cet auteur, archidiacre de Bayeux,a vu plusieurs manuscrits du procès. Pierre Duparc, 3, p. 194 et 4, p. 126 (« plus de cent vingt »). Massieu dit, en 1450 : huit cents (Documents et recherches, op. cit., p. 55) ; Manchon dit : quatre vingts (Pierre Duparc, 3, p. 206). Mais le nombre de cent vingt paraît plus vraisemblable, note l’Averdy (Quicherat, 2, p. 19, n. 1).
[33] Pierre Duparc, 4, p. 115.
[34] Id., 3, p. 212 : déposition d’Isambart de la Pierre en 1452.
[35] Id., 4, p. 37.
[36] Documents et recherches..., op. cit., p. 56 : déposition de Massieu en 1450.
[37] Jean Froissart, Chroniques, éd. Kervyn de Lettenhove, Bruxelles, 1870, t. 2, p. 419.
[38] Ibid., t. 15, p. 115.
[39] C.-M. de La Roncière, Philippe Contamine, et R. Delort, « Communauté de langue : la langue anglaise au XIVe siècle » (document 114), dans L’Europe au Moyen Age. Documents expliqués, t. III : « fin XIIIe-fin XVe siècle », Colin-U, « Histoire médiévale », 1971, pp. 290-291.
[40] Christiane Marchello-Nizia, Histoire de la langue française au XIVe siècle, 1979, p. 37.
[41] P. Wolff, « Les Français du Moyen Âge étaient-ils des patriotes ? », L’Histoire, n° 37, sept. 1981, p. 59.
[42] J. Calmette et E. Desprez, « La France et l’Angleterre en conflit », Histoire générale, dirigée par Gustave Glotz, t. 7 : « Histoire du Moyen Âge », 1re partie, 1937, p. 326, n. 2.
[43] H. Sugget, “The use of french in
England in the later Middle Ages”, Transactions of the Royal Historical
Society, 4e série, v. 28, 1946, pp.
60-83.
[44] J. G. Dickinson, The Congress of
Arras, Oxford, 1955, pp. 114-117.
[45] Christiane Marchello-Nizia, op. cit., p. 57.
[46] Ferdinand Brunot, Histoire de la langue française, t. I, 1966, p. 621.
[47] L’honneur de la couronne de France, éd. N. Pons, « Société de l’Histoire de France », 1990, p. 176, n. 57-60.
[48] C. Beaune, Naissance de la nation France, 1985, p. 297.
[49] N. Pons, « La propagande de guerre française avant l’apparition de Jeanne d’Arc », Journal des Savants, 1982, p. 202.
[50] L’honneur de la couronne de France, loc. cit., p. 176.
[51] Ibid., p. 126.
[52] Jean Favier, De l’or et des épices, 1987, p. 166.
[53] Journal d’un bourgeois de Paris sous Charles VII, éd. C. Beaune, p., 1989, p. 310.
[54] A. Artonne, « Le congrès d’Arras de 1435 », Journal des Savants, juill.-sept. 1955, pp. 125-126.
[55] Dickinson, loc. cit.
[56] G. Thuillier et Jean Tulard, Le métier d’historien, 1991, p. 89.
[57] Joris-Karl Huysmans, Là-bas, Livre de poche, 1988, p. 64.
[58]
Honoré de Balzac, Illusions perdues, éd. Philippe Berthier, Flammarion, 1990, p.
589.
[59]
Pierre Duparc, Procès en nullité de la condamnation de Jeanne d’Arc, t.
IV, 1986, pp. 149-152.
[60]
Georges Peyronnet, « Dans quelle langue les Anglais parlaient-ils à Jeanne
d’Arc ? », Bulletin de
l’Association du Centre Jeanne d’Arc, n° 16, Orléans, 1992, pp. 9-27 (Voir
dans le présent numéro l’article qui précède).
[61]
C. de Maleyssie, Les lettres de Jeanne d’Arc, 1911, pièce en annexe. La
lecture du fac-similé permet de rectifier la transcription
proposée.
[62]
P. Tisset, Procès de condamnation de Jeanne d’Arc, t. I, 1960, p.
40.
[63]
J. Hordal, Heroinae nobilissimae Ioannae
Darc Lotharingae vulgo Aurelianensis Puellae historia, Pont-à-Mousson, 1612,
pp. 21-26.
[64]
Prefatam puellam, Jacobum Day dicti loci
de Dompremeyo patrem, Isabellam ejus uxorem matrem, Jacqueminum et Joannem Day
et Petrum Pierelo fratres ipsius Puellae, et totam suam parentelam, et
lignagium, et in favorem et pro contemplatione ejusdem et eorum posteritatem
masculinam et foeminam in legitimo matrimonio natam et nascitur
amnobilitamus.
[65]
Éd. F. Rigolot, Journal de voyage de
Michel de Montaigne, 1992.
[66]
Abbé Langlet Dufresnoy, Histoire de
Jeanne Darc, vierge, héroïne et martyre d’état, 1753. Bien que son nom soit
écrit ordinairement Darc, il apparaît avec l’apostrophe à la page 183 et dans la
table.
[67]
Pierre Duparc, Op. cit. , t. I, 1977, p. 1. Françoise Michaud-Fréjaville,
« Dans son pays on l’appelait Jeannette », Genèse médiévale de l’anthroponymie
moderne, t. IV, Discours sur le
nom : norme, usage, imaginaire (VIe-XVIe siècle),
Tours, 1997, pp. 163-177.
[68]
Edmond des Robert, Recherche sur
l’origine du nom d’Arc, Nancy, 1910.
[69]
Sébastien Luce, Jeanne d’Arc à
Domremy, 1886, pp. L-LI, 97-100, 359-362. Jacques D’arc, ou d’Ars, y est dit
successivement doyen, puis procureur des habitants de Domremy. Dans le
troisième, du 2 avril 1420, Jacques et son fils aîné Jacquemin louent plus de la
moitié de la maison forte de Domremy (A.D. de Meurthe et Moselle, BB 886, n°
26). Un quatrième document, mentionnant un don pour l’établissement d’une messe
annuelle, n’est plus connu que par une édition qui ne fournit pas le minimum de
renseignements nécessaires pour être crédible, bien que le document en lui- même
ne paraisse pas totalement invraisemblable (Bouteiller et Braux, La famille de Jeanne d’Arc, 1878, pp.
181-182).
[70]
On en trouvera mention dans la thèse de Marie-Thérèse Caron, La noblesse dans le duché de Bourgogne –
1315/1477, Lille, 1987.
[71]
Il existe quatre localité de ce nom en Meurthe-et-Moselle, autour de Nancy, et
l’ouvrage d’Edmond des Robert cité ci-dessus mentionnait l’existence en 1358
d’un fils du chevalier Huaird ou Howar, le clerc Symonin d’Essey, appelé selon
les actes d’Acey, d’Escey, d’Airc ou d’Arc.
[72]
Jules Quicherat,
Procès
de Jeanne d’Arc,
t. III,
1845,
pp.
406-407 : Honesta est in verbis, honesta in conversatione, multiloquium
in quo non deest peccatum evitans.
[73]
On sait que Sienkiewicz (1846-1916) est l’auteur du célèbre « roman des
temps néroniens », Quo Vadis. Lors de son séjour aux États-Unis, il
écrivit Le gardien de phare (1880), récit qui fit grand bruit en
Pologne : le héros, un émigré polonais, absorbé par la lecture d’une œuvre
qui lui rappelle sa langue natale et son pays, laisse éteindre la lumière du
phare dont il a la garde et ruine ainsi sa vie.
[74]
Jan Lechoń (1899-1956), un des grands poètes polonais, fondteur du groupe
d’avant-garde « Skamander ». Attaché culturel à Paris avant la Seconde
guerre mondiale, il se réfugia aux États-Unis lors de l’invasion de sa patrie
par les troupes allemandes. Il se suidida en se jetant du haut d’un gratte-ciel.
Le vers est tiré du poème « Rencontre ».
[75]
Adam Mickiewicz (1798-1855), le plus grand poète de la Pologne. Dans son pays,
tout le monde connaît par cœur nombre de ses poèmes. Déjà célèbre par son Ode
à la jeunesse et son poème Konrad Wallenrod, son ardent patriotisme
lui valut de connaîtres la prison puis l’exil en Russie. Après l’écrasement du
soulèvement polonais en 1830, la France romantique lui réserve un accueil
triomphal et lui offre une chaire au collège de France. Il publie Le Livre
des pélerins qui enthousiasme Lamennais. Après la suppression de son poste
en 1845, sur pression des autorités, il devient conservateur de la bibliothèque
de l’Arsenal. Chargé de mission en Orient par Napoléon III, il meurt à
Cosntantinople. Le vers cité est extrait de son épopée nationale Pan
Tadeusz (« Monsieur Thaddée »).
[76]
Ce vers, extrait du monologue de Cassandre dans le poème « Le renvoi des
ambassadeurs grecs » est de Jan Kochanowski (1530-1584), dont on peut dire
qu’il est le fondateur de la poésie polonaise. Son œuvre est immense et d’une
extraordinaire variété. On l’a appelé le « Ronsard
polonais ».
[77]
Franciszek Dmochowski (1762-1808), un des grands défenseurs de la tradition
classique et auteur d’un Art poétique.
[78]
On a dit qu’au XVIIIe siècle (mais on l’a dit aussi du
XVIIe, lors de l’invasion suédoise et des guerres contre les Turcs,
les Tatars et les Ukrainiens), les grands seigneurs polonais avaient perdu la
Pologne à cause de leur passion pour la vodka.
(NDT).
[79]
Jeremiasz Wiśniowiecki (1612-1651), grand seigneur polonais qui se convertit au
catholicisme et lutta contre les Cosaques. Il est le père du roi Michel, qui
succéda au roi Casimir II et lutta contre les Turcs et les
Cosaques.
Stanisłas
Lubomirski (1583-1649), prince de Cracovie, vainquit les Turcs en
1621.
Andrzej
Morsztyn (1613-1693), diplomate et poète, chef du « parti français » à
la cour de Pologne, accusé d’être un agent de la France, s’exila dans ce pays et
y mourut sous le nom de comte de Châteauvillain. Poète baroque, il est l’auteur
d’une traduction du Cid.
[80]
Jacques Chevalier, Histoire de la pensée chrétienne, Flammarion, 1956, p.
489
[81]
Guillaume d’Occam, Tractatus de principiis theologiæ, éd. par L. Baudry,
Vrin, « Ét. Phil. Méd. », 1936.
[82]
Jacques Chevalier, op.cit., p.
488.