Le Porche

Association des Amis de Jeanne d’Arc et de Charles Péguy

17 bis, rue des Grands-Champs

45 000 Orléans

 

 

Association sans but lucratif régie par la loi du 1er juillet 1901

Téléphone & télécopie : 02 38 53 24 98

Courriel : yvavril @ wanadoo.fr

CCP : 2770-00C La Source

Site : http://www.eleves.ens.fr/home/vaisserm/peguy/francais/adresses.html

 

 

Composition du conseil de direction au 1er septembre 2003 :

 

 

Président : Yves Avril

Vice-président : Philippe Lamoureux

Secrétaire général : Romain Vaissermann

Trésorier : Roger Ribot

Secrétaires adjointes : Pauline Bernon, Elsa Godart

Relations publiques : Sophie Vasset

Relations avec la Russie : Lioudmila Chvédova, Tatiana Victoroff.

 

 

Un conseil de rédaction / conseil scientifique est en préparation.

 

Le Porche publie chaque année deux petits et un grand numéros.

Chaque année, un numéro est consacré aux Actes des colloques soutenus par l’Association.

 

Prix des anciens numéros au détail, franco de port :

- 7 € (anciennement 50 FF), port compris, pour les petits numéros : 3, 4, 5, 9, 11.

- 10 € (anciennement 70 FF), port compris, pour les gros numéros : 6, 7, 8, 10, 12.

- les numéros 1, 2 et 2 bis sont épuisés.

 

 

 

 

Le parfait collaborateur du Porche fournira deux versions de son article à venir : une version papier (1) conforme au document (2) Word (version au choix) enregistré en .rtf sur disquette pour PC ou, en l’absence de disquette PC, envoyé par courriel, en attachement (zipé ou non), à la rédaction : yvavril@wanadoo.fr

Chaque article sera accompagné de l’indication du nom et du prénom – et, pour les Russes, du patronyme – de l’auteur, ainsi que de ses titres et de ses coordonnées (adresse, téléphone, télécopie, courriel...). L’article n’engage la responsabilité que de son auteur. Les manuscrits, tapuscrits et disquettes ne sont pas retournés, sauf accord spécifique préalable.

 

 

 

 

Imprimé par le Centre d’Aide par le Travail Jean Muriel, Domaine de la Montellière, 41360 Lunay

La mise en page est réalisée par Claude Foucher.

La couverture a été dessinée par Joseph Meyer.

 

 

ISSN 1291-8032

 

 


sommaire

 

 

 

Yves Avril : À nos amis………………………………………………………………...

 

 

 

 

I. Origine des langues

 

 

 

Jean-Luc Moreau : Les jardins de Babel

Yves Avril : Vérité de l’étymologie…………………..………………………………...

 

 

 

 

 

II. Jeanne d’Arc et Charles Péguy

 

 

Georges Peyronnet : Dans quelle langue les Anglais parlaient-ils à Jeanne d’Arc ?…...

Olivier Bouzy : Le parler lorrain de Jeanne d’Arc

Charles Péguy : Voces vocatae…………………………………………………………

 

 

 

 

 

 

 

 

III. Langues nationales

 

 

Lioudmila Chvédova : Les grands écrivains russes parlent de leur langue..…………...

Zygmunt Kubiak : La langue polonaise, incarnation de la patrie

Johanna Laasko : La langue finnoise, une langue qui se défend elle-même……………

Ivan Kouratov : La langue komi

 

 

 

 

 

 

 

 

 

IV. Délires

 

 

Jonathan Swift : Balnibarbi……………………………………………………………..

Elsa Godart : Le mot et la chose (commentaire philosophique)

Georges Orwell : Le Néoparler…………………………………………………………

 

 

 

 

 

 

 

 

V. Jeanne au bûcher

 

 

Malherbe : Sur la Pucelle d’Orléans bruslée par les Anglois

Verlaine : La Pucelle

 

 

 

 

 

 


Chers Amis,

 

 

 

 

Voici ce numéro consacré, comme nous l’avions annoncé, à la langue. Nous vous prions d’excuser le retard avec lequel il vous parviendra. La collecte des différents articles est toujours un peu aléatoire, même avec les moyens que la poste électronique met à notre disposition.

 

 

Vous y trouverez d’abord deux articles généraux, dont le premier est dû à notre ami Jean-Luc Moreau, poète, traducteur et professeur de langues finno-ougriennes à l’Institut National des Langues Orientales, qui avec une très grande gentillesse et malgré d’innombrables occupations, a accepté de décrire pour nous « les jardins de Babel ».

Puis nous évoquons « nos deux figures amies », comme les appelle si bien Romain Vaissermann. Monsieur Georges Peyronnet, professeur honoraire à l’Université de Brest, et le Centre Jeanne d’Arc d’Orléans nous ont autorisé à reproduire un article paru dans le Bulletin de l’Association des Amis du Centre Jeanne d’Arc d’Orléans sur la langue utilisée par Jeanne dans ses échanges avec les Anglais ; Monsieur Olivier Bouzy, directeur du Centre Jeanne d’Arc d’Orléans nous a aimablement proposé une étude sur la présence du dialecte lorrain dans le langage de Jeanne. Pour Péguy, nous avons pensé qu’un passage d’ Un nouveau théologien, M. Fernand Laudet remplacerait avantageusement une étude.

Ensuite chacune des langues des pays associés à notre entreprise est évoquée, le russe par des grands écrivains de Russie, traduits par Lioudmila Chvédova ; Maria Żurowska a trouvé que le polonais serait fort bien défendu par Zygmunt Kubiak, célèbre essayiste de son pays, et elle a traduit le texte d’une conférence faite en France il y a une quinzaine d’années, publié dans le recueil Uśmiech Kore (« Le sourire de la Korè »); grâce à Osmo Pekonen, nous avons pu demander à madame Johanna Laasko, professeur au département de langues finno-ougriennes de l’Université de Vienne, de nous donner un article sur le finnois : elle a bien voulu accepter, précisant qu’elle « n’avait jamais su dire non », ce qui lui a immédiatement gagné notre sympathie ; enfin, et je l’explique pourquoi en présentant le texte, nous ne pouvions, sur un tel thème, passer sous silence la langue komi ; elle est donc représentée par un poème d’Ivan Kouratov.

Enfin, dans une dernière partie, de Swift et de Georges Orwell, nous citons deux passages : le second est fort connu puisqu’il s’agit du Newspeak, « le Néoparler » ; si le premier l’est moins, croyons-nous, il convient parfaitement à notre sujet. Elsa Godart nous a proposé pour le texte de Swift un commentaire philosophique sur le nominalisme.

 

***

 

Le dimanche 27 juillet, j’ai été invité à la manifestation organisée pour le soixante-quinzième anniversaire d’Anna-Maija Raittila et la parution de son livre Chartres’n tie (La Route de Chartres), recueil de poèmes de Charles Péguy traduits en finnois par cette grande poétesse et présentés par Osmo Pekonen, organisateur de la manifestation. Le pasteur de la paroisse de Rymättylä, petit village à une trentaine de kilomètres de Turku, capitale de la Finlande jusqu’au XIXe siècle, accueillit au presbytère les 300 personnes qui étaient venues participer à cette hommage. La journée se termina à Saint-Jacques de Rymättylä, magnifique petite église du XIVe siècle, par un concert où l’on put entendre, en particulier, des œuvres de Jouko Linjama, qui nous avait donné en octobre 2002, lors du colloque de Helsinki, une Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres pour orgue et soprano, sur des textes de Charles Péguy et Lasse Heikkilä. La presse finlandaise a fait un large écho à la manifestation. C’était sûrement la première fois dans l’histoire de la Finlande que deux millions de lecteurs ont pu voir apparaître dans leurs journaux le nom de Péguy.

 

***

 

Le numéro 14 du Porche, à paraître en décembre prochain, contiendra les Actes du Colloque de Helsinki (octobre 2002). Avec le numéro 15 (avril 2004), nous commencerons la publication des Actes du Colloque de Saint-Pétersbourg d’avril 2003. Leur publication occupera quelques numéros car cette rencontre, la septième pour le Centre Jeanne d’Arc – Charles Péguy de Saint-Pétersbourg, où nous avons eu la joie d’accueillir Messieurs Paul Ricœur et Georges Nivat ainsi que beaucoup de nouveaux amis, n’a pas compté moins de soixante-dix communications (les conférenciers étaient tenus de respecter les douze minutes qui leur étaient à chacun d’entre eux imparties). Une matinée entière était réservée à Charles Péguy. Il y a été beaucoup question des Suppliants parallèles, et le superbe spectacle auquel nous avait conviés Tatiana Taïmanova était en parfait accord avec cette évocation puisque nous avons pu assister au Théâtre Marie à la première de l’Œdipus rex de Stravinsky.

 

 

Nous avons décidé en conseil d’administration, cela pour des raisons financières doublées d’une surcharge d’occupations, de repousser à l’an prochain une rencontre que nous avions prévue avec nos amis polonais à Varsovie. En revanche la rencontre de Lyon aura bien lieu du 24 au 27 avril 2004 (jeudi après-midi, journée du vendredi et samedi matin) à l’Institution des Chartreux, dont le directeur a bien voulu nous dire qu’il nous accueillait avec enthousiasme. Le thème vous a déjà été indiqué dans le numéro 12 du Porche : Jeanne d’Arc et Péguy : mystère et prière. Nous espérons la présence de nos amis de Finlande, Pologne et Russie et, bien entendu, la vôtre. Nous faisons aussi appel à vous, si vous avez à Lyon des possibilités d’hébergement, en particulier pour nos invités de l’Est.

 

 

Un mot sur notre situation financière : les chiffres (bilan 2002 et budget prévisionnel 2003) qui, à la suite de l’Assemblée générale de février, vous ont été présentés dans le douzième Porche, étaient erronés. Il ne s’agissait pas de malversations, rassurez-vous – d’ailleurs les sommes « mal versées » ne nous auraient point permis l’achat d’un château Renaissance ou un voyage aux Canaries –, mais d’une erreur d’addition dont le Président est entièrement responsable. En les reprenant avec notre trésorier, nous avons constaté que le nombre des cotisants effectifs avait baissé cette année (quelques oublis) et, sans doute pour nous consoler, la Municipalité d’Orléans nous a fait savoir au mois d’avril que notre demande de subvention de fonctionnement de 500 € était rejetée. Cette Municipalité nous ayant à plusieurs reprises aidés (rappelons l’invitation officielle de Tatiana Taïmanova aux fêtes de Jeanne d’Arc en 1999 ; la contribution importante aux frais de voyage de nos invités russes et la mise à la disposition de salles pour le colloque d’Orléans de mai 2001 ; l’impression d’invitations et d’affiches pour ce même colloque et pour celui de Helsinki ; les participations de monsieur le sénateur Jean-Pierre Sueur, alors maire d’Orléans, au colloque de Saint-Pétersbourg de 1996, et de monsieur Marc Champigny, adjoint à la Culture, au colloque de Helsinki de 2002), le Conseil d’administration a pensé que ce serait faire preuve d’ingratitude et de mauvais goût que de défiler avec calicots, banderoles et slogans sur la place de la Mairie. La mention d’une subvention municipale que notre trop optimiste Secrétaire général avait cru bon de faire figurer dans le précédent Porche a donc été supprimée. Elle était, dans le meilleur des cas, prématurée. Et nous aurons quelques difficultés à vivre. Mais si chacun d’entre vous pouvait nous amener un adhérent, ce serait l’opulence.

 

 

Pardonnez-moi la longueur de cette adresse, qui d’ordinaire est plus brève. Mais il y avait beaucoup à dire.

 

 

Je vous remercie de votre confiance et de votre fidélité.

 

 

 

 

 

Yves Avril


 

 


LES JARDINS DE BABEL

Jean-Luc Moreau

Institut des Langues et Civilisations Orientales

 

À Yves Avril

 

 

Aboyée par un chien de quartier, aucune langue n’est belle. Caressée, modelée, travaillée par un poète, il n’en est aucune qui ne frémisse, qui ne s’exalte, qui ne révèle ses richesses cachées. Brutal, l’allemand ? Mais quelle fluidité dans l’insidieuse invitation du roi des Aulnes : « Willst, feiner Knabe, du mit mir gehn ? Meine Töchter sollen dich warten schön... » Monotone, le hongrois ? « Bolond hangszer, sír, nyerít és búg. » Et si le grec moderne vous semble une ruine de l’ancien, écoutez la Ville, le poème de Cavafis, c’est pour moi l’un des plus beaux du monde.

Oui, bien sûr, si vous lisez un texte dans une langue que vous ne connaissez pas, si vous ne savez trop comment le prononcer, comment pourriez-vous l’entendre ? « Je n’entends point cette langue », dites-vous d’ailleurs. Sourds parce que muets ; muets parce que sourds. Pour goûter un poème, il faut le dire, l’avoir en bouche, le mâcher, le savourer. « Comme le fruit se fond en jouissance… » La langue que je ne parle pas ne me parle pas. Le poème que je ne peux dire ne me dit rien. Il est aussi mort qu’une partition pour qui ne sait la lire. La musique d’une langue, comme la musique tout court, a besoin d’un interprète. Et la plus belle chanson est encore celle qu’on se chante à soi-même, fût-ce un peu faux, celle, souvenez-vous, que vous fredonnez sous la douche, quand vous êtes libre, quand vous êtes nu…

Or dans quelle langue suis-je plus libre, plus à l’aise que dans la mienne ?

La plus belle langue ne serait-elle pas alors celle que nous appelons maternelle, celle que nous avons apprise sans effort, sans nous en apercevoir, sans avoir besoin d’étudier sa grammaire ; celle que chacun habite comme un nid douillet, que chaque nation occupe comme sa niche écologique ; celle sur laquelle il ne nous semble pas nécessaire de nous interroger tant elle nous semble naturelle ; celle que nous croyons connaître et que n’avons jamais fini d’apprendre. Mais cette langue, si nôtre, comment la sentons-nous ? comment la percevons nous ? Cette maison, si familière, où nous circulons sans heurts même dans l’obscurité, comment la voir si nous n’en sortons pas ?

Adam vient de naître. Il se tâte. Il sent bien qu’il possède une sorte de museau, mais est-il noir comme celui du chien ? Est-il rose comme le groin du cochon ? Adam louche : ce nez, il voudrait le voir. Et aussi sa bouche. Et aussi son front, son menton, ses oreilles. Sont-elles bleue, ses oreilles ? Est-il vert, son menton ? Et ses yeux ? Adam ne peut voir son visage. Comme c’est ennuyeux ! Dieu, certes, n’a pas l’air mécontent de son travail, mais va savoir ! Vite, un étang ! Attendez, n’anticipons pas, Narcisse, c’est un autre chapitre ; au paradis, il n’y a que des eaux vives.

Le soir, Adam s’endort d’un sommeil agité. Mais Dieu lit dans les rêves. Dieu comprend tout. « Il n’est pas bon que l’homme reste seul. » Dieu crée Eve.

Le lendemain, Adam ne voit toujours pas son visage. Mais il voit celui d’Eve. « Tu es belle, lui dit-il, suis-je aussi beau que toi ? » Eve fait la moue. Elle fait même la grimace, elle a peur de ressembler à Adam. « Tu as une belle voix », répond-elle. — « Une belle voix ? » Un ange passe (nous sommes au paradis). Puis Adam fait : « Aaaah ! » — « Si tu commences à crier… », dit Eve. « C’est pour entendre ma voix, dit Adam, tu m’as dit qu’elle était belle. Attends, je recommence. Aaaah ! » Mais à peine a-t-il refermé la bouche qu’on entend : « Aaaah ! »— « Qui est-ce ? » dit Adam. « C’est toi, dit l’ange (qui repasse). C’est ta voix. L’écho. Tu ne la reconnais pas ? » — « Je la croyais plus belle », dit Adam.

Plus tard, une fille d’Ève inventera le miroir, un fils d’Adam le graffito rupestre. Ils pourront se voir en peinture. Grâce au magnétophone, ils finiront même par s’entendre. Grâce à Niepce, à se voir de profil, de dos, en plan américain et en contre-plongée ; grâce aux frères Lumière, dans leurs ébats et leurs scènes de ménage. Mais ils resteront perplexes. « C’est moi, ça ? dira Eve en voyant sa photo. Eh bien, mon coco, tu ne m’as pas arrangée ». Et quand Adam, la nuit, ronflera trop fort, quand Mme Adam, pour le confondre, branchera discrètement le magnétophone sous le lit : « Ha-ha-ha, ricanera l’incrédule, la blague est bonne, mais à d’autres ! »

Notre voix, la première fois que nous l’entendons enregistrée, nous étonne, nous dépayse. Ainsi notre langue. Nous la goûtons de l’intérieur. Nous en apprécions toutes les nuances, les finesses, les subtilités, mais parce que nous la comprenons, parce qu’elle nous comprend —nous contient, veux-je dire — nous avons peine à la percevoir de l’extérieur. Nous pouvons trouver l’italien chantant, le japonais velouté, le frison goguenard, l’éwé charmeur, le bostonien bostonnant, le bas-texan chouigne-gomesque — mais le français ?

La langue maternelle, c’est celle qu’on ne voit pas, qu’on ne sent pas, parce qu’elle est comme l’air qu’on respire.

L’étrangère, c’est une autre musique.

A première vue, à première ouïe, beaucoup, il est vrai, vous diront qu’elle n’est que borborygmes et galimatias. Pour eux : « Bar-bar-bar », balbutie le barbare. Les pain et vin du Breton bretonnant ne sont que baragouin pour son voisin gallo, al ‘arabiya, que charabia pour le Roumi analphabète. Le suédois ? le kurde ? le géorgien ? le bulgare ? « Du chinois, vous dis-je, du chinois. » Quant au chinois, « c’est de l’hébreu pour moi, je n’y peux rien comprendre ».

A y regarder de plus près, à bien tendre l’oreille, vous découvrez pourtant que chacune a sa gamme et sa palette, sa perspective et son contrepoint, son algèbre et son caractère. Que la flûte n’est pas moins belle que le violoncelle. Que la gouache vaut le fusain.

Car des langues, il en est de toutes sortes.

Certaines, tracées au cordeau, avec leurs allées ratissées et proprettes, leur mosaïque de parterres où pas une tige ne dépasse, leurs queues leu leu de buis taillés en boule où l’on ne voit qu’une tête, tiennent à la fois de l’armée française à Rocroy et du jardin de Villandry — celui d’Academus pour mieux dire. D’autres, aristocratiquement désinvoltes, savamment sauvages, se donnent des allures de parc anglais. J’en connais d’impénétrables ; de vraies jungles où le dialecte prolifère, où l’explorateur n’avance qu’à la machette, où l’on n’est jamais sûr de retrouver son chemin. J’en connais d’accueillantes ; de vrais jardins de curé ; les simples et les fleurs pour l’autel, à la va-comme-je-pousse, y marient leurs vieux patronymes campagnards et leurs matricules linnéens : l’hellébore s’y conjugue à Lilium Candidum, Rumex Acetosa s’y mêle au mélilot.

Il y a celles du cercle de famille. D’abord les sœurs latines : la langue de Don Quichotte, la langue de Pinocchio; la portugaise, si brésilienne, la roumaine si française ; la corse, si fière, la catalane, si pimpante, la romanche, si discrète. Les plus grandes ont déjà des filles, les créoles, dont l’avenir n’est pas assuré. Toutes familières, toutes gamines, elles adorent faire des niches ; méfiez-vous de leurs faux amis.

Ensuite les cousines — germaines ou slaves : l’islandaise, la batave ; la kachoube, la polonaise ; celles à la mode de Bretagne : la cornique, la galloise ; d’autres plus lointaines encore : l’arménienne, la tadjike, la cinghalaise. Elles gardent leurs distances ; elles sont retorses ; elles sont même un peu garces, toujours prêtes à vous jeter sous les pieds leurs verbes irréguliers comme autant de peaux de banane.

Puis les parentes par alliance : le yiddiche, le bichlamare.

Enfin toutes les autres, les exotiques, les trois fois mystérieuses : celle de Guernica et celle de Tallinn. Celles dont on rêve à sept ans : celle des Sioux et celle des Comanches ; celle du dernier des Mohicans ; celle que Tarzan sut lire avant de savoir parler. Celles dont on rêve à quinze ans : celle de Fleur-de-Lotus et celle d’Aziyadé.

Il y a les parentes pauvres, les mal aimées, celles qui s’étiolent à faire tapisserie et qui fondent dans vos bras au premier tour de valse. Les Belles au bois dormant, qui attendent le Barons charmant qui saura les réveiller ; les Cendrillons qui n’ont pas trouvé Saussure à leurs pieds.

Il y a celles qu’on a perdues de vue, dont un faire-part de décès nous apprend l’existence : feu la manxoise et la feue kamtchadale.

Il y a les belles défuntes, momifiées dans le papyrus, runifiées dans le granit : l’égyptienne, la norroise ; les disparues sans laisser d’adresse : la pétchénègue , la coumane ; les mortes sans sépultures : la guanche, la ligure, la calédonienne.

Certaines sont belles sans ornements, dans le simple appareil de quatre ou cinq voyelles et d’une poignée de consonnes. D’autres nous séduisent par leur toilette, par leurs bijoux ; drapées dans leur calligraphie, camouflées sous le tatouage de leurs hiéroglyphes, sous le rébus de leurs idéogrammes. Ardentes sous la voilette, brûlantes sous la résille, torrides sous le tchador. Il y a celles qui vous cachent un cœur d’artichaut sous une cuirasse d’affriquées et de gutturales, celles qui vous refusent le leur en l’enfermant très loin, sous les pelures d’oignon de trente-six gérondifs. Leur conquête est longue, difficile, il faut leur faire longtemps la cour ; pour vraiment les connaître, il faut leur consacrer sa vie — les épouser, et encore !

Circé, Calypso, Nausicaa… Pénélope, auprès d’elles, fait bien piètre figure. Allez vous étonner, après ça, si Ulysse découche !

La langue française, Ulysse, je veux dire mon ami le poète Machin-Chose, en a sa claque. Il la connaît trop, il la trouve fade, usée, pleine de rides et de vergetures. Popotte, pour tout dire ! Sa phonétique ? Pâlotte. Sa syntaxe ? Débile. Son vocabulaire ? Insipide. Quant à la poésie… L’alexandrin est un vieillard, l’octosyllabe sucre les fraises, le sonnet sent le sapin, le vers mesuré a six pieds dans la tombe. La rime ? Ne lui en parlez pas. On n’en fait plus de nouvelles, le stock est clos. « La sclérose, mon cher, la sclérose … » Timidement je lui en propose quelques-unes qui me semblent encore assez neuves : équinoxe / gant de boxe, harmattan / charlatan, sclérose / métamorphose / échinococcose / Machin-Chose. Rien à faire, il n’en démord pas. « La langue française est une vieille peau », me dit-il. Ce qu’il voudrait, lui, Machin-Chose, c’est une petite jeunette, toute fraîche, toute mignonne, encore un peu pucelle, que ses concurrents, les Baudelaire, les Ronsard, n’aient pas trop caressée. « Ah ! si je savais le patagon…, gémit-il, quel poète je serais ! Le plus grand poète patagon, c’est sûr ! »

Quelquefois, je dois le reconnaître, je ne suis pas loin de lui donner raison. Parler toujours la même langue, c’est comme toujours jouer du même instrument. L’harmonica, c’est bien joli, mais on s’en lasse. Le répertoire est maigrelet. On se prend à rêver de clarinette, de cornemuse, de cornet à piston. Certains — les Moréas, les Conrad, les Nabokov… — finissent tôt ou tard par franchir le pas. Mais ce n’est jamais tout à fait sans déchirements. Ce qui vient par la flûte s’en va par le tambour, ce qu’ils gagnent d’un côté, ils l’ont perdu de l’autre. La vérité, c’est que tout soliste se rêve chef d’orchestre. L’idéal de Don Juan : trouver chez l’unique les charmes des mil e tre ? Alors Don Juan soupire : « Ah, l’ergatif basque ! Ah, les tons bambaras ! Ah, le passif tchétchène ! Ah, l’harmonie vocalique du tchérémisse des montagnes ! Ah, le duel slovène (si utile pour la vie en ménage) ! Ah, les clics bochimans ! » Pour varier ses plaisirs, Don Juan recourt à des expédients. Bobonne, au gré de ses fantasmes, il la farde, il la grime, il la déguise. Il l’imagine monosyllabique comme la chinoise : « Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur ». Il l’imagine esquimaude, confondant la phrase et le mot : « Kidordine. Kivivravéra. Keskipudontan » Hélas, chinoise, Bobonne l’est surtout par ces chinoiseries que le chinois ignore : bijoux, hiboux, genoux… ; bonhomme et bonhomie ; les poules du couvent couvent ; les héros et les z’héroïnes… Esquimaude, « elle a cent mots pour désigner la neige, mais pas un seul pour la vigne et le vin… »

Bidule-Truc, en revanche, c’est l’anti-Don Juan. La langue française, pour lui, c’est le fin du fin. Pas plus tard qu’hier, je le rencontre, il sort un livre de sa poche, il me lit : « Il y a un rapport intime entre les langues et le climat. Le soleil produit les voyelles comme il produit les fleurs ; le Nord se hérisse de consonnes comme de glace et de rochers. L’équilibre des consonnes et des voyelles s’établit dans les langues intermédiaires, lesquelles naissent des climats tempérés. C’est là une des causes de la domination de l’idiome français. Un idiome du Nord, l’allemand, par exemple, ne pourrait devenir la langue universelle ; il contient trop de consonnes que ne pourraient mâcher les molles bouches du midi. Un idiome méridional, l’italien, je suppose, ne pourrait non plus s’adapter à toutes les nations ; ses innombrables voyelles à peine soutenues dans l’intérieur des mots s’évanouiraient dans les rudes prononciations du Nord. Le français, au contraire, appuyé sur les consonnes sans en être hérissé, adouci par les voyelles sans en être affadi, est composé de telle sorte que toutes les langues humaines peuvent l’admettre. Aussi ai-je pu dire et puis-je répéter ici que ce n’est pas seulement la France qui parle français, c’est la civilisation. »

Bidule-Truc pavoise : « Alors, qu’en dis-tu ? » Je sens qu’il y a de la provocation dans l’air. Je hausse les épaules : « Qu’est-ce que c’est que cette couillonnade ? » Il me tend son bouquin. Je lis : Post-Scriptum de ma vie. « L’auteur ? » Il me montre : Victor Hugo.

Dieu sait si je l’admire, Totor (avec du recul, forcément, comme tous les très grands monuments !), mais je trouve que cette fois il pousse le bouchon un peu loin. « Le soleil produit les voyelles comme il produit les fleurs … » Je suggère à Bidule-Truc d’aller s’en cueillir un bouquet au bord de la mer Nôtre, dans le port de Trst ou dans l’île de Krk, par exemple. « Le Nord se hérisse de consonnes… » Je lui chante une langue nordique, très nordique, on peut même dire qu’on fait difficilement plus nordique dans le genre, c’est l’avant-dernière avant l’île aux Pingouins : « Laula mulle, laula muille, maailmalle laulele… » Je lui dis que cette langue a été surnommé le tahitien de l’Europe. Mais Bidule-Truc a la foi chevillée au corps. « Qu’est-ce que ça prouve ? me dit-il. Ces vers-là auront été composés à la Saint-Jean ! Leurs consonnes ont fondu au soleil de minuit ! »

Moi, croyant lui clouer le bec : « Hugo est un poète, pas un linguiste. » Lui, tirant de sa poche un second bouquin : « Testis unus, testis nullus. Faites entrer le témoin suivant ! Si tu récuses l’Académie française, tu t’inclineras devant le Collège de France. Ecoute ça. C’est un orfèvre en la matière qui te parle. »

Il s’éclaircit un peu la voix, puis enchaîne : « L’harmonie non moins parfaite des langues et des climats confirme cette manière de voir. Tandis que les langues du Midi abondent en formes variées, en voyelles sonores, en sons pleins et harmonieux, celles du Nord, comparativement plus pauvres et ne recherchant que le nécessaire, sont chargées de consonnes et d’articulations rudes. On est surpris de la différence que produisent à cet égard quelques degrés de latitude. Les trois principaux idiomes sémitiques, par exemple, l’araméen, l’hébreu et l’arabe, bien que distribués sur un espace peu considérable, sont dans un rapport exact, pour la richesse et la beauté, avec la situation climatérique des peuples qui les ont parlés. L’araméen, usité dans le Nord, est dur, pauvre, sans harmonie, lourd dans ses constructions, sans aptitude pour la poésie. L’arabe, au contraire, placé à l’autre extrémité, se distingue par une admirable richesse. Nulle langue ne possède autant de synonymes pour certaines classes d’idées, nulle ne présente un système grammatical aussi compliqué ; de sorte qu’on serait tenté quelquefois de voir surabondance dans l’étendue presque indéfinie de son dictionnaire et dans le labyrinthe de ses formes grammaticales. L’hébreu enfin, placé entre ces deux extrêmes, tient également le milieu entre leurs qualités opposées. Il a le nécessaire, mais rien de superflu ; il est harmonieux et facile, mais sans atteindre à la merveilleuse flexibilité de l’arabe. Les voyelles y sont disposées harmoniquement et s’entremettent avec mesure pour éviter les articulations trop rudes, tandis que l’araméen, recherchant les formes monosyllabiques, ne fait rien pour éviter les collisions de consonnes, et que dans l’arabe, au contraire, les mots semblent, à la lettre, nager dans un fleuve de voyelles, qui les déborde de toutes parts, les suit, les précède, les unit, sans souffrir aucun de ces sons heurtés que tolèrent les langues d’ailleurs les plus harmonieuses. Si l’on s’étonne de rencontrer de si fortes variétés de caractère entre des idiomes au fond identiques, et parlés sous des climats dont la différence est après tout si peu considérable, qu’on se rappelle les dialectes grecs, qui, sur un espace plus restreint encore, présentaient des différences non moins profondes : la dureté et la grossièreté du dorien à côté de la mollesse de l’ionien, si riche en voyelles et en diphtongues, voilà les contrastes qu’on trouvait à quelques lieues de distance chez un peuple éminemment doué du sentiment des diversités. » Jusque-là, je me suis contenté de sourire, mais la lecture n’est pas terminée. « C’est en effet dans la diversité des races qu’il faut chercher les causes les plus efficaces de la diversité des idiomes. » 

Je suis atterré. Je regarde Bidule-Truc avec pitié : « Mon pauvre ami, comment peux-tu ? Je te savais bien un peu réac, mais de là à t’appuyer sur les élucubrations d’un Gobineau… »

Bidule-Truc me fait observer que Gobineau n’a jamais usé ses fonds de culotte sur une chaire du Collège de France. Rigolard, il me montre cette fois encore la couverture de son livre. Je lis : « Ernest Renan, Les origines du langage. »

Quand j’y repense, je suis saisi d’une grande inquiétude : « … la différence que produisent à cet égard quelques degrés de latitude. » A Paris, je l’ai remarqué, le français de la rive droite se distingue de celui de la rive gauche. La Sorbonne ne parle pas comme la Bourse, ni même l’Élysée comme le Palais Bourbon. Jusqu’à quand Notre-Dame, secondée du Palais tout court, dressée comme le fléau de la balance à égale distance des deux rives, assurera-t-elle l’équilibre et la communication ? Je le subodore : la balkanisation est en marche ; on recherche déjà des interprètes…

Ne suis-je pas, par ailleurs, trop enclin à la mollesse ionienne, trop contaminé par l’esprit grossier du dorien ? Il faut vous dire que depuis quelques temps j’ai un vrai coup de cœur pour le grec. Avant je le trouvais inutile, pédant, obscur. A quoi bon, pensais-je, se diagnostiquer les symptômes d’une odontalgie chronique quand on peut très bien dire » j’ai toujours mal aux dents » ? Mais depuis peu, le grec a changé ma vie. Sinon toute ma vie, du moins la partie que j’en perds chaque fois que je veux traverser la place de la Concorde en voiture. Jusque-là, empêtré dans l’embouteillage, je tentais de m’en abstraire en me plongeant dans une de ces méditations qui permettent au vrai philosophe de faire calmement le poireau en attendant le grand Péage. « A quoi penses-tu ? » demandait ma muse. « A la mort de Louis XVI », répondais-je. Et c’était vrai. Les lieux m’inspirent. « Tu n’as pas plus gai ? » reprenait-elle. Je faisais un effort. Du point mort, je passais en première, j’avançais de deux mètres et de quelques années. Arrêté en 1814, j’assistais en pensée à la grand-messe qu’Alexandre Ier, en présence de tous ses Cosaques, faisait célébrer à l’emplacement de la guillotine pour effacer le sang d’un roi qui n’était pas son cousin — peut-être aussi, le tsar n’était pas chien, celui des Chéniers et des Robespierres. Ma muse, qui me surveillait du coin de l’œil, voyait bien que je n’avais pas pour autant le cœur à rire. « Allons, m’encourageait-elle, ce n’est pas la mer à boire. Gardons la tête sur les épaules. » Elle parlait de l’embouteillage.

Grâce au grec, c’est fini. Louis-Philippe m’a fait oublier Alexandre. Je vous explique ; les affaires de famille sont toujours un peu compliquées.

Le père de Louis-Philippe avait deux fois perdu la tête. La première, en réclamant celle du roi, qui était son cousin, la seconde en lui succédant, non pas sur le trône, le balourd, mais sur l’échafaud, sa façon à lui d’épouser la Veuve. Avec un tel papa, le monarque de Juillet se devait de faire à son tour un petit quelque chose. Mais quoi ? Que Paris valût bien une messe, Alexandre n’avait pas été le seul à en faire la démonstration, et la première du genre, de fil en aiguille, avait mené tout droit à la poule au pot. Une recette en appelant une autre, Louis-Philippe eut alors la grande idée du règne : la broche à rôtir ! Oui, vous avez bien lu, l’érection de la broche à rôtir — en grec, obeliskos — en lieu et place de la guillotine ! Devinette : quel est le plus vieux monument de Paris ? Réponse : la broche à rôtir ! On la fit venir des confins du Sahara ; leur dernier roi promettait déjà aux Parigots le méchoui du grand Soir !

Que n’y avais-je pensé plus tôt ! Obeliskos ! Grâce au grec, je n’aborde plus la Concorde que l’eau à la bouche et l’allégresse au cœur. Désormais, pour moi, les pots d’échappement fleurent bon le barbecue. Narines béantes, je hume leur fumet. Je le devine s’épanouissant autour des fontaines, se faufilant entre l’hôtel Crillon et le ministère de la Marine, gagnant la Madeleine, gagnant les Tuileries, remontant vers l’Étoile, traversant la Seine ; les héritiers de la Convention, là-bas, de l’autre côté du pont, s’en pourlèchent déjà les badigouinces. Ma muse me regarde avec stupéfaction. « Je ne vois pas ce que ça a de drôle ! » ronchonne-t-elle (elle en est toujours à l’embouteillage). Un chauffeur de taxi m’interpelle : « Alors, pépère, on prend racine ? » Je lui fais mon plus beau sourire : « Souffrez que pour l’amour du grec… », lui réponds-je.

Du coup, j’ai parfois un regret : ne pas l’avoir connu plus tôt, ce fichu grec ! Prenez callipyge. Mes professeurs, au lycée, ne se sont jamais donné la peine de m’expliquer pourquoi Vénus l’était. On m’affirme que la pédagogie a fait des progrès depuis mon époque, que les maîtres sortis des I.U.F.M. savent trouver le mot juste pour redonner aux jeunes générations le goût des humanités édifiantes. J’en doute. Même chez les jésuites, je ne suis pas sûr qu’on vous le décortique beaucoup, ce mot juste. Quand je vois que l’Église ne parle plus latin, alors le grec, vous pensez ! « J’admire au Vatican la Vénus callipyge, mais que veux-tu qu’un œil pontifical y pige ? « 

Naguère, quand je n’étais pas encore philhellène, quand je ne savais pas encore pourquoi Obélix rêvait de mettre des sangliers à la broche et s’essayait à l’érection des menhirs, quand je soutenais sincèrement qu’il fallait remplacer les hétérolexèmes par des mots bien de chez nous, j’aurais envié les collégiens hongrois : « szépfenekü Vénusz », n’importe quel paysan du Danube comprend très bien ce que ça veut dire, même les petits de la maternelle, pas besoin de leur faire un dessin. Aujourd’hui, je me dis que chaque âge a ses plaisirs, qu’il ne faut pas brûler les étapes, qu’il serait dommage de traduire. Callipyge ! L’opacité du terme confère de la noblesse à la chose. Quand je pense que certains voudraient, comme ils disent, « faire le ménage » ! « Allez, du balai, boutons hors de notre belle langue tous ces métèques, tous ces rastaquouères qui la souillent ! Epuration technique ! » A les suivre, on organiserait des charters…

Certains jours, remarquez, je me sens encore quelque peu franchouillard. J’aime bien callipyge, mais bottomless me défrise, je trouve remue-méninges très réussi et je suis bien content que les cousins québécois, nos oncles d’Amériques, partagent avec nous leur courriel. Mais je ne suis pas chauvin ; si le franglais, parfois, me chatouille la cocarde, je trouve en revanche le franglish bien reposant : « My tailleur is riche… Monnaie, please… For the immediate adoption of more energetic remedies… » J’avoue même que quand je voyage, j’apprécie ces petites coupures qui, d’où qu’elles viennent, acceptées sur tous les comptoirs de la planète, vous évitent les frais de change et les atermoiements du dictionnaire : « O.K., no problem, post-office, water-closet ». Vous le voyez, j’évolue. De plus en plus, je suis comme le grand Marcel, non pas pour le chartaire, mais pour l’intégration : travelingue, Nouillorque, tramouais. Je trouve que souite-cheurte va très bien avec redingote. Et même avec abricot, boulevard, sanavabitche. Oui, oui, redingote, mine de rien, c’est aussi du franglais ! Pas les autres bien sûr : sanavabitche, c’est du pur québécois. Et la belle Province, vous savez si elle est à choual sur la chose de la belle parlure ! « Sanavabitche ! Sanavabitche ! » On ne s’en lasse pas, c’est comme « atmosphère, atmosphère ». Moi, en tout cas, j’adore ! Ce mot-là, je le garde toujours à portée de la main, dans le même tiroir que callipyge et bachibouzouk.

Car depuis le temps que je vous fais mes confidences, je peux bien tout vous dire : je suis un peu peuple. J’aime aussi les gaillardes, les madames Sans-Gêne ; je ne suis pas le dernier à emboîter le pas à une poissarde si elle a du chien, du panache, du tempérament ! Rien de tel qu’un beau juron pour me faire aimer une langue. Le poldève, le syldave en ont de grandioses. Dans le style baroque, le français ne sera jamais assez gaulois pour leur arriver à la cheville : palsembleu, cornegidouille, tout cela ne mène pas loin. Il est vrai que l’idéal, pour nous autres, c’est la beauté classique, l’alliance de la clarté et de la simplicité. « Ce qui se conçoit bien… » Sur ce point Totor est d’accord avec Boileau. Dans les Misérables, il a même fignolé tout un chapitre pour célébrer un de ces mots de la fin pas piqués des hannetons que je vous recommande ; un que je vous propose à mon tour ; un qui n’était pas du franglais mais qu’un grand général ne leur a pas envoyé dire, aux Angliches, ce 18 juin-là, à Waterloo !

Belle langue n’est pas forcément beau langage.

Et puis quoi ! Les crocheteurs du Port-au-Foin parlaient-ils la langue de Malherbe ?

 



Vérité de l’étymologie

 

Yves Avril

Orléans

 

Le goût pour l’étymologie, autrefois assez répandu, semble avoir été largement remplacé par le goût pour la généalogie. Dans les deux cas, il s’agit de retrouver des racines. Mais la généalogie est une passion individualiste, on y cherche ses propres origines, celles de sa famille, et une fois qu’on les a trouvées, cette découverte satisfait une curiosité mais n’explique rien. L’étymologie cherche les origines d’un langage commun à un pays, parfois, quand elle est comparative, à toute une civilisation. Partie de la science historique, elle peut informer utilement sur l’évolution de l’esprit.

Alain Rey, dans sa contribution aux Lieux de Mémoire de Pierre Nora, citait Paulhan, « caustique » : » L’étymologie fait sa propre réclame ». En effet, étymologiquement, « étymologie » signifie « discours sur, science de ce qui est sûr, assuré, vrai, réel, véritable » (etymon). Autrement dit, le vrai sens d’un mot est le sens étymologique. Certains identifient la racine du mot etymon à la racine de « être » et, dans ce cas, la recherche étymologique prétendrait saisir un mot tout simplement au moment de sa naissance, quand il surgit du néant. Ce qu’on peut vérifier en tout cas, c’est que la connaissance de l’étymologie nous fait voir le mot dans sa nouveauté, dans sa première jeunesse, sa fraîcheur primitive. Le sens des mots et donc les mots se banalisent et, se banalisant, s’usent : en mettant en valeur leur origine, on les fait revivre. Ma Dame (domina mea) n’est plus Madame, Mon Sieur (senior meus, Mon Seigneur) n’est plus Monsieur, « excusez-moi » signifie bien « mettez-moi hors de cause » : l’étymologie devient une hygiène de l’attention et donc du respect. On peut d’ailleurs se demander si nos contemporains, jeunes et moins jeunes, emploieraient si souvent le mot « mec » (« mon mec » !) s’ils savaient que c’est une prononciation particulière de « mac », c’est-à-dire tout simplement « maquereau ».

L’étymologie permet aussi de constater, ce qu’on serait tenté d’ériger en loi, qu’entre deux mots de même signification, l’un ancien, de sens propre, c’est-à-dire qui est le seul à l’origine à avoir le sens désiré, et l’autre, plus récent au moins dans sa signification parce qu’il est employé métaphoriquement, plus familier, parfois plus vulgaire, l’usage élimine ou déclasse le premier au profit du second : le latin caput a donné « chef » qui a, dans son sens propre, pratiquement disparu au profit de « tête » qui vient de testa : « vase de terre cuite, pot ou cruche » ( comme on se paie la « fiole » de quelqu’un, à cause de sa drôle de « bouille ») ; le cheval est un caballus (mot qui d’ailleurs viendrait du grec), c’est-à-dire un mauvais equus, une rosse ; « vêtir » cède la place à « habiller », de « abiller », c’est-à-dire « préparer une bille de bois, l’écorcer, l’équarrir avant sciage », verbe que l’on a justement « habillé » d’un h par confusion étymologique avec habitus : « manière d’être, comportement, maintien extérieur ». Cette constatation me fait me demander si un jour « bouquin » (d’ailleurs emprunté au hollandais boek ) ne va pas un jour remplacer « livre ». On lira dans le Larousse 2050 : « livre (vx) : bouquin ». D’ailleurs les jeunes professeurs étrangers qui sont passés par l’Alliance française ou d’autres institutions similaires ne parlent plus que de « bouquins » et de « profs » (pour ce dernier mot, de récents événements ont d’ailleurs prouvé que la presse française, dans sa grande majorité, avait définitivement converti cette honorable profession en une corporation de nains de Walt Disney).

L’étymologie est exposée au danger du cratylisme. On oublie parfois que l’imagination virtuose de Socrate qui explique par exemple le nom d’Arès par arrhen (« mâle ») et arrhatos (« qu’on ne peut briser ») ou helios par halizeïn (« rassembler ») parce que le « soleil rassemble les hommes au même endroit » ou par aei heilèïn (« rouler toujours ») parce que « sa course l’entraîne perpétuellement autour de la terre » ou par aïoleïn (« orner de couleurs variées ») parce que « dans cette course il colore de nuances variées les diverses productions de la terre », ne cherche qu’à mettre en valeur les différentes qualités ou fonctions des objets de son examen en rapprochant les mots qui les désigne de façon approximative et d’ailleurs ironique avec d’autres mots censés les éclairer. L’étymon ici certifie ces qualités et fonctions, mais pas l’origine. Mais le Socrate du Cratyle, renouvelé quelques siècles plus tard par Rabelais qui joue sur les mots avec autant d’ironie et un plaisir presque sensuel, une véritable gourmandise, a fait et fait encore aujourd’hui des émules qui ne sont plus du tout ironiques. L’étymologie est, on le sait, exposée au cratylisme, même si, comme le dit Alain Rey, dans le même article, ses « avatars […] n’obèrent pas cette obscure richesse, cette profondeur dans les plus humbles, les plus enracinés de nos vocables : par le latin, le grec ou d’autres langues, un passé qui embrasse un long segment d’histoire humaine, vers un énigmatique proto-indo-européen ». Et le cratylisme peut conduire, dans la recherche d’une langue originelle unique, à forcer systématiquement les parentés sémantiques et phonétiques des mots, et on en a deux beaux exemples récents, le livre de Merritt Ruhlen sur L’origine des langues (Belin, « Débats », 1997) et celui de Ya. A. Kesler, Abécédaire et dictionnaire russe-européen (Kraft, Moscou, 2001), composé dans des intentions clairement nationalistes, où tous les mots du lexique indo-européen, se trouvent ramenés à des racines slaves « Ce "Dictionnaire" des langues vivantes européennes – dit-on dans l’Avant-propos, – est le témoignage éloquent de l’existence, au moins dès le XIVe siècle d’une langue européenne unique, point de départ pour la majorité des langues européennes contemporaines. Et cette langue, nous dit-on, est le protoslave (et non le slavon), dont le direct et principal héritier est le russe et son alphabet vraiment unique. » C’est ainsi que, selon l’auteur, le sanscrit, qui veut dire « écriture sainte » (espagnol San Escrito) serait une production médiévale, issue du protoslave.

Deuxième danger : les étymologies anecdotiques, amusantes ou simplement pittoresques voilent souvent le sens profond. Ainsi, lors d’un récent colloque, cette discussion sur le mot « sincérité ». Une étymologie très ancienne (elle date de la latinité même) fait venir le mot de sine cera : « sans cire », c’est-à-dire pur comme le miel qu’on a séparé de la cire, sans mélange, pur. Image concrète, pittoresque, mais qui, outre que les lois de l’évolution phonétique la rendent peu probable, est finalement moins belle qu’une autre explication, plus soutenable : de même qu’on a en latin le mot procerus qui, s’appliquant par exemple à un arbre signifie « qui pousse droit », « d’une belle venue » (-cer- serait dans ce cas de la même racine que le verbe cre-sco : croître, pousser, grandir), on a sincerus, dont le premier élément signifie « un », « simple » (cf. simplex, singularis) et qui signifierait « d’une seule poussée, d’une seule venue, d’un seul élan ». N’est-il pas émouvant dès lors de penser que la sincérité n’est plus à l’origine un état, une donnée du caractère, mais un mouvement, et que ce mouvement se fait sans effort, sans contrainte extérieure ni intérieure, loin d’un « sincérisme » qu’il rend essentiellement impossible. Comment Rousseau peut-il donc, dans le Préambule des Confessions, inviter son lecteur à « découvrir à son tour son cœur […] avec la même sincérité » ?

Mais toute étymologie « pittoresque » n’est pas nécessairement fausse et peut être éclairante. Trois exemples.

On sait que « travail » vient du latin tripalium qui désigne l’appareil à trois pals ou pieux qui est un instrument de torture. Le dictionnaire étymologique Bloch-Warburg cite une décision du Concile d’Auxerre : « non licet presbytero nec diacono ad trepalium ubi rei torquentur stare » (« il n’est pas permis à un prêtre ou à un diacre de se tenir près d’un tripalium où l’on soumet les accusés à la torture »). Le travail était, jusqu’à la disparition dans notre Europe occidentale des maréchaux-ferrants, le bâti de métal où l’on immobilisait les chevaux à ferrer. Le mot existe encore pour désigner les efforts et les souffrances d’une femme qui accouche. Il est bien évident que si ce mot a remplacé en français le mot labeur, issu du latin classique, c’est qu’il évoquait davantage la souffrance physique. Ce qui est au fond tout à fait biblique : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front, tu enfanteras dans la douleur ». Mais d’autres langues, avec une étymologie différente, évoquent également la « pénibilité », comme on dirait aujourd’hui : les langues slaves (russe, tchèque) partent de rab qui signifie esclave pour former le mot correspondant à « travail ». Le tchèque Karel Čapek en a même fait « robot ». Il en est de même pour l’hébreu ‘avoda.

Autre exemple, moins pittoresque mais dont la signification est sans doute aussi profonde. Nous parlions de sincérité, parlons maintenant de vérité : l’étymologie est sans problème, puisqu’on a le correspondant exact en latin : veritas. Veritas : vérité ; verus : vrai. Racine : wer- qui a donné le verbe grec (w)ereo qui signifie « dire », le latin ver-bum : « parole, mot », le germanique Wort / word avec le même sens. Car, comme dit Hugo, « le mot, c’est le verbe, et le Verbe, c’est Dieu ». Et Dieu, c’est la vérité. Mais le germanique a aussi une racine qu’on retrouve dans l’anglais truth (vérité) et dans l’allemand treu (fidèle). Or cette racine a produit en grec ancien le mot qui signifie « chêne » ou « bois dur » : dru-s. Et il est à mon avis tout à fait passionnant de constater que ces Germains qui sont des gens concrets, pour exprimer la solidité des rapports entre les êtres, ce sur quoi on peut compter, à quoi il faut se fier, vérité et fidélité, aient préféré à la notion finalement abstraite des Latins cette image du chêne. Le mot grec qui désigne la vérité a une étymologie bien tentante (mais attention au cratylisme !) : a-lèthe-ia serait » absence d’oubli (lèthè), d’omission », définition négative, comme s’il n’y avait aucun autre moyen de définir une chose qui est, par essence, positive.

Enfin, « témoin » .Le mot grec, martus ou martur, appelé à une fortune considérable grâce au christianisme, appartient peut-être à la racine qui a donné en latin le mot memoria et évoque une opération de l’esprit, de mémoire ; le latin, plus concret, plus matériel, et surtout d’esprit plus juridique, a deux mots : le premier est arbiter, que certains font remonter à un hypothétique ad-bi-ter : « qui est à côté, auprès, qui assiste », le second est testis (de ter-stes) : « qui se tient en tiers » (dans un litige) et donc garantit ou confirme l’objectivité, étymologie parfaitement claire et conforme au sens ; le russe svid’et’el’ et l’anglais wit-ness mettent l’accent sur la notion de « voir et savoir » (racine indo-européenne vid-) mais le premier fait précéder le radical du préverbe s- (équivalent du latin co-) : le témoin « voit avec » ou assiste de son savoir, où l’on peut voir un rapprochement sémantique avec le mot hébreu ‘ed , de la même famille que ‘eda : communauté. Le hongrois rattache le mot témoin à la notion d’enseignement. Une langue comme le finnois voit moins le mot du côté du sujet que de la fonction : todistaja est celui qui dit le vrai, la vérité ( tosi ). Ainsi la connaissance de ces étymologies peut-elle nous aider d’une part à compléter et même à enrichir la perception qu’on a du sens d’un mot, d’autre part à imaginer une sorte de géographie des préférences sémantiques : les uns voient et savent, les autres sont là pour assister, d’autres sont les garants d’une communauté, d’autres encore affirment ou proclament.

Vérité de l’étymologie ? Fait-elle « sa propre réclame » ? Réclame : « petit article que l’on insère dans le corps d’un journal et qui contient ordinairement l’éloge payé d’un livre, d’un objet d’art, dont le titre se trouve aux annonces », « annonce payée », ajoute le Bloch-Wartburg, « naturellement laudative » : mais l’étymologie, elle, donne la vérité gratuitement et sans flatterie, et elle ne la donne qu’au terme d’un cheminement long et parfois hasardeux, où il faut écarter les tentations d’un rapprochement facile, les séductions d’un faux éclairage. » Ibant obscuri… ». « Réclame », au sens de ce déverbatif du latin reclamare « se récrier, protester », mais ici humblement faire entendre sa voix étouffée par l’histoire pour retrouver la fraîcheur des origines.

 

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JEANNE d’ARC et CHARLES PÉGUY



DANS QUELLE LANGUE LES ANGLAIS PARLAIENT-ILS

À JEANNE D’ARC ?

Naissance d’un grand conflit de nationalités

 

 

Georges Peyronnet

Maître de conférences honoraire d’Histoire Médiévale

Université de Bretagne Occidentale (Brest)

 

 

1. Position du problème

 

Les historiens sont d’accord aujourd’hui pour estimer qu’au début de la guerre de Cent Ans on ne distingue pas d’opposition entre un sentiment national français et un sentiment national anglais. Il s’agit d’une pure querelle dynastique entre deux familles princières d’origine française au sujet de l’héritage de la couronne de France : les Valois sur le continent, les Plantagenêt outre-Manche ; les premiers se prévalant de la prétendue loi salique pour assurer la succession des Capétiens tombée en déshérence : les seconds forts de leur parenté plus rapprochée en ligne féminine avec les derniers Capétiens. Ajoutons le fait que le roi d’Angleterre était un grand féodal français par sa possession héréditaire du duché de Guyenne, reconnue par les traités diplomatiques passés avec les rois de France jusqu’à l’ouverture de la guerre de Cent Ans.

 

Pendant la première période de celle-ci, jusqu’à la fin du XIVe siècle, il n’y a guère de trace de véritables sentiments patriotiques d’un côté ou de l’autre du Channel. Les ravages des chevauchées anglaises en France suscitent bien des amertumes. Mais les routiers au service du roi de France en causaient tout autant. Certes, bon nombre de villes et de seigneurs aquitains s’opposèrent à l’exécution du traité de Brétigny-Calais, par lequel Edouard III d’Angleterre abandonnait ses prétentions à la couronne de France, mais obtenait en échange une vaste principauté dans le sud-ouest de notre pays, en toute souveraineté. Toutefois ceci n’empêcha pas des communautés et des seigneurs gascons de manifester au Prince Noir, fils d’Edouard III et son représentant en terre française, une fidélité sans faille, tandis que les ducs de Bretagne de la maison de Montfort s’appuyaient sur l’alliance anglaise pour contrer diplomatiquement et militairement les visées des Valois sur leur duché. Dans les dernières années du XIVe siècle, des négociations de paix entre les monarchies anglaise et française furent bien près d’aboutir, et n’échouèrent qu’à cause des complications internes survenues dans chacun des royaumes.

 

Au XVe siècle, les choses prirent un tour différent. Le célèbre traité de Troyes demeure encore ambigu : Charles VI y déshérite son fils comme assassin présumé de Jean sans Peur et reconnaît la légitimité de l’accession des Lancastre, rois d’Angleterre depuis la fin du XIVe siècle, à la couronne de France : accession sanctionnée par le mariage entre Henry V d’Angleterre et Catherine, fille de Charles VI. Le Parlement de Paris et les États Généraux de Languedoïl acceptèrent le traité. Mais ce dernier stipulait qu’il s’agissait d’une union purement personnelle entre les deux royaumes, chacun gardant ses lois, ses coutumes et son gouvernement propres. A ce prix, on ne voit pas qu’il y ait eu d’opposition massive au traité dans les provinces occupées par les forces anglaises ni dans les possessions des ducs de Bourgogne en France, dont les sujets servaient sans broncher la politique d’alliance étroite avec l’Angleterre. Charles VII avait pour lui des juristes et des gens d’Église convaincus de l’invalidité d’un traité conclu par un roi fou au détriment des lois successorales fondamentales du royaume : ils croyaient également que Charles VII était innocent du meurtre de Jean sans Peur. Mais parmi le reste de ses partisans, les Français d’oïl étaient plutôt en minorité devant les gens d’oc et les Dauphinois : habitants, ceux-ci, d’une terre d’Empire extérieure au royaume de France.

 

Jeanne d’Arc était de langue d’oïl. Mais ses origines régionales ne comptent guère dans l’affirmation de sa mission. Elle était champenoise, plus que lorraine ; or beaucoup de Champenois avaient basculé dans le camp d’Henri V et d’Henri VI : l’un des membres les plus représentatifs de cette tendance anglophile était Pierre Cauchon, vidame de l’église de Reims, dont la famille, de grands bourgeois, était originaire. L’essentiel de la revendication johannique, c’est la justice à rendre, au nom de Dieu, à l’héritier légitime de la couronne de France, dépossédé par force contre tout droit. C’est une revendication chrétienne et non patriotique. Cependant, devant l’entêtement des Anglais à se maintenir en France, on voit que Jeanne englobe dans une même réprobation tous les originaires d’outre-Manche qui se trouvent en territoire français : représentants du pouvoir, nobles et capitaines, soldats. Mais la Pucelle ne manifeste aucune hostilité foncière envers la maison royale d’Angleterre, ni même contre les officiels français ralliés à la cause des Lancastre ; on le vit à Rouen : jamais, dans son procès, l’héroïne n’accusa ses juges de ce qu’on appellerait aujourd’hui "collaboration avec un ennemi de la nation". Et jamais elle n’exprima la moindre velléité de poursuivre la guerre en Angleterre. Elle en voulait au duc de Bourgogne et à ses sujets d’aider les Anglais, mais c’est un manque de loyalisme envers Charles VII qu’elle leur reprochait ainsi, non un manque de patriotisme français.

 

Toutefois les victoires de Jeanne sur la Loire, le prestige du sacre de Reims, le martyre final de l’héroïne, tout cela cristallisa le sentiment patriotique français. Désormais Charles VII eut pour lui, non seulement la légitimité reconnue finalement par l’Église et la Papauté, mais le fait que les Français, de plus en plus, considéraient tous les Anglais comme des étrangers qui n’avaient rien à faire en France. Et la réciproque s’affirmait aussi, bien que la guerre n’atteignît pas le territoire anglais. Les Lancastre eurent beau s’accrocher vainement à la Normandie, le peuple anglais, ulcéré par le lâchage bourguignon du traité d’Arras, sentait bien que toute la France était désormais pour l’Angleterre un territoire extérieur, sans aucun lien réel avec l’île britannique. Cette opposition de deux mentalités, que l’on peut désormais appeler "nationales", s’accentuera tout au long de la deuxième partie du XVe siècle.

 

Plusieurs aspects de ces divergences ont été soulignés déjà : par Bossuat pour les jugements rendus par le Parlement de Paris, par M. Contamine pour le progrès des propagandes opposées, visibles dans les sources narratives. Nous voudrions insister ici sur un autre indice de cette séparation : la différenciation linguistique, encore insuffisamment envisagée dans la perspective historique où nous nous plaçons.

 

 

2. Une signature illustre : française ou anglo-française ?

 

Nous avons conservé seulement trois lettres portant la signature de Jeanne. Signature autographe ? On en a longuement discuté[1] : ce n’est pas ici le lieu de reprendre ce problème. Le style de ces lettres, et leur destinée postérieure, montrent qu’elle les a, sinon dictées de bout en bout, du moins approuvées. Peu nous importe ici. Ce qui nous retient, c’est l’orthographe de la signature : Jehanne ; orthographe de clerc, issue du latin Johanna ; de même pour le masculin Jehan et Joannes ; mais probablement prononcés déjà comme aujourd’hui J(e)anne et J(e)an. Ce qui nous induit à cette probabilité, c’est une remarque, à notre connaissance, non utilisée jusqu’ici. Vers la fin de la scène tragique de l’abjuration de Jeanne au cimetière de Saint-Ouen, à Rouen, le 24 mai 1431, on doit se rappeler le témoignage de l’huissier rouennais Jean Massieu – qui ne fut pas contredit – au procès de Jeanne en nullité, en 1456 : la malheureuse Pucelle, pressée par les clercs et par la foule d’accepter l’acte d’abjuration préparé par le tribunal, déclara s’en remettre aux décisions de l’Église. A ce moment, Massieu, comme huissier du tribunal, fit passer à Jeanne, pour qu’elle la signe, une courte "cédule" déclarant en quelques lignes que l’accusée se soumettait en tout au jugement de l’Église. Ce document avait probablement été confectionné d’avance ; il fut communiqué, au moment opportun, au prédicateur Erard, qui le remit à l’huissier Massieu, lequel s’efforça de le lire à Jeanne. Le public vit celle-ci tracer au bas de la cédule son "seing manuel" – annoncé dans ces termes à la fin du document – une croix. On a beaucoup glosé sur la signification réelle de ce signe. Ce qui nous intéresse à présent, c’est la signature de la Pucelle qui précède ce signe. Autographe ? Des témoins crurent voir Massieu conduire la main de Jeanne : il ne dit rien de tel dans ses dépositions du Procès de nullité.

 

Quoi qu’il en soit, ce qui retient notre attention, c’est l’orthographe de cette signature. En effet, on n’a jamais relevé, jusqu’ici, celle que donne la source documentaire la plus ancienne du procès de Rouen, racine des différents autres manuscrits de ce Procès : "Je Jhenne (c’est ce que nous soulignons), appelée la Pucelle... Signé Jhenne"[2] C’est la seule fois où parait cette graphie[3]. Dans les dépositions au Procès de nullité, tous les témoins rouennais qui certifièrent avoir été présents à la scène du cimetière de Saint-Ouen déclarèrent avoir entendu Massieu lire la "cédule courte" à la pucelle en prononçant "Jeanne". Qu’est-ce à dire ? Est-ce que la graphie "Jhenne" ne correspondrait pas, si on omet l’"h" étymologique – comme pour "Jehanne" – à la prononciation anglaise actuelle du prénom "Jane" ? Si on admet cette hypothèse, on s’expliquerait que ce soit Laurent Calot, secrétaire du roi d’Angleterre et d’origine anglaise – cité par un des témoins du Procès en nullité présents à la scène de Saint-Ouen[4] – qui ait rédigé la cédule ; mais Massieu, français, l’aurait lue en prononçant le prénom de la Pucelle à la française. Cette explication pourrait demeurer à l’état de pure supposition. Mais une autre remarque va nous permettre de l’étayer.

 

 

3. Une autre signature illustre à la même époque : même question

 

Cette autre signature figure sur un document émanant de Jean, duc de Bedford, régent du royaume de France pour Henri VI[5] : acte authentifié par une trace de sceau, sous la forme de deux incisions pour le passage d’une queue de parchemin, ainsi que deux taches de cire rouge. On se trouve ici dans l’époque où la signature de l’auteur, pour les actes de chancellerie, coexiste de plus en plus avec le sceau, avant de supplanter ce dernier au XVIe siècle. Dans le texte de l’article présentant et transcrivant cet acte, l’auteur a précisé : document "autographe de Jehan Plantagenêt duc de Bedford". Il faudrait restreindre l’acceptation d’"autographe". Car le fac-similé donné dans l’article montre une écriture de chancellerie française – le texte de l’acte est en français – courante au XVe siècle ; il s’agit en effet de la chancellerie de Bedford installée dans le palais des archevêques de Rouen : ville d’où le document est daté du 21 février 1430 (nouveau style) ; au revers de la lettre, sous le pli inférieur on lit : "par Monseigneur le régent du royaume de France, duc de Bedford", signé "G. Ferrières". L’écriture de la signature à l’avers ressemble un peu, mais pas tout à fait, à celle du texte. Et la présomption d’autographie de cette signature se trouve renforcée par une différence de graphie. Car le texte de l’acte porte écrit : "Jehan Regent le Royaume de France duc de Bedford..." et plus loin "messire Jehan d’Alencon". Mais la signature se lit "Johan". Là encore : qu’est-ce à dire ? Sinon que les scribes français de Rouen suivaient la prononciation actuelle "Je(h)an", mais que le duc anglais s’approchait de la prononciation anglaise "Joh(a)n" ? Cette nouvelle hypothèse se trouve corroborée par un fait analogue. Le 14 juin 1429, à Corbeil, Bedford avait signé de sa main son premier testament, rédigé en français. Ce texte débute ainsi : "Nous Jehan, régent le royaume de France, duc de Bedford...", mais il est signé "Johan". C’est le même dualisme que la quittance du 21 février 1430. Il en est exactement de même dans un legs de Bedford à trois de ses exécuteurs testamentaires : acte également daté du 14 juin 1429[6].

 

Nous constatons donc ici, dans les années 1429-30, des indices probants de divergences linguistiques entre Anglais et Français. Ces observations ne sont pas isolées. Dès le 14 décembre 1413, dans un acte en français enregistré dans les French Rolls aux archives royales d’Angleterre (actuellement Public Record Office à Londres), Henri V promulguait des lettres patentes accordant pleins pouvoirs à Johan d’Abrychecourt, chevalier, pour ratifier des trêves passées avec le duc de Bretagne[7]. On retrouve ici l’orthographe anglaise Johan pour un nom de famille apparemment français, d’après le lieu d’origine mentionné. Ce faisceau de conjonctures nous pousse à élargir l’enquête : à l’époque de Jeanne d’Arc, comment se présentaient les rapports linguistiques entre Anglais et Français d’oïl ?

 

 

4. Dans quelle langue Jeanne d’Arc et les Anglais parlaient-ils devant Orléans ?

 

Autant qu’on le sache, personne n’a jamais entendu Jeanne prononcer un mot d’anglais. Le contraire eut bien surpris : comment aurait-elle pu apprendre au moins quelques mots d’une langue aussi différente de la sienne, elle qui parlait français avec l’accent des marches de l’Est ? "En nom Dé !" s’écriait-elle, et "Rends-ti au roi des cieux" criait-elle à Glasdale devant Orléans. Pouvait-elle apprendre un peu d’anglais dans sa prison ? Ce n’était vraiment pas le lieu ni le moment pour elle d’un tel exercice requérant un minimum d’attention et d’application ; d’ailleurs elle aurait eu de bien mauvais enseignants : nous allons revenir sur ce point. D’autre part Jeanne francisait les noms des capitaines anglais qu’elle affrontait. Dans sa bouche, Glasdale devient "Glacidas", "Clasdas", ou "Classidas"[8]. Dans sa fameuse lettre de sommation adressée au roi d’Angleterre vers la mi-avril 1429, William de la Pole, comte de Suffolk, est devenu "Guillaume de la Poule, comte de Suffort", Talbot est "Thalebot", Thomas Scales "Thomas sire d’Escalles" ; certes, cette lettre a été dictée et transcrite par le docteur en droit Jean Erault, mais ce dernier suivait la prononciation de la Pucelle, que lui-même devait sans doute aussi pratiquer[9]. Pour le reste, Jeanne utilisait des francisations devenues courantes depuis longtemps, au fil de la guerre : "godon" désignait les Anglais en général, de leur juron favori God damn (me)[10].

 

De même, à l’intérieur des Charentes disputées depuis le XIIIe siècle entre les Anglais et Français, la coiffe étroite et longue que les femmes ont portée jusqu’au XXe siècle pour travailler aux champs en se protégeant du soleil ou de la pluie s’appelle "quichenotte" : vocable de français d’oïl, inconnu en langue d’oc où la même coiffure se dit calina (contraction de capelina) ; or "quichenotte" est la francisation de l’anglais kiss not ("n’embrassez pas")[11] : les soldats anglais étaient-ils donc plus entreprenants dans les Charentes qu’en Guyenne, pourtant au pouvoir de l’Angleterre depuis le XIIe siècle ? Peut-être, en région de langue d’oc, étaient-ils plus disciplinés, tandis que les Charentes formaient un front de combat, sur lequel, au reste, la langue d’oc avait reculé devant la langue d’oïl en même temps que le pouvoir du roi de France avançait sur le terrain.

 

Les premiers échanges verbaux entre Jeanne d’Arc et les Anglais eurent lieu sous les murs d’Orléans. Louis de Coutes, alors jeune page de Jeanne, déclara, lors du Procès en nullité, que dès le lendemain de son entrée dans Orléans – qui avait eu lieu le 29 avril 1429 – Jeanne se rendit dans un retranchement français en face d’une bastille anglaise : elle somma les ennemis de décamper, de vive voix ; des "seigneurs et capitaines anglais" lui répondirent par des injures, l’appelant "vachère" et menaçant de la faire brûler s’ils la capturaient[12]. Parmi ces insulteurs figurait un certain "bâtard de Granville", qui fit demande à Jeanne, d’après le frère augustin Pasquerel, aumônier de la Pucelle, si elle voulait que des hommes se rendent à une femme, et qui traita les Français de Charles VII de "maqueraux mescréants"[13]. Les assiégeants avaient donc bien compris, en gros ce que leur avait dit Jeanne. Or il n’y avait plus de Bourguignons dans leurs rangs : le duc Philippe avait retiré ses troupes au début d’avril 1429, à la suite d’une querelle avec Bedford. Mais le "Grandville" insulteur de Jeanne pouvait être normand.

 

Le 5 mai, Jeanne fit passer aux Anglais une lettre qu’elle avait attachée sur le bout d’une flèche lancée par un arbalétrier ; la Pucelle proposait aux ennemis un échange de prisonniers ; elle leur cria : "Lisez, ce sont nouvelles !". Mais eux, après avoir pris connaissance de la lettre, répondirent par des huées : "Ce sont des nouvelles de la putain des Armagnacs !" Elle en pleura[14]. Notons au passage qu’un certain nombre de ribaudes qui suivaient alors les armées s’habillaient souvent en page. Que penser de ce dialogue ? Les Anglais savaient donc le français ? On peut supposer que c’était au moins le cas, dans leurs rangs, pour leurs officiers ou pour des compagnons d’armes français recrutés dans les provinces occupées. D’autre part, on constate, au long des promiscuités de guerre, d’occupation militaire ou de captivité, la permanence d’un fait psychologique : en ces conditions de vie frustes, les premiers rudiments que l’on apprend de la langue de l’adversaire appartiennent au vocabulaire courant le plus grossier. Réciproquement, l’adversaire comprend ce que son antagoniste lui dit alors, et pour cause : ainsi les Français devant Orléans pouvaient rapporter pour la postérité les insultes des Anglais. On ne doit pas s’étonner de voir le capitaine anglais Glasdale et ses hommes lancer un flot d’injures à Jeanne, l’appelant, eux aussi, "vachère", et sans doute également "paillarde" et "ribaude". Dunois, déposant au Procès en nullité, précisa que "Glassidas avait été celui qui parlait de la Pucelle le plus injurieusement, avec le plus de mépris et d’ignominie"[15]. Dunois ne sachant manifestement pas l’anglais – du moins en 1429 –, Glasdale injuriait donc Jeanne en français ; ses soldats répétaient. Jeanne au reste, en attaquant les Tourelles, rappela l’insulte à laquelle elle avait été la plus sensible : "Clasdas !" lui cria-t-elle, "tu m’as appelée putain ; moi j’ai grand pitié de ton âme et de celle des tiens[16].

 

5. Jeanne et l’idiome anglais à Rouen

 

La Pucelle ne devait plus parler à des Anglais jusqu’à Rouen. Dans le bref affrontement militaire à Montépilloy du 14 août 1429, en Ile-de-France, les Anglais ne répondirent pas aux défis lancés par les capitaines de Charles VII. Devant Paris, Jeanne eut affaire à des adversaires français : Bedford avait quitté la ville avec ses troupes afin de la laisser sous la protection du duc de Bourgogne, d’après un accord récent passé avec celui-ci. Devant Compiègne, au cours de la fatale sortie du 23 mai 1430 qui lui coûta la liberté, Jeanne fut coupée de ses lignes arrière par la venue d’un contingent anglais qui lui barra l’accès du pont de la ville. Mais, dans la mêlée qui suivit, la Pucelle ne fut aux prises qu’avec des Bourguignons qui la désarçonnèrent et la capturèrent. Elle ne devait retrouver des Anglais qu’au Crotoy, le 20 décembre 1430, sur la rive nord de la Somme, dans le comté de Ponthieu devenu possession directe du roi d’Angleterre depuis le traité de Calais en 1360 : c’est là que les Bourguignons remirent la captive à une forte escorte anglaise qui la conduisit au château de Rouen, où elle arriva probablement la veille de Noël 1430. On doit présumer que pendant ce voyage elle était trop abattue moralement et physiquement pour tenter quelque échange verbal avec ses gardiens.

 

La situation changea quand Jeanne fut incarcérée dans un étage de la tour principale du château de Rouen[17], tenu par une garnison anglaise sous les ordres d’un grand seigneur anglais, Richard de Beauchamps, comte de Warwick, gouverneur de Rouen ; château qui servit temporairement de résidence au jeune roi d’Angleterre Henri VI, en même temps que Jeanne y était prisonnière : on doit signaler que Warwick avait été désigné par le conseil royal d’Angleterre, en juin 1428, comme précepteur du petit Henri VI. Pendant son procès, la Pucelle fut naturellement confrontée surtout à ses juges d’Église et à leur personnel administratif (huissiers, greffiers), tous français et sachant le latin, langue internationale usitée par les clercs pendant tout le Moyen Âge. En ce qui concerne cependant la garde militaire de la prisonnière, elle était entièrement anglaise et dépendait totalement de Warwick. Ce dernier avait désigné tous les geôliers : désignations confirmées par Pierre Cauchon ; l’aval de celui-ci, président du tribunal ecclésiastique, était indispensable, mais on ne voit pas pourquoi ni comment il aurait contré la nomination de tel ou tel des gardiens. Pour la serrure de la cellule où Jeanne était enfermée, il y avait trois clés : l’une était détenue par Henri Beaufort, cardinal de Winchester, demi-frère du roi d’Angleterre Henri IV et chancelier d’Angleterre, qui suivit le procès de Jeanne d’Arc de bout en bout. La seconde clé fut confiée au vice-inquisiteur en fonction à Rouen, Jean Lemaître, qui assista Cauchon pendant le procès. La troisième clé fut donnée à Jean d’Estivet, promoteur pour les causes criminelles au diocèse de Beauvais, que Cauchon commit comme accusateur public contre Jeanne. On ne voit pas qu’il y ait jamais eu litige entre ces trois personnages et les Anglais à propos de ces clés : sans doute, par cette répartition, voulait-on sauver les apparences, car la captive aurait dû normalement être mise en prison d’Église, pour une cause d’Inquisition, et non en prison militaire[18].

 

Les véritables geôliers étaient donc anglais. Cauchon supervisait l’emploi des clés jusqu’à un certain point, car le curé Taquel, notaire au procès, nous apprend qu’un Anglais gardait l’entrée du cachot : sans son autorisation personne ne pouvait approcher Jeanne, pas même les juges[19]. Cauchon nomma trois gardiens que Warwick lui avait proposés, choisis parmi les "hommes d’armes" anglais, c’est à dire parmi les soldats réguliers de la cavalerie : John Bervex, William Talbot et John Grey qui était écuyer[20]. Ces trois préposés prêtèrent serment, entre les mains de Cauchon, de ne jamais laisser Jeanne parler à personne sans la permission de l’évêque de Beauvais. De plus, les trois gardiens eurent sous leurs ordres une petite compagnie de quatre ou cinq soldats qui surveillaient en permanence la cellule de Jeanne – au moins trois dans la pièce, et deux sur le seuil – tant les Anglais avaient peur de voir leur captive s’évader, d’une manière ou d’une autre, ou mettre fin à ses jours ; ces gardes du corps étaient également anglais[21]. Longtemps on dit que ces gardes étaient "de la plus misérable condition, des houssepaillers en français"[22] : ces termes sont ceux de la déposition de l’huissier Massieu au Procès en nullité. Mais cette affirmation prête à la critique : Massieu est un témoin trop prolixe pour ne pas être soupçonné de quelque affabulation ; c’était, par ailleurs, un prêtre qui n’était pas sans reproche sur le chapitre de la morale : il fut condamné, le 3 février 1431, à payer une amende pour avoir accepté de l’argent de certains clercs cités par lui ; en 1438-39, il fut poursuivi pour mauvaises mœurs, de même qu’en 1458-59[23] ; bref, c’était un personnage un peu douteux. On a donc pensé que les cinq gardiens anglais, tout simples soldats qu’ils étaient, ne pouvaient être considérés comme des palefreniers – ce que signifiait originairement "houspilleurs". La discipline anglaise était stricte, et les cinq gardes avaient été pris dans la troupe du bailli de Rouen, composée de sujets d’élite.

 

Il n’en reste pas moins que leurs rapports avec la prisonnière furent très mauvais. Jeanne se plaignit souvent de ses gardiens, disant "qu’ils la tracassaient beaucoup et la maltraitaient"[24]. Alors se pose le problème des relations linguistiques : dans quelle langue la prisonnière et ses geôliers communiquaient-ils ? La Pucelle ne savait pas l’anglais. Ses gardiens étaient anglais, mais, triés dans la garnison rouennaise, ils séjournaient sans doute en France depuis un temps assez long. Jeanne entretenait avec eux une sorte de dialogue, puisqu’elle leur reprochait leurs invectives. Mais on ne peut guère aller plus loin : ces injures étaient-elles proférées en anglais ? En français archaïque ou mal prononcé, mélangé d’anglicismes ? Jeanne a pu seulement reprocher à ses persécuteurs de crier trop fort, sans comprendre leur langage. Elle se plaignait d’être tournée par eux en « dérision » : ce pouvait être au vu d’une simple mimique grossière, voire obscène. De toute façon, les gestes ici suffisaient, sans paroles, pour effrayer la prisonnière. Un historien anglais conclut en rappelant « quelles blessures cruelles pouvaient causer les paroles de Jeanne », on est bien d’accord sur l’expression verbale directe et franche de la Pucelle, et sur sa capacité de répartie mordante : mais encore une fois, quel effet cela pouvait-il avoir sur des soldats anglais ne sachant pas le français, ou si peu ?

 

Pourtant l’un deux en savait assez pour avoir été fortement choqué d’un propos de la prisonnière : il est vrai qu’il s’agissait du lieutenant général en Normandie Humphrey, comte de Stafford. Ce dernier assistait à une entrevue entre la captive, Warwick et deux seigneurs bourguignons ; Jeanne alors déclara : « ...même s’ils étaient cent mille de plus qu’à présent, ces godons n’auraient pas le royaume ». Stafford, furieux, tira sa dague à moitié pour frapper Jeanne ; Warwick l’en empêcha[25]. Warwick lui-même devait savoir assez bien le français. Le frère dominicain Guillaume Duval, de Rouen, rapporte en effet[26] qu’il se trouva un jour présent lors d’une session du procès avec son confrère Isambart de la Pierre, qui, pendant qu’on interrogeait Jeanne, avertissait cette dernière par des signes ou « en la touchant de la main ». L’après-midi de ce jour, Warwick, dans la cour du château, se répandit en injures contre Isambart et lui dit : « Pourquoi ce matin touchais-tu ainsi cette Jeanne ? Et pourquoi lui faisais-tu ainsi de tels signes ? Il ajouta en jurant que... il le ferait jeter dans la Seine ». Isambart ne fut protégé des suites de cet accès de colère que par l’intervention du vice-inquisiteur Jean Le Maître, qui dirigeait le procès avec Cauchon et qui confirma le récit de Duval[27].

 

En reprenant la narration de Massieu, la captive, le matin du dimanche 27, prise d’un besoin naturel, voulut aller aux latrines situées à côté de sa cellule et demanda que ses gardes la déferrent et lui rendent ses habits de femme. Les soldats refusèrent en jetant les habits d’homme sur le lit et en disant à Jeanne : « Lève-toi ! » Ils lui parlaient donc en français. Jeanne rappela que cet habit masculin lui avait été interdit par les juges. Les gardes ne voulurent rien entendre. Pendant tout le matin, jusqu’à midi, la malheureuse réitéra sa demande, en se heurtant toujours au même refus ; elle se résigna dès lors à reprendre l’habit d’homme, et malgré ses demandes renouvelées, ses gardiens, pendant toute la journée, continuèrent de lui refuser son vêtement de femme. On connut au dehors cette reprise de l’habit masculin. C’est pourquoi les juges commirent les notaires, qui vinrent constater ce cas de relapse, tandis que Jeanne leur « exposait ses motifs d’excuse » (au dire de Massieu).

 

Ce dernier précise qu’André Marguerie, assesseur au procès, chanoine de Rouen, voulut aussi constater, avec un certain nombre d’autres personnes, la reprise des vêtements d’homme et s’enquérir des motivations de Jeanne à ce sujet ; d’après Massieu, Marguerie avait alors déjà vu Jeanne en habit masculin[28]. Mais un soldat anglais les menaça de sa lance en les appelant « traitre armagnac ». Ici encore, on voit que les soldats anglais du château de Rouen connaissaient les insultes en français envers les partisans de Charles VII. Marguerie et ses compagnons, terrifiés, se retirèrent. Massieu contredit alors la vérité, car il expose que Marguerie vit cependant Jeanne, alors que l’intéressé dit avoir quitté la cour du château sans avoir osé pousser plus loin. Contradictions supplémentaires : le notaire Manchon dit que lui-même et les deux autres notaires, commis pour examiner Jeanne le dimanche 27 après-midi, se heurtèrent à quatre-vingt ou cent Anglais qui les menacèrent en les appelant « traistres Armigneaux et faulx conseillers » – ce qui est, en langue d’oïl ou en franco-normand, plus vraisemblable que l’ » armagnac » de Massieu. Là-dessus les notaires s’en retournèrent, et Manchon ne put voir Jeanne que le lendemain 28, en compagnie de Cauchon, sous la protection d’une escorte fournie par Warwick[29].

 

Le récit de Marguerie se trouve corroboré par Jean Beaupère : celui-ci fut envoyé par Cauchon près de Jeanne, avec le chanoine rouennais Nicolas Midi, lui aussi assesseur au procès, le dimanche après-midi. Mais ils ne purent trouver le détenteur de la clé de la prison : en attendant qu’il arrive, des Anglais lui dirent alors « paroles comminatoires, comme rapporta ledit Midy audit parlant » (Midi ne témoigna pas au procès en nullité : il était mort dans l’intervalle) ; « c’est assavoir que qui les getterait tous deux dans la rivière, il seroit bien employé ». Tous deux s’en retournèrent alors et, sur le pont du château, « oyt ledit Midy, comme il le rapporta audit parlant, semblables parolles ou près d’icelles par autres Anglois prononcées »[30]. Midi savait-il l’anglais ? C’est peu probable. Ces « Anglais » étaient-ils des mercenaires normands ? L’hypothèse la plus admissible parait être celle des soldats venus d’Angleterre, mais assez au fait du vocabulaire français « comminatoire ».

 

On voit reparaître la question linguistique lors de l’abjuration de Saint-Ouen. Les soldats anglais chargés de surveiller la place où se déroulait la scène n’ont certainement rien compris au latin et au français des paroles des clercs et de Jeanne. Mais un secrétaire fort actif du roi d’Angleterre, Laurent Calot, se fit l’interprète du mécontentement anglais en interpellant Cauchon pour lui reprocher de faire traîner les choses ; en français sûrement, puisque l’évêque répliqua tout de suite en exigeant des excuses, qui lui furent présentées sur l’intervention du cardinal de Winchester présent à la discussion. C’est le même cardinal qui, interrogé par Cauchon sur ce qu’il fallait faire de Jeanne après qu’elle eut paru signer la cédule, répondit à l’évêque de "recevoir Jeanne en pénitence" : dialogue en latin ? ou en français ? Quant à la remarque irritée du comte de Warwick, disant que Henri VI était mal servi puisque Jeanne échappait au bûcher, elle a dû certainement être faite en français, puisque l’un des docteurs répondit : "Seigneur, ne vous faites pas de soucis ; nous la rattraperons bien"[31] ; un dialogue aussi direct ne fait pas penser à l’intervention d’interprètes.

 

 

6. Les dernières heures de Jeanne d’Arc

 

Dans ces moments dramatiques, on entrevoit encore des problèmes de compréhension linguistique. Sur la place du Vieux Marché, lieu du supplice, il y avait environ, pour maintenir l’ordre, cent vingt Anglais en armes[32] ; le reste de l’assistance était composé de clercs, français et anglais, et de la foule des badauds rouennais, français. Pas de tumulte verbal ici ; on n’est plus au cimetière Saint Ouen : Jeanne va mourir, inéluctablement. Cependant un Anglais réagit à une parole de la suppliciée : cette dernière, sur l’estrade en face du bûcher, après le prononcé de sa condamnation par l’Église, demande à l’huissier Massieu, qui l’accompagnait, d’avoir une croix devant les yeux ; alors, déclara Massieu en 1456[33], un Anglais se trouvant sur les lieux fit une petite croix avec un bâton, "que Jeanne prit, baisa et posa sur sa poitrine". Massieu ne dit pas qu’il s’agissait d’un soldat : ce dernier aurait risqué très gros à sortir des rangs. Un clerc alors, proche de l’estrade, et qui avait compris le français de Jeanne ?

 

Etait-il sorti des rangs, cet "homme d’armes" anglais qui, dans un mouvement de haine prémédité, apporta de sa main un fagot au bûcher sur lequel Jeanne était déjà dans la flamme[34] ? En entendant la malheureuse invoquer alors Jésus, cet homme se trouva presque mal ; on l’emmena dans une taverne : il s’y remis en buvant. Puis il déjeuna avec un frère prêcheur, anglais, qui servit ensuite d’interprète – le frère Isambart en fut témoin – le militaire reconnut la gravité criminelle de son geste et se repentit de sa haine contre Jeanne. Ce guerrier ne savait donc pas le français. Mais il n’appartenait sans doute pas au service d’ordre : ce dernier l’avait simplement laissé passer, bien d’accord avec le geste hostile à Jeanne. En effet, rappelons qu’"homme d’armes" désigne un cavalier, qui n’avait pas à faire la police au Vieux Marché. D’un autre côté, sa position dans l’armée devait être assez modeste : on voit mal un grand chef anglais se laisser entraîner dans une taverne pour déjeuner avec un simple frère dominicain, même anglais. La connaissance du français se limitait donc aux commandements les plus élevés.

 

La preuve en est encore dans un autre des témoignages du Procès en nullité. Tandis que la plupart de ceux-ci déclarent que les clercs, sur la place du Vieux Marché, étaient finalement en larmes ou tout au moins au bord des larmes, partageant l’affliction du public populaire devant le triste spectacle offert à leurs yeux et à leurs oreilles, le médecin rouennais Guillaume de la Chambre, qui assistait à la scène, affirme que quelques Anglais riaient[35]. Quels Anglais ? Des chefs, savourant leur victoire contre Jeanne ? Mais alors que les témoins désignent les grands clercs présents – Cauchon, Winchester et d’autres – aucun ne mentionne un responsable militaire anglais : Warwick avait dû rester au château pour mieux surveiller l’ordre dans l’ensemble de la ville de Rouen, pendant cette journée délicate. Les rires devaient venir des rangs de la soldatesque : ne comprenant rien au français des juges et de Jeanne, ces soudards, contents de voir brûler Jeanne, s’amusaient en regardant celle-ci s’abîmer en sanglots et lamentations, pour se tordre finalement sur le bûcher.

 

Tous cependant ne partageaient pas ce plaisir de bas étage. Le supplice eut lieu vers midi. La prisonnière et son escorte étaient arrivées sur la place à neuf heures. Pendant trois heures, le service d’ordre avait subi les prédications, suivies des prières de Jeanne en français : ces troupiers n’y avaient rien compris ; leur estomac criait famine ; certains de leurs capitaines finirent par interpeller Massieu, qui se tenait au pied du bûcher pour conforter la suppliciée : "comment, prêtre, nous ferez-vous ici dîner ?"[36]. La phrase fut-elle traduite, ensuite, de l’anglais ? Sans doute pas. Les interpellateurs savaient donc le français ; la question se pose encore. Des mercenaires normands ? Commandant à de purs anglais ? C’est douteux. Des chefs anglais alors, qui pouvaient se permettre de parler sous les armes pour traduire le mécontentement de leur troupe : inquiets peut-être aussi de la pitié manifestée pour Jeanne parmi les clercs et le public, dans le dos des soldats chargés de contenir la foule. Ces chefs subalternes savaient assez de français pour se faire entendre du prêtre français.

 

Ces ultimes épisodes de la vie de Jeanne d’Arc soulignent qu’il existait un clivage chez les Anglais occupant la France dans leur connaissance de la langue française ; en bas, chez les simples fantassins, rien ou si peu : quelques insultes ; un peu plus haut dans l’échelle hiérarchique, le vocabulaire est plus étendu ; les grands seigneurs et les clercs, eux savent, sinon le moyen français du XVe siècle, au moins assez d’anglo-normand pour comprendre ou se faire comprendre. Mais où passait précisément le clivage ? Il convient de replacer ce problème difficile dans un cadre plus général.

 

 

7. Le progrès de l’anglais à la fin du Moyen Âge

 

En Angleterre, depuis la conquête normande au XIe siècle, les langues pratiquées étaient l’anglo-saxon dans le peuple, l’anglo-normand dans les cours et les manoirs, le latin dans les églises et dans les écoles (mais dans celles-ci on apprenait aussi le vieux français). Un proverbe anglais répandu disait (dans sa traduction française) : "Jacques serait un gentilhomme s’il pouvait parler français". On doit se rappeler les comparaisons entre mots saxons et normands pour désigner un même animal au début de l’Ivanhoe de Walter Scott (écrit en 1820), qui se passe à la fin du XIIe siècle ; et peu après Augustin Thierry reprenait le même thème dans son Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands (1825). Cette structure trilingue subsista jusqu’au milieu du XIVe siècle. En 1295, on avait bien vu Edouard Ier pousser le parlement à défendre la langue anglaise, mais il le faisait en latin. Cependant, c’est à partir du règne du même Edouard Ier (1272-1307) que les rois d’Angleterre parlèrent non plus le français, mais l’anglais. C’est après la Peste Noire que les écoles élémentaires, en Angleterre, abandonnèrent le français pour enseigner uniquement en anglais. Froissart – qui rédige vers la fin du XIVe siècle – signale que le Parlement de Londres tenta de réagir en recommandant aux nobles et aux bourgeois anglais de faire apprendre le français à leurs enfants "pour les commodités des guerres"[37]. Mais dans un passage ultérieur, le même auteur expose que les Anglais "disoient bien le franchois qu’ils avoient apris chez eulx d’enfance, n’estoit pas de telle nature et condition que celluy de France estoit, et duquel les clers de droit en leur traittiés et parlers estoient"[38]. Un clerc anglais, qui écrivait en 1385, constate une méconnaissance totale du français chez la plupart des enfants anglais, "ce qui", dit-il en anglais, "est mauvais pour eux s’ils doivent passer la mer et voyager à l’étranger et dans beaucoup d’autres cas aussi". Par ces autres cas, sans doute voulait-il signifier les contacts avec les commerçants, des ambassadeurs ou d’autres visiteurs étrangers en Angleterre même. Mais les nobles aussi cessaient d’apprendre le français à leurs enfants[39]. Le processus s’accéléra : en 1362, la session du Parlement avait été ouverte en anglais ; en 1386 le gouvernement de Richard II permit de rédiger en anglais les pétitions présentées au Parlement, tandis que celui-ci continuait d’y répondre en français[40].

 

En 1399, c’est en anglais qu’Henry IV de Lancastre revendiqua la couronne d’Angleterre. Et vers 1387 l’anglais avait produit sa première oeuvre littéraire, les Contes de Canterbury de l’écrivain Geoffrey Chaucer – qui savait fort bien le français et l’italien – ce livre, écrit dans une langue populaire pleine de verve et de réalisme, eut un grand succès en Angleterre. Sous Henri IV, en 1404, des ambassadeurs anglais se plaignirent en latin, à leurs collègues français de ne pas comprendre le texte français des lettres de ceux-ci : « vestras litteras scriptas in Gallico nobis indoctis tanquam ydiomate hebraico recepimus ». Plus encore : dans les négociations avec les Français sous le règne d’Henry V (1413-1422), les Anglais refusaient de parler français et demandaient l’emploi du latin : ils arguaient de leur ignorance du français ; cet argument était sans doute exagéré pour les besoins de la cause, mais il est certain que les négociateurs anglais avaient quelque mal à comprendre le français oral et à le parler. Et lorsque d’autres ambassadeurs anglais, au lendemain du traité de Troyes en 1420, présentèrent leurs lettres de créance au Parlement de Paris, rédigées en français, ils ne se firent pas suffisamment comprendre en les lisant : aussi demandèrent-ils au président du Parlement de les lire à leur place[41].

 

C’est sous Henri V que l’anglais devint la langue officielle de la cour d’Angleterre[42] et fit son apparition dans les documents publics à côté du français et du latin. Henri V lui-même écrivit des lettres personnelles en anglais[43]. Le français continua d’être utilisé dans les documents officiels anglais – pour les relations avec les ducs de Bretagne, par exemple – jusqu’en 1461. Toutefois, à partir de 1422 l’emploi du français par les Anglais pour les affaires de France déclina rapidement, sauf pour la correspondance avec les Iles anglo-normandes et avec la Guyenne. Le français – celui de l’Île-de-France désormais – restait compris, écrit et parlé de manière assez correcte par l’aristocratie nobiliaire, les clercs et la partie la plus aisée de la bourgeoisie. Mais la noblesse rurale, ses agents et la moyenne bourgeoisie n’employaient plus en français que des termes juridiques courants, dont certains restent en vigueur aujourd’hui : cependant il s’agissait ici d’une manière de dialecte issu de l’anglo-normand[44]. Ce résidu de langage archaïque, déjà différent du français continental depuis la fin du XIIIe siècle[45], s’éloignait de plus en plus du "moyen français", qui de son côté, poursuivait son évolution vers le français moderne. C’est ainsi que pour la graphie du mot "Jehanne", reflétant la prononciation, l’h, devenu purement étymologique, va tomber, et la diphtongue "ea" va se simplifier en a[46], donnant l’actuel "Jeanne". Mais sur la "longue cédule" du cimetière Saint Ouen de Rouen, on a la signature "Jhenne", qui sent la dictée par un anglais – le secrétaire royal Laurent Calot ? – puisqu’en anglais "Jane" se prononce "Jène".

 

Dans le début du XVe siècle, les Français constatent, au contact des Anglais venus guerroyer sur le sol de France, une divergence très forte entre les deux langues. Ainsi Jean de Montreuil, clerc humaniste et polémiste écrivant entre 1406 et 1417 un Traité contre les Anglais, déclare : "Et ainsi estoit granlt outrage et témérité anx Anglois d’entreprendre... que si noble et puissant royaume comme celluy de France... feust limitez et rienglés à l’ordonnance de gens d’estrange pais et diverses langue"[47]. Vers 1420 – l’année du traité de Troyes – Dans le Dialogus inter Francum et Anglum le grand théologien Jean Gerson, du parti du dauphin Charles, base sur la différence de langue l’impossibilité pour les Français d’"obéir à vous Anglais dont nous ne comprenons pas la langue". L’Anglais répond qu’il existe à cette époque en Europe beaucoup de constructions politiques multilingues, y compris le royaume de France, uni désormais à celui d’Angleterre[48]. Mais cette réponse ne trouve pas d’écho, car plusieurs autres traités polémiques favorables au dauphin Charles reprennent l’argument de Montreuil et de Gerson : la France ne peut être soumise aux Anglais, parce que la langue de ceux-ci n’est pas comprise par les Français[49]. Un universitaire anonyme, rédigeant entre 1417 et 1420 une oeuvre intitulée Fluxio biennali spacio, fait dire à un Français parlant à un Anglais : « Quomodo vos barbari, quorum vocem non intelligimus...nobis, Francis, cupitis preesse ? » ("Comment vous, barbares, dont nous ne comprenons pas le langage, pouvez-vous désirer être à notre tête, à nous Français ?")[50]. Un autre anonyme écrit entre le 7 avril et le 21 mai 1420, juste avant la conclusion du traité de Troyes, la Réponse d’un bon et loyal françois : celui-ci, jugeant les pourparlers en cours pour établir le traité, se plaint que le royaume de France puisse être gouverné par "des hommes anglois estrangiers desquels on ne cognoist la langue..."[51]. Par ailleurs, les archives judiciaires signalent un fait-divers en 1424, à Paris : pendant une dispute avec un soldat anglais et deux de ses compagnons (Anglais non militaires ?) d’une part, et des Français d’autre part, dans une taverne, pour le paiement des repas des premiers, l’Anglais "fit remarquer que l’on pouvait comprendre, en entendant leur langue, quels gens ils étaient" ; la discussion finit par une rixe : un Français y laissa la vie[52]. Quelques années plus tard, le Journal d’un Bourgeois de Paris sous Charles VII dit, en parlant des soldats anglais de la garnison de Paris : "... on ne les entend point parler, et... ils ne nous entendent point"[53]. Enfin les difficultés linguistiques génêrent les négociations anglo-françaises au Congrès d’Arras de 1435[54]. Les discours protocolaires et les propositions les plus importantes furent exprimés en latin. Pour le reste, les délégués anglais parlèrent français, mais ils demandèrent que les textes français soient traduits en latin, pour mieux les comprendre ; en retour, ils firent traduire leurs instructions de l’anglais au latin, puis du latin en français[55].

 

 

Conclusion : naissance des nationalismes linguistiques

 

Nous n’avons pas poussé plus loin notre étude : nous nous serions trop éloignés de l’époque de Jeanne d’Arc. Et le traité franco-bourguignon d’Arras, par lequel la Bourgogne – d’expression française et flamande – abandonnait l’Angleterre, rejetait fatalement celle-ci vers l’isolement insulaire : en Normandie et en Ponthieu – devant la langue d’oïl – en Guyenne – devant la langue d’oc – l’anglo-normand, et l’anglais à plus forte raison, étaient condamnés. La conquête ultérieure de ces trois fiefs par Charles VII paracheva cet effacement linguistique. Il resterait à examiner le cas particulier de Calais, tenu par l’Angleterre jusqu’en 1558. Au lendemain de la prise de cette ville en 1347, Edouard III en avait expulsé tous les habitants, remplacés par des Anglais ; mais l’arrière pays, dans un rayon d’une quinzaine de kilomètres, était resté peuplé de Français : la possession de ce territoire, joint à Calais, fut dévolue cependant aux Anglais par la monarchie française au traité de Calais de 1360. Cette situation se perpétua jusqu’en 1558 : les Français vainqueurs expulsèrent alors les Anglais et repeuplèrent la ville de francophones.

 

Quand un pouvoir issu d’un certain pays – en l’occurrence l’Angleterre – veut en remplacer un autre, et pour longtemps, dans un autre pays – en l’occurrence la France – il doit d’abord se donner les apparences de la légitimité : ce qui fut fait par le traité de Troyes. Il doit aussi s’appuyer sur un appareil de gouvernement solide : ici Bedford, ses conseillers, le Parlement et l’Université de Paris, une partie du clergé français, l’armée. Toutefois celle-ci posait problème, et davantage qu’au XIVe siècle. Une armée d’occupation, si elle veut s’implanter à demeure dans le pays à conquérir et y devenir, à terme, l’armée de ce pays lui-même, doit régler au mieux les contacts quotidiens entre ses membres et la population. Une expérience assez récente nous fait très bien saisir cette nécessité. Les soldats occupants doivent se faire comprendre, et comprendre ce qu’on leur dit. Peut-être, au XIVe siècle, était-ce encore le cas entre Anglais et Français. De toute manière, tout au long de la Guerre de Cent Ans, les gens du peuple en France détestaient les soldats de n’importe quel camp : car ces routiers, organisés en compagnies mercenaires, pillaient tout sur leur passage. Mais au XIVe siècle, la petite noblesse anglaise, qui prêtait le service armé, tout heureuse de conquérir gloire et richesse en France, parlait et comprenait tant soit peu le français. Ce ne fut plus le cas au XVe siècle. Bedford, régent du royaume de France, eut beau donner des consignes strictes afin de maintenir la discipline dans ses troupes et réduire au minimum les heurts avec les occupés, l’incompréhension linguistique grandit entre les militaires anglais de la base – hommes de troupe et chefs subalternes – et les Français, dont la langue ressemblait désormais fort mal au vieil anglo-normand.

 

Cependant les chefs supérieurs, issus des grandes familles de la noblesse anglaise, continuaient de pratiquer un minimum de français. Mais ils étaient bien obligés de parler souvent anglais, pour les besoins du commandement et pendant leur séjour en Angleterre. Et l’usage du français leur devenait ainsi de plus en plus malaisé. Comme leurs subordonnés, la base de leur vocabulaire dans cette langue étrangère dut se restreindre progressivement à la série des jurons et des insultes les plus couramment employés par les gens du peuple français, à commencer par les soldats. Quant aux fameux archers qui constituaient le nerf des armées anglaises, on les imagine mal mieux avancés dans la connaissance de la langue française, d’autant plus que beaucoup étaient d’origine galloise, donc pourvus d’une langue maternelle encore plus éloignée du français que de l’anglais.

 

De leur côté, les Français n’en savaient pas plus en anglais : quelques blasphèmes, quelques anglicismes populaires. Jeanne d’Arc employa l’un de ceux-ci : godon ; si elle en avait connu l’origine blasphématoire, elle n’en aurait certainement pas usé, puisqu’elle rabrouait vivement autour d’elle les capitaines qui juraient fréquemment, tels La Hire. Et manifestement c’est le seul mot venant de l’anglais qu’elle connaissait, comme beaucoup de ses compatriotes, y compris dans les milieux sociaux les plus élevés. Cette incompréhension linguistique réciproque dut entrer pour beaucoup dans le climat de tension qui régit toujours les relations entre Jeanne et les Anglais, surtout à Rouen, tandis qu’avec les clercs et les bourgeois tenants du parti des Anglais, la Pucelle put discuter, tenir tête, et parfois même inspirer la pitié.

 

Tout ceci reste évidemment incertain, par manque de textes et de données chiffrées, qui sont essentiels pour mesurer des avances ou des reculs en matière linguistique. Mais "ce qui parait important en histoire, ce ne sont pas les statistiques, les chiffres... mais le vécu, le perçu, le vrai, le non-dicible..."[56]. Pour le médiéviste surtout, spécialiste d’une histoire basée pour une grande partie sur des sources narratives et des transmissions orales, le dit – tout autant, sinon plus, que l’écrit simple – et le non-dit – mais induit de déclarations verbales – sont à tenir en compte avec sérieux.

 

Les partisans de la "double monarchie" du traité de Troyes avaient un beau rêve, continuant la tradition de Chrétienté médiévale : unir les deux royaumes les plus puissants d’Europe occidentale afin de pouvoir grouper celle-ci dans une résistance commune contre l’invasion de l’Islam ottoman : tout ceci en accord avec l’Église catholique. Ce rêve eut encore des défenseurs au XIXe siècle avec Huysmans, romancier naturaliste devenu mystique, d’origine hollandaise, qui regrettait que Jeanne d’Arc eût empêché d’installer en Europe la prépondérance d’une union politique et culturelle entre la France, l’Angleterre et les Pays-Bas, gouvernant sagement, solidement, chrétiennement, "la race latine" ingouvernable[57]. D’un point de vue plus étroitement français, Balzac, dans Les Illusions perdues (roman paru en 1843), avait soutenu que si Les Anglais avaient gagné la guerre de Cent Ans, les Français auraient fini par dominer les îles britanniques et les auraient remplacées dans la suprématie mondiale, à la place de l’Angleterre victorienne[58]. Au XXe siècle, assez curieusement, l’idée de Balzac sera reprise dans un propos privé d’Aristide Briand, esprit perspicace et original. Il est vrai qu’à première vue la France, qui comptait au XVe siècle une vingtaine de millions d’habitants, paraissait pouvoir influencer la petite Angleterre (petite même avec le Pays de Galles et l’Irlande) d’environ trois millions d’habitants. Mais le royaume d’Outre-Manche était politiquement et socialement bien structuré depuis le XIIe siècle ; et la guerre des Deux Roses, de 1454 à 1485, ne fut qu’une rivalité sanglante entre clans nobiliaires, et ne compromit pas en profondeur la cohésion sociale de l’Angleterre ni les tendances générales de son économie surtout commerçante. En France au contraire, on sait que Louis XI dut s’efforcer tenacement de réduire des particularismes féodaux qui prenaient appui sur des mentalités régionales tout autre que françaises : bourguignonne, bretonne, gasconne, provençale. Et l’économie française avait beaucoup souffert du long conflit avec l’Angleterre. Au reste, on ne voit pas que des Anglais, pendant le cours des siècles ultérieurs, aient regretté, de leur côté, l’échec de la double monarchie.

 

Les jeux étaient donc faits à la fin du XVe siècle. Les Anglais et Français, ne se comprenant plus linguistiquement, ne pouvaient plus s’entendre ni s’influencer les uns les autres. La prise de conscience de ces différences grandissait de chaque côté de la Manche et, par là même, grandissait également une manière de prise de conscience nationale, incarnée dans chacune des deux autorités monarchiques rivales appuyées l’une et l’autre, sur un sacre royal de tradition différente. L’Angleterre assuma son insularité, tournant son dynamisme vers les mers de l’Europe du Nord et le grand large océanique. La France au double destin géographique, dispersa ses efforts d’expansion vers la Méditerranée – ce furent les guerres d’Italie, le continent – la longue marche vers le "pré carré" ; puis les "frontières naturelles", et finalement – trop tard – les océans. Les échecs français engendrés par la poursuite de ces objectifs aussi variés que contradictoires furent la source de frustrations entretenues par la politique anglaise de "l’équilibre européen" souvent anti-française. En revanche, le patriotisme britannique se nourrit de la rivalité maritime et commerciale avec la France, et la crainte inspirée par le belliqueux orgueil français, notamment au temps de Louis XIV et de Napoléon Ier. Depuis le XVe siècle se perpétua de la sorte un contentieux lourd de préjugés hostiles entre les deux nations, malgré des bouffées d’anglomanie, pendant certaines années des XVIIIe et XIXe siècles, qui n’atteignirent que quelques milieux intellectuels de la société française.

 

Aujourd’hui, quand sonne l’heure de la grande Europe unie, on doit constater que cette source de malentendus réciproques n’est pas entièrement dissipée, malgré l’Entente Cordiale scellée pendant deux terribles guerres mondiales où les deux pays défendirent ensemble, au delà de certains désarrois, leur indépendance et leur liberté. La compréhension linguistique réciproque a fait d’importants progrès depuis le Moyen Âge : mais il reste encore beaucoup à réaliser dans ce domaine et dans celui, corollaire, de la compréhension réciproque des habitudes et des mentalités. Toutefois le souvenir de Jeanne d’Arc ne saurait ici constituer une pierre d’achoppement : celui de Napoléon remplirait mieux ce rôle. Au contraire les Anglais, revenus au fair-play, reconnaissent finalement les qualités de l’héroïne française : et celle-ci n’a jamais dépassé sa mission, qui constituait à rétablir la monarchie française légitime des Valois, sans jamais vouloir affaiblir la couronne anglaise en Angleterre même. A l’aube de la réconciliation des nations européennes autour d’un idéal commun de justice et de liberté, Jeanne d’Arc, championne du droit, martyre de l’indépendance nationale, représente un modèle moral qui forme un des fleurons les plus nobles du patrimoine européen.

 

 

Abréviations :

 

Quicherat = Jules Quicherat, éditeur des Procès de Jeanne d’Arc, coll. Société de l’Histoire de France, t.1, 1841 ; t. 2, 1844 ; t. 3, 1845, t. 4, 1847 ; t. 5, 1849.

Duparc = Pierre Duparc, éditeur du Procès de nullité de la condamnation de Jeanne d’Arc, coll. Société de l’Histoire de France, t. 1, 1977 ; t. 2, 1979 ; t. 3, 1985 ; t. 4, 1986 ; t. 5, 1988.

 

NB :

 

Les dépositions au Procès en nullité furent faites en français, la traduction latine intervenant ensuite ; l’éditeur, Pierre Duparc, a retraduit le texte en français. Et d’après les témoins rouennais entendus au Procès en nullité, le Procès de condamnation, dont les originaux sont en latin, fut d’abord rédigé et écrit en français.


 


 

Le parler lorrain de Jeanne d’Arc

 

Olivier Bouzy

Directeur du Centre Jeanne d’Arc, Orléans

 

 

La question de savoir en quelle langue ses contemporains parlaient à Jeanne s’est posée à plusieurs reprises : au cours du procès de réhabilitation, maître Seguin Seguin ayant rapporté qu’il avait demandé en quelle langue parlait la voix s’adressant à elle, Jeanne avait répondu « un meilleur langage que le sien », le témoin parlant, disait-il, le limousin[59]. S’agissait-il d’accent local, ou pouvait-on parler d’oc, latin ou anglais à Jeanne ? Le point a été examiné, et il semble qu’on n’a jamais parlé que le français à Jeanne[60]. Mais elle-même, quelle langue parlait-elle ? La question n’a semble-t-il été posée qu’une fois, sans qu’on y apportât de réponse, peut-être pour des raisons politiques : il aurait pu sembler outrageux, au moment où Jeanne était un des symboles forts du nationalisme français, de supposer, ne serait-ce que le temps d’examiner la situation, que Jeanne aurait pu ne pas avoir le français comme langue maternelle.

 

La question ne se pose d’ailleurs pas exactement en ces termes : situé dans une zone linguistique francophone, le village de Domremy est de langue française. Ce n’était d’ailleurs pas joué d’avance : rappelons qu’on parlait sept langues, et pas seulement des dialectes, dans le ressort de la France actuelle, et que la frontière liguistique franco-germanique n’est effectivement pas très loin. Mais si on y parlait le français, ce n’était pas non plus le français de l’Ile-de-France, et Jeanne dut avoir, pour se faire comprendre à Chinon, à la fois à franchir l’obstacle de l’usage de mots de patois, et surtout celui de l’accent.

 

On ne trouve aucun mot d’un patois lorrain dans les sources de l’histoire de Jeanne. La raison en est évidente : soit les textes sont en latin, auquel cas les paroles de Jeanne ont été purement et simplement traduites, soit ils ont été adressés à des lecteurs qui ne comprennaient pas ce patois, et là encore on a traduit les paroles de Jeanne, cette fois en un français « standard ». En revanche, on a quelques témoignages de l’existence de l’accent de Jeanne. Le plus fréquemment attesté est son serment (on n’oserait dire son juron) favori : « en nom Dé », qu’atteste Seguin, alors que d’Aulon en donne parfois une traduction : « ou nom de Dieu ». Le second témoignage vient de la deuxième lettre aux Rémois, du 16 mars 1430, écrite probablement par Jean Pasquerel sous la dictée de Jeanne. A l’avant-dernière ligne, on lit : « je vous mandesse anquores auqunes nouvelles de quoy vous fus bien choyaux »[61]. L’orthographe est bien évidemment celle du secrétaire, mais l’intérêt du passage réside dans le fait que celui-ci, après avoir écrit « choyaux », a barré le mot et l’a réécrit sous la forme « joyeux ». Visiblement, nous avons là un mot sorti tout droit de la dictée de Jeanne, rayé et traduit en bon français après un moment de réflexion, et peut-être une question à Jeanne sur son sens. On ne peut que regretter que ce genre d’accident ne se soit pas produit plus souvent.

 

Dernière attestation de l’accent de Jeanne : son propre nom. Jeanne, on le sait, s’appellait d’Arc, le fait est attesté par le procès de condamnation. Il est intéressant de constater que si la version latine mentionne la forme française « correcte » : Darc, la minute française porte la forme « Tarc »[62]. On a essayé de tirer des conclusions extravagantes sur l’identité de Jeanne à partir du fait qu’elle prétendait, deux questions auparavant, ignorer son surnom (cognomen), mais il faut bien constater qu’elle n’ignorait nullement le nom (latin nomen) de ses parents.

 

Rappelons que l’apostrophe n’existait pas au XVe siècle. La traduction latine des noms propres est donc une aventure dans laquelle se lancent, bon gré mal gré, des secrétaires qui nous en donnent des versions parfois différentes au sein d’un même texte. Le traducteur du procès, Thomas de Courcelles, aurait pu ne pas traduire du tout le nom de Jeanne, et reproduire la forme Tarc de la minute française. Il aurait pu aussi créer un calque latin : Tarco, ou traduire en analysant le nom : de Arco ; il a choisi d’interpréter la prononciation de Jeanne et de la « traduire » en français. La difficulté vient du fait que cette version n’est pas la seule que nous ayons : le nom de son père était déjà mentionné dans l’acte d’anoblissement de sa famille, daté de décembre 1429. L’acte original a malheureusement disparu, et il n’est connu de nous que par deux versions tardives. La première version, un vidimus (copie) obtenu par le baron de Tournebu auprès du trésor des chartes en 1550, n’existe plus non plus en original, mais a été reproduite dans un ouvrage rédigé par Jean Hordal en 1612[63]. Le nom du père de la Pucelle y est orthographié DAY :

 

Nous avons anobli la dite Pucelle, Jacques Day du lieu de Domremy son père, Isabelle sa femme, mère de celle-ci, Jacquemin et Jean Day et Pierre Pierelot frère de cette même Pucelle, et toute sa parenté, et son lignage et en faveur et pour égard à elle et à leur postérité masculine et féminine née en légitime mariage, née ou à naître[64].

 

Pire encore, le souvenir de Jeanne, qui se maintenait encore à Domremy en 1580, si l’on en croit Montaigne, permet de repérer une troisième prononciation :

 

[Nous] passâmes le long de la rivière de Meuse dans un village nommé Domremy sur Meuse, à trois lieues dudit Vaucouleurs, d’où estoit natisve cette fameuse pucelle d’Orléans qui se nommoit Jane Day ou Dallis.[65]

 

La forme « Darc » fait sa réapparition sur une copie effectuée entre 1738 et 1765, toujours conservée aux Archives Nationales sous la cote K 63-9. Le nom d’Arc s’impose finalement à partir de 1753, grâce à l’ouvrage de Langlet-Dufresnoy[66].

 

Observons tout d’abord que ses contemporains ont appelé Jeanne d’Arc – avant tout – simplement « Jeanne ». Un décompte des expressions écrites de son nom fait paraître que le nom Jeanne est utilisé entre cinq et dix fois plus que le terme « la Pucelle » et que le nom d’Arc n’apparaît pratiquement que dans les procès de condamnation et de réhabilitation, où d’ailleurs on en profite pour rebaptiser hardiment Isabelle Romée en Isabelle d’Arc[67]. On est donc en présence d’une version officielle du nom, d’ailleurs essentiellement répandue sous la plume des clercs et des juristes. Alors, « Tarc » ou « Day » ? Les deux formes semblent s’exclure. La question reste d’autant plus difficile à trancher que visiblement personne ne semble jamais s’être soucié de vérifier si ce nom – quelle que soit sa forme – était réellement porté en France, ne serait-ce que dans la région d’origine de Jeanne : l’actuel département de la Meuse et plus largement la Région Lorraine. Certes, il l’est, il suffit pour s’en assurer de consulter un annuaire ou le minitel ; mais il l’est par une infinité d’établissements : cinéma, caserne, pharmacie, écoles publiques et privées, etc. On trouve aussi quelques familles, qui sont connues pour revendiquer l’ascendance de Jacques d’Arc, comme les Melcion d’Arc ou les D’arc du Lys, mais aucune famille ordinaire pouvant descendre d’un frère ou d’un cousin du père de Jeanne, à croire que cette famille n’est venue de nulle part et a disparu immédiatement après Jeanne. On sait que ce n’est pas le cas : des recherches plus ou moins poussées ont permis de relever plusieurs actes de notaires passés avec des gens appelés Darc ou Dart[68], et on en a même retrouvé au moins trois passés par Jacques d’Arc en personne[69]. Mieux encore, il existe deux autres authentiques Jeanne d’Arc au XVe siècle, qui par une facétie de l’Histoire se trouve d’ailleurs être des nobles bourguignonnes[70]. En revanche, si l’on recherche dans l’annuaire des patronymes en Day et Dailly, on en trouvera des quantités dans la Meuse (7 Day et 30 Dailly), dans la Marne (15 Day et 12 Dailly), dans les Ardennes (44 Day et 3 Dailly). Que peut-on conclure de tout cela ?

 

Il est évident que le patronyme du père de Jeanne était écrit de façon variée : Tarc, Darc, Day, Dallis, ou, selon le nom que portèrent ses fils, Du Lys. Tout dépend finalement de l’interprétation qui en est donnée. S’il est considéré comme un nom d’origine, on le traduira « d’Arc », en recherchant comme lieu d’origine Arc-en-Barrois, ou Art-sur-Meuse (prononcé localement Ay-si-Meu), quoiqu’on n’ait, semble-t-il, pas encore pensé à Ay-sur-Moselle ni à Essey[71]. Si on ne cherche pas à l’interpréter, on le transcrira, à l’oreille, d’après une prononciation qui devait être DA-I-I. La prononciation lorraine semble en effet se caractériser par une terminaison en I de certains mots.

 

Reprenons les quelques éléments dont nous disposons sur l’accent de Jeanne : elle chuintait les J (choyaux au lieu de joyeux), elle mettait un I final sur certain mots, dont probablement son nom (c’est seulement d’elle qu’a pu provenir la prononciation rapportée dans l’acte d’anoblissement), elle n’utilisait pas de préposition (après beaucoup d’hésitations, elle finit par avouer que son surnom était Jehanne La Pucelle, ou fille Dé), se désignait elle-même sous le nom de Jeannette, prononçait les D comme des T et ne disait pas Dieu , mais Dé. Gageons donc que lors de sa première entrevue avec Charles VII, si elle avait déclaré « bonjour, je m’appelle Jeanne d’Arc », elle l’aurait prononcé « Bonchour, che m’appely Chanette t’A-I ».

 

Jeanne a-t-elle été gênée par son accent lorrain ? On a en effet plusieurs textes officiels, notamment le traité de Jacques Gelu, qui témoignent d’une grande discrétion de la part de Jeanne : « Elle est honnête en paroles, honnête dans sa conversation, évitant le bavardage, dans lequel le péché ne manque pas »[72]. Or on sait que Jacques Gelu avait été renseigné sur Jeanne par Jean Girart, un proche du confesseur de Charles VII, témoin probablement visuel, mais fournissant aux chancelleries étrangères une relation des événements qui devait être tout, sauf un récit spontané. Cette discrétion paraît contradictoire avec la fougue avec laquelle elle s’imposa aux hommes d’armes, et la détermination avec laquelle elle assuma sa défense au cours de son procès. Il est donc probable que cette modestie de propos est un reflet du portrait conventionnel – et officiel – que l’on dressa d’elle à son arrivée à la cour et dont les arrière-pensées sont nombreuses : cette fille arrivée – contrairement à tous les usages – habillée en homme et le cheveu coupé court, il fallait du moins qu’elle soit bonne, chaste, simple, honnête et surtout pas trop bavarde ; elle accumulait déjà trop de bizarreries. On l’acceptait comme prophétesse et on allait en faire une messagère de Dieu, c’est-à-dire un ange ; la moindre des choses était qu’elle ne parlât pas trop. Du moins, on n’allait pas ajouter au compte de cette étrange jeune fille le vice supplémentaire d’être une bavarde. Le politiquement correct, tout compte fait, n’est pas une invention récente ; simplement, les limites s’en sont déplacées avec le temps. Les valeurs positives étaient alors celles de la Bible, et parmi elles l’humilité, dont le contraire, l’orgueil, figure dans la liste des péchés capitaux. Dans cette société, le silence était une marque d’humilité et la jactance une preuve d’orgueil. Il fallait donc que Jeanne d’Arc soit silencieuse. Son accent n’était pas le plus important : dans une armée dont on dirait de nos jours qu’elle était multi-ethnique (les Bretons de Rais côtoyant les Gascons de la Hire, les Écossais de Hugh Kennedy, les Italiens de Baretta et les Espagnols de Mathias d’Archiac), une prononciation française standard devait finalement être assez rare. On n’a alors tout simplement prêté qu’une attention assez distraite au parler lorrain de Jeanne ; c’était ailleurs là que résidait son originalité. Mais de nos jours encore, on n’a mené qu’une réflexion trop superficielle sur cet accent, et sur le fait qu’ a contrario son nom, Jeanne d’Arc, était en fait une reconstruction savante et juridique : dans son pays, on l’appelait Jeanne d’Ailly, ou Day, comme le signale Montaigne, et c’est peut-être en recherchant ce nom, au lieu de se concentrer sur Darc ou de Arco, comme on l’a fait jusqu’à présent, qu’on aura une chance de retrouver la trace des grands-parents de Jeanne, dont, pour le moment, on ne sait rien.

 

 



Charles Péguy

 

Le 17 juin 1911, la Revue hebdomadaire publie un long article de François Le Grix sur Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc. Pièce qui venait d’échouer au Grand prix de littérature de l’Académie française. L’article de Le Grix produit quelques éloges de surface et surtout se montre soupçonneux vis-à-vis de la valeur religieuse, de l’orthodoxie de l’œuvre.

La riposte fut foudroyante de rapidité et de dureté. S’adressant au directeur de la Revue hebdomadaire comme s’il s’était caché derrière un pseudonyme – ce qui n’était pas le cas –, Péguy qualifie Fernand Laudet de « nouveau théologien » là où Le Grix l’accusait de mauvais modernisme ».

La Revue hebdomadaire tenterait « un détournement des consciences fidèles ». À peine Péguy finissait-il cette mise au point, publiée dans le Bulletin des professeurs de l’Université de son ami Joseph Lotte, que Laudet lui répondit dans le numéro du 12 août 1911 de la Revue hebdomadaire, affirmant notamment que François Le Grix existait bien et Péguy ajouta alors une centaine de pages à son communiqué pour le publier dans ses Cahiers de la quinzaine (XIII-2, 24 septembre 1911).

C’est dans ces pages que Péguy montre qu’il n’y a pas que la vie publique de Jésus qu’il appartienne au croyant d’imiter. Le Grix déclarant au contraire : « Jeanne ne nous appartient que missionnaire et martyre, de même que le Christ ne nous appartient qu’après le jour où il lui plut de sortir de ses longues années d’ombre épaisse. »

 


« Voces vocatæ »
(Un nouveau théologien, M. Fernand Laudet)

 

 

§ 307. – Et encore, et enfin, – s’il peut y avoir une fin, – M. Le Grix, – puisqu’on veut qu’il soit, – M. Le Grix sait-il encore assez du plus beau latin qu’il y ait pour entendre les différents degrés de cette invocation remontante et à chaque fois descendante d’un degré :

 

Per mysterium sanctae Incarnationis tuae, libera nos, Jesu ;

 

Non. Je suis si honteux. J’ai un tel sentiment de ma bassesse de citer, de copier ces textes rituels, ces textes liturgiques pour achever de triompher dans ces misérables querelles que je n’ai pas le cœur de les invoquer ici intégralement, dans leur plein, dans cette sorte de perpétuelle ascension graduellement retombante, graduellement descendante. Je n’en citerai, je n’en produirai que les frontons. Je n’y mettrai point les colonnes montantes. Les cinq frontons parallèles en hauteur successivement descendants. J’ai dit le premier. Je laisse le premier. Puis :

 

Per nativitatem tuam ;

 

Per infantiam tuam ;

 

Per divinissimam vitam tuam ;

 

Per labores tuos.

 

Il est même remarquable, s’il est permis de parler ici ainsi, combien le mot labores, au moins dans le latin, dans son plein sens latin jointe bien, je ne m’engage pas dans le grec ; comment, combien il recouvre juste ; comment il ramasse bien à ce moment, à ce point tout l’antérieur et tout l’ultérieur, comment il joint bien tout l’antérieur et tout l’ultérieur, tout l’antérieur à tout l’ultérieur. Placé à l’accomplissement, en ramassement de toute la vie. Placé au couronnement des travaux privés. Placé au commencement des travaux publics :

 

Per agoniam et passionem tuam ;

 

Per crucem et derelictionem tuam ;

 

Per languores tuos ;

 

Per mortem et sepulturam tuam.

 

Puis vient la résurrection et l’ascension et les joies et la gloire.

 

§ 308. – Per derelictionem tuam. – Nous invoquons Jésus par son abandonnement.

 

§ 309. – Per labores tuos, c’est un nouvel exemple après tant d’autres que j’aime à donner dans la conversation – de cette sorte de singulière accointance qu’il y a entre le latin et la pensée rituelle, entre le latin et la résonance propre de la parole sacrée même. Ce n’est pas la première fois qu’un texte latin, qu’un mot donne soudain l’impression, donne le saisissement qu’il fleurit soudain, qu’il emplit brusquement le rite, qu’il est la seule voix qui pût ainsi garder pour tous les temps la parole éternelle. Qu’il est une voix singulière, une voix (singulièrement) prédestinée, une voix elle-même appelée, vox vocata. Une voix élue. Une voix où la parole de Dieu s’accomplit, atteint son expression éternelle, on pourrait presque dire son juste ton, son expression propre. Sa première expression. Le ton, l’expression qu’elle attendait. Je ne l’entends malheureuseemnt pas en juif. Mais j’ai des amis qui l’y entendent. Et je les entends l’entendre. Elle y a une gravité comme d’un juge et de celui qui éprouve. La parole de Dieu est plus intelligente en grec. Plus platonicienne. Et plus philosophe. Il fallait peut-être s’y attendre. Mais en latin elle est éternelle.

 

Per gaudia tua, il y a une deuxième langue sacrée, il y a une deuxième accointance et peut-être une première. Il y aurait une deuxième et peut-être une première langue, et même une langue première qui garderait intacte, qui revêtirait juste la parole de Dieu.

N’en doutons point. Il y a aussi une élection du français. Qui en doute lisant une page des Procès de Jeanne d’Arc. Et qui en doute lisant une page de Joinville. Il fallait seulement garder la force du latin. On souffre quand on lit une traduction quelconque des Evangiles en français. Et en général de tous les textes sacrés latins et de tous les textes rituels, de tous les textes liturgiques dans les catéchismes et dans les livres de messe à deux colonnes. C’est un faiblissement perpétuel. Ça ressemble aux deux colonnes que je ferai pour finir à M. Laudet. Les pauvres gens, on sent qu’ils ont perpétuellement peur de leur texte. Et de l’autre main ils ont peur de cet admirable français dont ils font, on se demande comment, par exemple, il faut levoir pour le croire, et pour s’en rendre compte, dont ils font un instrument de fléchissement, de faiblissement. Aussi ils font un texte dont il n’y a pas besoin d’avoir peur. Il faudrait qu’un grand écrivain, c’est-à-dire qui écrit simplement, nous donnât un jour une version française de Matthieu et de Marc et de Luc et de Jean, en se proposant uniquement de garder la vigueur et le plein de la Vulgate, cette sorte de plein plan ; cette autorité grave ; cette vigueur juteuse ; cette plénitude juste ; ce froment et cette grappe ; cette originaire, cette dure et tendre Vulgate. Il faudrait un Français qui ne rougirait pas des nobles hardiesses latines.

Sunt verba et voces. Neque ideo neglegenda. Qu’y a-t-il de plus important que le verbe. Singulière destination. Préparation de huit et dix siècles. Mais qu’est-ce que c’est. Le dur laboureur sabin, albin – (Rome est sujette d’Albe) , le brigand et le pasteur qui forgeaient cette langue ne savaient point pour quel Dieu ils travaillaient. Quand ils disaient via, celle qui porte, la voie, pour les voitures. Quand ils disaient veritas, la vérité. Quand ils disaient vita, la vie. Quand ils disaient crux, le gibet de torture. Ils ne savaient point. Ils croyaient servir Vertumne ou Pomone, et ces dieux latins plus laboureurs et plus familiers, plus paysans, plus sombres et plus jardiniers, plus petits, plus méchants aussi, plus sournois que les beaux jeunes hommes dieux grecs. Ils ne savaient point qu’ils servaient le Dieu qui venait, et que Rome un jour deviendrait romaine.

J’y pensais en lisant la version française de ces litanies. Je ne sais pas si elle fait foi. Voici quel était le point de départ latin. Jamais progression, jamais ascension ne fut aussi marquée. Celle-ci est en quatre termes. Dans le latin :

 

Per Resurrectionem tuam ;

 

Per Ascensionem tuam ;

 

Per gaudia tua ;

 

Per gloriam tuam.

 

On avait le bonheur, pour traduire, que les quatre mots latins avaient précisément quatre fils directs, qui n’étaient pas les quatre fils Aymon, mais quatre forts fils français bien provenant de leur père. En réalité on avait les mêmes quatre mots dans le français que l’on avait dans le latin. On avait même cette chance inespérée – et qui se présente heureuseemnt beaucoup plus souvent qu’on ne croit – que deux aumoins des mots français sonnaient plus pleins, plus crus, plus larges, étaient plus courts que messieurs les mots latins leurs pères. Le mot joies surtout l’emportait sur le mot gaudia. Savez-vous ce qu’ils ont fait. Ils n’ont pas mieux traité ces litanies qu’ils n’ont traité cette histoire que nous connaissons selon quatre versions, puisque précisément nous la connaissons selon Matthieu et selon Marc, et selon Luc, et selon Jean. Ils ont mis :

 

Par votre Résurrection ;

 

Par votre Ascension ;

 

Par vos SAINTES joies ;

 

Par votre gloire.

 

Eh bien oui, vous avez compris. Tout se fiche par terre. Le ton n’y est plus. Des saintes joies ne sont pas des joies. Tout est désaccordé. Tout est déconcerté. Cette haute architecture montante de l’Ascension n’est plus. Un mot a tout rompu ; placé ainsi. Et un mot qu’il était si facile de ne pas mettre, puisque là il n’y avait rien dans le latin. Mais voilà. Ils vivent dans l’épouvante de leur texte. Ce gaudia surtout leur a fait peur. Pensez donc. Si l’on allait comprendre, si l’on allait croire que les joies de Jésus dans le ciel sont des joies tout tranquillement, hein, des joies purement et simplement, des joies enfin. Alors vite pour étouffer les éclats de cette voix ils fourrent leur épithète de sacristie. Le fond de leur crainte, c’est qu’on prenne au mot la parole de Dieu. Le fond de leur pensée, c’est qu’ils veulent croire que le ciel c’est des offices où ils s’embêteront, je veux dire où on s’embête par vertu, comme ils s’y embêtent déjà, quand ils vont, pas au ciel, aux offices. Gaudia. Des joies. Qu’est-ce à dire. C’est un mot trop court. C’est un mot suspect. Alors ils affaiblissent, ils attiédissent, ils amollissent. Ils émoussent ces rudes angles.

Les durs angles latins.

Moyennant quoi toute la haute et noble montée de l’ascension, toute cette haute et noble, toute cette ferme architecture du cœur tombe. Et il ne reste hélas que les vieilles élégances fanées des anciennes versions latines. D’un mot mis hors de sa place apprenons le pouvoir. Toute cette gradation, toute cette graduation s’affaisse. Il était si simple de mettre, de transmettre, de transcrire. C’était trop simple :

 

Par votre Résurrection ;

 

Par votre Ascension ;

 

Par vos joies ;

 

Par votre gloire.

 

Je ne parle pas des Litanies de la Vierge. Que devient dans le français de nos atténuateurs ce beau latin si profondément virgilien et par un miracle si profondément biblique. Il faudra faire une étude là-dessus. On la dédierait aux élèves de sixième, mon cher Lotte, et on pourrait l’intituler : un modèle de mauvaise version latine, ou comment on fait une mauvaise version latine. Il est triste de penser que l’on donne à des fidèles français une traduction où je vois que Turris eburnea devient Modèle de pureté – (on ne le croirait pas, il faut vraiment le voir) – et Domus aurea Sanctuaire de la charité. C’est d’autant plus inimaginable que ces Litanies de la Vierge sont préciésment un des textes, peut-être le texte où le français bat le plus pleinement son plein, triomphe le plus à plein du latin même.

 

Et quelle élection singulière, dans le verbe et peut-être plus, que celle de Virgile. Il croyait servir la vieille terre latine, les vieux dieux latins, et les beaux dieux grecs latinisés. Il les servait en effet. Il servait le Dieu qui venait. Il préparait au Dieu qui venait, à la Vierge qui venait, Deo nascenti Virginique matri un certain latin, presque un certain idiome propre. La grande chrétienté italienne l’avait profondément senti et marqué. La grande chrétienté française l’avait profondément senti et marqué. Hugo même, le jeune Hugo le marqua profondément.

 


 



LANGUES NATIONALES

 

 



LES GRANDS ÉCRIVAINS RUSSES

PARLENT DE LEUR LANGUE

 

(Textes choisis par Lioudmila Chvédova,

traduits par Lioudmila Chvédova et Yves Avril, sauf mention contraire)

 

 

 

I. Le mystère de la langue russe

 

Nicolas Gogol, « En quoi, finalement, consiste l’essence de la poésie russe » [1846], Œuvres complètes, t.VIII

 

Notre langue extraordinaire est encore un mystère. On y voit tous les tons et toutes les nuances, des sons des plus durs on passe sans cesse aux sons les plus doux, à la plus molle inflexion; elle est sans limites et peut, vivante comme la vie, s’enrichir à chaque minute, d’une part en puisant dans la langue de l’Église et de la Bible des mots à noble caractère, d’autre part, en choisissant les noms les plus justes dans le trésor des innombrables dialectes répandus dans nos provinces. Elle a ainsi la possibilité dans un seul et même discours de s’élever à des hauteurs inaccessibles à tout autre langue et de descendre jusqu’à une simplicité sensible et palpable pour l’homme le plus balourd, – langue qui est elle-même poète et qui pour cette raison fut un temps oubliée par notre meilleure société : il fallait que nous rejetions, avec ces dialectes étrangers, toute cette ordure qui s’était collée sur nous par l’éducation venue de l’étranger pour que tous les sons vagues, les appellations imprécises des choses – enfants des pensées imprécises et brouillonnes qui obscurcissent les langues – ne se mêlent pas d’assombrir la clarté d’enfance de notre langue et que nous y retournions, décidés à réfléchir et à vivre avec notre propre esprit et non pas avec celui d’étrangers. Tout cela est encore outils, matériaux, blocs, métaux précieux en minerai, dont sera forgée une autre parole, la parole plus forte. Et cette parole pénétrera l’âme de part en part et ne tombera pas sur une terre stérile.

 

*

 

Nicolas Gogol, Les âmes morte [1842], t. I , ch. V ; Œuvres complètes, t. VI

 

Le peuple russe est très fort pour s’exprimer. S’il traite quelqu’un d’un surnom, celui-ci passera à ses héritiers, il le traînera jusqu’à son bureau, jusqu’à sa retraite, jusqu’à Pétersbourg et jusqu’au bout du monde. Et il aura beau ruser en essayant d’anoblir le nom, il aura beau embaucher tous les gratte-papier qu’il voudra pour le rattacher à une vieille famille princière, cela ne servira à rien : le surnom va croasser pour lui-même, ouvrant son bec de corbeau, et dira clairement d’où sort l’oiseau. Prononcé avec justesse, exactement comme ce qui est écrit, on ne l’abat pas à la hache. Et quelle justesse dans tout ce qui sort des profondeurs de la Russie, où il n’y a ni tribus allemandes, ni finnoises, ni d’autres, mais où tout est cet esprit russe, inné et natif, vif et déluré, qui n’a pas sa langue dans la poche, qui ne couve pas les mots comme une poule ses poussins, mais vous les colle d’un coup comme un passeport à porter pour l’éternité, et ensuite ce n’est plus la peine de préciser comment est ton nez, ou ta bouche – d’un seul trait tu es dépeint de la tête aux pieds !

De même que la sainte et pieuse Russie est semée d’une quantité incalculable d’églises, de monastères avec des coupoles, des bulbes et des croix, de même une quantité incalculable de tribus, de générations, de peuples se presse, se démène, chatoyant sur la face de la terre. Et chaque peuple portant en lui son potentiel de forces, fort des possibilités créatrices de son âme, de son éclatante singularité et d’autres dons de Dieu, s’est distingué à sa manière par un langage propre, grâce auquel, en exprimant telle ou telle chose, il reflète dans cette expression une part de son propre caractère. Dans le langage d’un Britannique on sentira la connaissance du coeur humain et une sage expérience de la vie; celui d’un Français, éphémère, brillera par son élégance légère puis se dissipera dans l’espace; l’imagination compliquée d’un Allemand produira un langage intelligent, maigrelet et, souvent, peu accessible; mais il n’est pas de parole qui soit aussi frétillante, aussi délurée, qui jaillisse des profondeurs mêmes du coeur, qui bouillonne, qui palpite et qui vive autant que la langue russe parlée avec justesse.

 

*

 

Ivan Tourguéniev, « La langue russe » [1882], Œuvres complètes, t. X

 

Aux moments de doute et de réflexions pénibles sur le destin de ma patrie, tu es mon seul soutien et mon seul appui, oh, grande, puissante, juste et libre langue russe ! Sans toi, comment ne pas sombrer dans le désespoir à la vue de tout se qui se passe chez nous. Mais on ne peut croire qu’une telle langue n’ait pas été donnée à un grand peuple !

 

*

 

Ivan Tourguéniev, « À propos de Pères et fils » [1869], Œuvres complètes, t. XI

 

...Conservez notre langue, notre magnifique langue russe, ce trésor, ce bien qui nous a été légué par nos prédécesseurs parmi lesquels brille encore et toujours Pouchkine ! Maniez avec respect cet outil puissant; il est capable, dans des mains habiles, d’accomplir des miracles ! A ceux mêmes qui n’ont pas de goût pour « les abstractions philosophiques » et « les délicatesses poétiques », aux gens de sens pratique aux yeux desquels la langue n’est rien d’autre qu’un moyen d’exprimer la pensée, qu’un simple levier, même à eux je dirai : respectez au moins les lois de la mécanique, tirez de chaque chose tout le profit possible ! Car parfois en parcourant les revues et en lisant ce verbiage mou, confus, aussi faible que prolixe, le lecteur doit penser malgré lui que vous remplacez le levier par des supports primitifs, que vous retournez aux balbutiements de la mécanique même...

 

*

 

Ivan Tourguéniev, « Les mots de Potouguine » [1867], Fumée. Œuvres complètes, t. IX

 

Prenez l’exemple de notre langue. Pierre le Grand l’a inondé de milliers de mots étrangers : hollandais, français, allemands ; ces mots exprimaient les notions qu’il fallait faire connaître au peuple russe ; sans cérémonies et sans manières, Pierre versait ces mots par quantités énormes, par tonneaux, par baquets dans nos entrailles. Au début, littéralement, le résultat était monstrueux mais ensuite a commencé la période de digestion dont je vous avais déjà parlé. Les notions se sont implantées et se sont assimilées ; les formes étrangères se sont peu à peu évaporées, la langue a trouvé dans son propre sein de quoi les remplacer et désormais votre humble serviteur, styliste tout à fait médiocre, est prêt à traduire n’importe quelle page de Hegel,… sans employer aucun mot non-slave.

 

 

 

II. La défense de la langue maternelle.

 

 

Fédor Dostoïevski, Carnet de l’écrivain [juillet et août 1876], III, 2 ; Œuvres complètes, t. XI.

 

En quelle langue doit parler un futur pilier de sa patrie ?

Je poserai à la maman cette question : sait-elle ce qu’est une langue, quelle idée se fait-elle des raisons pour lesquelles la parole nous a été donnée ? La langue est sans doute la forme, le corps, l’enveloppe de la pensée (nous n’expliquerons pas ici ce qu’est la pensée), le dernier mot, pour ainsi dire, le mot de conclusion du développement organique. Il est donc clair que plus riche est le matériau, plus riches les moules où se forme la pensée, que j’assimile pour les exprimer, plus je serai heureux dans la vie, plus je serai conscient pour moi-même et pour les autres, plus je serai compréhensible à moi-même et aux autres, plus je serai puissant et convainquant ; plus facilement je me dirai à moi-même ce que je veux dire, plus profondément je le dirai et plus profondément je comprendrai ce que j’ai voulu dire, plus fort et plus tranquille d’esprit je serai – et donc, finalement, plus intelligent. Et encore ceci : sait-elle, la maman, que l’homme, même s’il est capable de penser avec la vitesse de l’électricité, ne pense pourtant jamais aussi vite mais infiniment plus lentement, bien qu’infiniment plus vite qu’il ne parle, par exemple. Et pourquoi cela ? Parce qu’obligatoirement il doit penser dans une langue. Et en effet, nous pouvons ne pas avoir conscience du fait que nous pensons dans une langue, mais c’est ainsi, et si nous ne pensons pas avec les mots, c’est-à-dire en prononçant les mots dans nos têtes, nous pensons quand même, pour ainsi dire, « par la force élémentaire de cette langue » dans laquelle nous avons choisi de penser, si on peut s’exprimer ainsi. Il est évident que plus la manière dont nous assimilons la langue dans laquelle nous avons choisi de penser sera souple, riche, variée, plus facilement nous pourrons exprimer notre pensée et d’une manière plus riche et plus variée. Au fond, pourquoi apprenons-nous les langues européennes, le français par exemple ? D’abord, tout simplement pour lire en français et deuxièmement pour parler avec les Français que l’on croise; mais en aucun cas pour parler entre nous ni pour se parler à soi-même. Si l’on veut atteindre la vie supérieure et la profondeur de la pensée, une langue d’emprunt, étrangère, ne suffira pas, justement parce qu’elle nous restera toujours étrangère; il faut donc pour cela la langue maternelle, natale, celle avec laquelle on naît. Mais ici il y a un hic : il y a longtemps que les Russes, au moins ceux des classes élevées, dans leur majorité, ne naissent plus avec une langue vivante, et ce n’est que plus tard qu’ils apprennent une sorte de langue artificielle ; pour le russe, ils attendent l’école, en étudiant la grammaire. Oh, bien sûr, en étant très motivé, on peut se rééduquer soi-même, et même apprendre, jusqu’à un certain point, la langue russe vivante, puisqu’on est né avec une langue morte. J’ai connu un écrivain russe – il s’est fait un nom –, qui non seulement a appris la langue russe, sans en savoir le premier mot, mais a même écrit des romans sur la vie paysanne. Ce cas comique s’est assez souvent répété chez nous et parfois à un niveau assez sérieux : le grand Pouchkine avouait lui-même qu’il avait été obligé de se rééduquer et que c’était de sa nounou Arina Rodionovna.qu’il avait appris la langue et l’esprit russes. L’expression « apprendre une langue » nous convient surtout à nous, les Russes, car nous sommes – la classe élevée – assez coupés du peuple, c’est-à-dire de la langue vivante (la langue, c’est le peuple, dans notre langue ces mots sont synonymes, et c’est une idée très riche et profonde !). On va dire : s’il faut « apprendre » une langue vivante, quelle importance que ce soit le russe ou le français – mais il se fait qu’un russe apprend le russe plus facilement malgré les bonnes, malgré l’environnement, et il faut profiter de cette facilité pendant qu’il est encore temps. Pour apprendre cette langue russe d’une manière plus naturelle, sans efforts particuliers, et pas seulement d’une manière scientifique (ici, naturellement , je ne parle pas uniquement de la grammaire scolaire), c’est, dès notre enfance, de nos nounous comme Arina Rodionovna, qu’il faut apprendre la langue sans avoir peur qu’elles communiquent à l’enfant différents préjugés – sur les trois baleines par exemple ( Mon Dieu ! Il va se souvenir toute sa vie des baleines) ; surtout, ne pas avoir peur des gens simples et même des serviteurs, contre lesquels certains spécialistes de la pédagogie mettent en garde les parents. Puis, dès l’école, il faut apprendre par coeur les monuments de notre langue depuis les temps les plus anciens – des chroniques, des bylines, même du vieux slavon d’église – et par coeur justement, sans avoir peur de paraître rétrograde en apprenant par coeur. Ayant assimilé de la sorte la langue maternelle, c’est-à-dire la langue dans laquelle nous pensons, le mieux possible, c’est-à-dire si bien que cela ressemble à quelque chose de vivant, nous étant habitués à penser dans cette langue, ainsi nous pourrons tirer profit de notre aptitude typiquement russe à connaître, en polyglottes, les diverses langues de l’Europe. En effet, ce n’est qu’après avoir assimilé à la perfection le matériau de base, c’est-à-dire la langue maternelle, que nous serons capables d’apprendre aussi parfaitement une langue étrangère, et pas avant. Nous emprunterons alors insensiblement à la langue étrangère plusieurs formes étrangères à notre langue et nous les accorderons, aussi insensiblement et inconsciemment, avec les formes de notre pensée, et ainsi pourrons-nous l’élargir. Il existe encore un fait important : notre langue encore jeune et peu structurée peut transmettre les formes les plus profondes de l’esprit et de la pensée des langues européennes, – les poètes et les penseurs européens sont tous traduisibles et transmissibles en russe, et certains sont déjà traduits à la perfection.

En revanche beaucoup de nuances de la langue populaire russe et de nos œuvres littéraires sont absolument intraduisibles dans les langues européennes et surtout en français. Je ne peux pas me rappeler sans rire une traduction en français (actuellement très rare) de Gogol, faite au milieu des années quarante à Pétersbourg par M. Viardot, le mari de la célèbre cantatrice, en collaboration avec un Russe, aujourd’hui justement célèbre, mais qui était à l’époque un jeune écrivain débutant (I. S. Tourgéniév). Ce n’était plus Gogol, c’était du galimatias. Une grande partie de Pouchkine est aussi intraduisible. Je pense que si on essayait de traduire une œuvre comme Les dits du protopope Avvakoum, cela donnerait aussi un galimatias ou même cela ne donnerait rien du tout. Pourquoi en est-il ainsi ? Probablement parce que l’esprit européen a moins de diversités que le nôtre, il est plus enfermé dans sa particularité malgré le fait qu’il ait atteint une expression plus achevée et plus consciente, que le nôtre. Mais, cela est difficile à dire, au moins ne peut-on pas ne pas reconnaître, avec tout l’espoir et la joie que cela donne, que l’esprit de notre langue est indiscutablement divers, riche, multiforme, universel, car c’est dans ses formes inorganisées qu’elle a pu transmettre les trésors et les richesses de la pensée européenne, et nous sentons qu’elles sont transmises avec exactitude et fidélité. Et voilà que nous privons nos enfants d’un tel « matériau » ! Mais pourquoi ? Pour les rendre malheureux, sans aucun doute. Nous méprisons ce matériau, nous le considérons comme une langue grossière, foulée aux pieds, qui ne peut décemment servir à exprimer un sentiment noble ou une noble pensée.

Justement, il y a cinq ans, nous avons eu ce qu’on appelle la réforme classique de l’enseignement. Les mathématiques et les deux langues anciennes, le latin et le grec, ont été reconnues comme la meilleure voie de développement intellectuel et même spirituel. Ce n’est pas qui avons inventé cela, qui l’avons imaginé : c’est un fait et un fait incontestable qui a été vécu par expérience dans toute l’Europe pendant des siècles et que nous n’avons fait qu’emprunter. Mais voici ce qui se passe : avec l’enseignement considérablement renforcé de ces deux grandes langues anciennes et des mathématiques, l’enseignement du russe chez nous a été pratiquement étouffé. On se demande comment, par quel moyen et quel matériau nos enfants pourront assimiler les formes de ces deux langues anciennes si la langue russe est en déclin. Est-il possible que ce soit le seul mécanisme de l’enseignement de ces deux langues (de plus par des maîtres tchèques) qui constitue toute leur valeur formatrice ? Et on ne peut pas maîtriser le mécanisme sans mettre en parallèle un enseignement intensif et approfondi d’une langue vivante. Toute la valeur morale et formatrice de ces deux langues anciennes, de ces formes les plus achevées de la pensée humaine et qui ont élevé, des siècles durant, tout l’Occident barbare au plus haut niveau de développement et de civilisation – cette valeur, notre nouvelle école n’en profitera pas, justement à cause du déclin de la langue russe. A moins que peut être nos réformateurs n’aient considéré que ce n’était pas la peine d’apprendre du tout le russe, sauf peut-être pour placer convenablement la lettre iat’ [lettre de l’alphabet cyrillique, qui se prononçait comme un e, supprimée lors de la réforme de 1918. NDT], puisque nous sommes nés avec cette langue. Mais c’est que, justement, nous, dans les classes élevées de la société, nous avons cessé de naître avec la langue russe vivante, et cela depuis longtemps. Nous n’aurons chez nous de langue que le jour où nous serons en parfaite union avec le peuple.


III. De la nature du verbe

 

 

Ossip Mandelstam, De la nature du verbe [1912], traduction de Sveta Mayela

 

Pour en revenir à ma question : la littérature russe est-elle une, et si oui, quel en serait le principe d’unité, nous éliminerons d’emblée l’idée de progrès. Il ne sera question que de la cohésion interne des phénomènes, et nous nous efforcerons avant tout de rechercher les critères de cette unité, la charnière qui permette le déploiement dans le temps de phénomènes littéraires si divers et dispersés.

Si l’on considère la littérature d’un peuple donné, le seul critère d’unité que l’on puisse lui reconnaître est celui de la langue, tous les autres n’étant que subsidiaires, transitoires et conditionnels. Car si la langue est sujette au changement, si à aucun moment elle ne se fige ni demeure en repos, elle reste de bout en bout, en dépit de ses mutations une grandeur permanente, une « constante », essentiellement une, évidence qui sautera aux yeux de n’importe quel philologue. N’importe quel philologue comprendra en effet ce que le mot attestation d’identité veut dire, appliqué à la conscience que l’on peut avoir d’une langue. Lorsque, après s’être répandu à travers tout le pays roman, le latin eût connu un renouveau et donné les premiers rameaux des futures langues romanes, ce fut le début d’une littérature nouvelle, encore balbutiante et indigente comparativement à la littérature latine, mais déjà porteuse des caractères du roman.

Lorsque s’éleva le verbe imagé et vivant, le parler de terroir russe dans ses moindres tournures du Dit du prince Igor, alors naquit la littérature russe. Tant que l’écrivain contemporain Velimir Khlebnikov nous plongera dans le maquis des racines russes, au plus profond d’une nuit étymologique qu’accueillent avec faveur le cœur et l’esprit du lecteur ouvert et intelligent, la littérature russe de toujours, celle du Dit du prince Igor, demeurera vivante. La langue, comme la nationalité russe, s’est constituée à partir d’un nombre infini d’apports, de croisements, de greffes et d’influences étrangères de toutes origines. Mais elle demeurera toujours en quelque point fidèle à elle-même, aussi longtemps que notre latin de cuisine sera banni de nos usages ; alors de son puissant tronc de langue surgiront, toutes pâlichonnes encore, les premières pousses de notre vie, tel qu’en la vieille cantilène française de sainte Eulalie.

La langue russe est une langue hellénistique. En raison de toutes sortes de conditions historiques particulières, les éléments vivants de la culture hellénique, après avoir abandonné l’Occident aux influences latines, sont demeurés quelque temps les hôtes de Byzance privée de descendance, puis, se glissant au cœur même de la langue russe, ils lui ont confié le secret sûr de la conception hellénistique du monde, le secret d’une incarnation libre, grâce à quoi la langue russe est devenue chair animée de sons, chair douée de parole.

Autant les cultures et les histoires occidentales enferment la langue, de l’extérieur, en la ceinturant des murailles de leurs institutions et de leurs religions dont elle s’empreigne en un lent processus de décomposition, pour ne s’épanouir que venue l’heure de leur déclin – autant la culture et l’histoire russes se trouvent baignées et cernées de tous côtés par les éléments déchaînés à l’infini d’une langue russe qui, elle, ne se laissera inscrire en quelque forme institutionnelle ou religieuse que ce soit.

Dans les éléments historiques de la Russie, la vie de la langue pèse autant que tout autre fait tant par la plénitude de ses manifestations que par la plénitude de son essence, plénitude qui n’est, pour toutes les autres manifestations de la vie russe, qu’une finalité hors de portée. On peut assimiler la nature hellénistique de la langue russe à son caractère ontologique. Dans l’acception hellénistique, le verbe est chair active qui se réalise dans l’événement. C’est pourquoi la langue russe est historique par essence ; considérée globalement, elle est mer agitée d’événements, incarnation ininterrompue et acte de chair, douée de souffle et de raison. Aucune langue au monde ne s’opposera plus vivement que la langue russe à se laisser réduire à de simples fonctions pratiques ou dénominatives. Le nominalisme russe, qui conçoit le mot comme un réel, en tant que tel, fait vivre l’esprit de notre langue et le relie à la culture philologique grecque, non par le biais de l’étymologie ou de la littérature, mais grâce au principe de liberté intérieure essentiel à l’une comme à l’autre.

Que la tendance au style télégraphique ou sténographique relève de raisons d’économie et de rationalité simplificatrice, ou qu’elle relève au contraire d’un utilitarisme d’ordre plus élevé qui sacrifie la langue à l’intuition mystique, à l’anthroposophie ou à tout autre mode de penser dévorant mais avare de parole, toute forme d’utilitarisme est péché mortel contre la langue russe et contre sa nature hellénistique. […]

Lorsque Tchaadaiev affirme que la Russie n’a pas d’histoire, qu’elle appartient à ces cycles de manifestations culturelles anhistoriques et inorganisées, il omet une chose : la langue. Un langue si organique et parfaitement structurée, n’est pas seulement une voie d’entrée dans l’histoire, elle est l’histoire même. Pour la Russie, être coupée de l’histoire, être exclue du royaume de la continuité et de la nécessité historiques, de la liberté et de la logique, reviendrait à être coupée de sa langue. Le « mutisme » de deux ou trois générations mènerait la Russie à une mort historique. Et inversement, être coupé de la langue signifierait pour nous être coupé de l’histoire. Il est parfaitement vrai que l’histoire russe marche au bord, au ras, au-dessus d’un précipice, et qu’elle pourrait à tout instant sombrer dans le nihilisme, se couper du langage. […]



Notice biographique sur Zygmunt Kubiak

 

Zygmunt Kubiak est né en 1929. Pendant l’occupation allemande, il a suivi des cours dans la clandestinité, puis, après la guerre, a fait à l’Université de Varsovie des études de philologie classique. Contraint de quitter l’Université en raison de ses positions politiques, ayant perdu son statut d’étudiant, il gagne sa vie en exécutant des travaux de philologie pour un célèbre bibliste, l’abbé Eugeniusz Dąbrowski. Il travaille quelques années à la rédaction du journal Tygodnik Powszchny. Il publie entre autres La Muse grecque (PIW, 1960), La Muse romaine (PIW, 1963), Errances à travers les siècles (Znak, 1969), L’école du style (PIW, 1972), Cavafis l’Alexandrin (Ten Ten 1995), Poésie et sagesse de Platon (lSW, 1996), Bréviaire d’un Européen (Bibliothèque de Więź, 1998), Mythologie des Grecs et des Romains (Swiat Książki, 1997), ainsi que des traductions des poèmes de Jan Kochanowski, de l’Énéide, des Confessions de saint Augustin, de la poésie et de la prose de Cavafis. Il a reçu pour son œuvre littéraire de nombreux prix en Pologne, en Angleterre, en Italie, ainsi que, en 2002, le Prix « Totus », décerné par Jean-Paul II.

 

Le texte que nous publions est extrait du Sourire de Korè (Bibliothèque de Więź, 2001).


LA LANGUE POLONAISE, incarnation DE LA PATRIE

Zygmunt Kubiak

discours prononcé chez les Pallotins, à Paris, en septembre 1988

(Traduction de Maria Żurowska, notes d’Yves Avril)

 

À chacun de mes séjours en Europe occidentale, je me fais un devoir de lire, outre la littérature des pays dont je suis l’hôte, le plus grand nombre de textes de l’émigration polonaise, afin de me faire une idée, la plus complète possible, de nos problèmes et soucis communs. Aujourd’hui encore je lis abondamment, passant mes nuits à lire les auteurs émigrés et les revues publiés par l’émigration. Et je dois reconnaître qu’en dépit de toute la sympathie que j’éprouve pour mes compatriotes qui réfléchissent et qui écrivent dans les endroits les plus divers du monde, certaines de ces lectures accroissent ma tristesse. Les nouvelles qui nous parviennent actuellement de Pologne, devraient nous annoncer l’arrivée d’une ère nouvelle, mais le pessimisme semble plutôt général et il concerne l’état de la société. Je pense surtout à l’état d’esprit « émigré » qui règne au sein de la jeunesse, et qui me fait craindre que la Pologne ne soit au bord de l’autoliquidation. Et ce que je trouve ici dans la presse intellectuelle de l’émigration confirme bizarrement ce que je ressens. Peut-être les auteurs et les éditeurs ne remarquent-ils plus eux-mêmes que l’esprit de leurs publications connaît certaines transformations, qu’il évolue, et cela dans un sens que je ne trouve pas toujours consolant.

Par exemple, je me heurte souvent à une vision de la langue polonaise qui me semble caractériser une nation en décomposition. Il m’arrive de voir cette langue présentée comme un patois assez primitif, anachronique, un patois qui, à vrai dire, est un fardeau pour ceux qui le parlent et complique leur contact avec le monde. L’un de ces critiques de l’émigration a un jour écrit une longue dissertation dont j’ai retenu cette conclusion qu’il était impossible à un peuple qui dispose pour désigner l’amour, love, du mot mił-ość, de se développer normalement. Cet -ość lui restait en travers de la gorge. J’avais du mal à le comprendre, d’autant plus qu’un linguiste parmi les plus connus a su me prouver, au regard de tous les critères philologiques, la totale absurdité de ce propos. De toute façon, cet auteur souffrait de voir les noms abstraits du polonais se terminer par des sons aussi disgracieux que -ość.

Récemment, dans l’un des tout derniers numéros d’une des plus sérieuses revues de l’émigration, j’ai lu les mots suivants : « notre langue grinçante, crissante et glissante ». Ce que signifie « glissante » quand on parle de la langue polonaise, je ne le sais pas. Pour « grinçante et crissante », je peux comprendre à la rigueur que l’auteur perçoive ainsi sa langue maternelle, mais, pour « glissante », j’avoue mon incompréhension. Je sais seulement que cet adjectif possède une bonne dose de mépris, qui n’a certainement aucune justification objective, car on peut percevoir la langue polonaise de façon toute différente. Je connais, à Varsovie, un jeune bouquiniste, un homme extrêmement intelligent et qui est pour moi un collaborateur inappréciable parce qu’il sait toujours me trouver des livres indispensables pour mon travail. Sa boutique, où je passe chaque jour, est aussi régulièrement fréquentée par l’ambassadeur du Portugal, grand collectionneur de cartes postales. Il s’y rend avec un ami et entre eux parlent portugais. Mon bouquiniste, âgé d’une vingtaine d’années, m’a dit un jour à ce propos : « Quelle belle langue que le portugais, par sa sonorité, elle ressemble beaucoup au polonais ! » Impression tout autre que celle des auteurs dont j’ai parlé.

Si l’on pense à la nouvelle de Sienkiewicz, L’homme du phare[73], et à l’ardeur avec laquelle le héros de cette nouvelle est prêt à sacrifier sa vie, seulement pour entendre parler polonais, on est obligé de constater une profonde mutation dans l’attitude de certains Polonais à l’égard de leur propre tradition, de leur langue maternelle. Si le mépris du polonais avait été aussi répandu dans le passé, il me serait impossible de rencontrer en France des petits-enfants d’émigrés qui parlent un polonais d’une pureté de cristal. Il y a deux jours, j’ai rencontré une dame qui parlait cette langue à la perfection. Je pensais qu’elle était installée en France, mettons, depuis une dizaine d’années. Or c’était la petite-fille d’émigrés polonais. On imagine les sacrifices, les efforts qu’il a fallu pour conserver une langue polonaise authentique, quand on se trouve économiquement placé dans une tout autre société. Ces gens ne se seraient certainement pas donné tant de mal, s’ils avaient pensé que la langue polonaise était « grinçante, crissante et glissante ».

J’indiquerai très brièvement en quoi ma vision de la langue polonaise est différente. Selon moi, c’est une langue tout à fait admirable. J’ai plus d’une fois essayé de le dire dans mes écrits. Que je cite Lechon[74] : « Par une nuit solitaire, passée sans sommeil, aux rayons de la lune, par quelque étrange souffle », que je remonte jusqu’à Mickiewicz [75] : « Une ronce pressant de sa bouche noire les framboises », ou encore plus haut : « Sévère Apollo, pourquoi me tourmenter en vain ? »[76], je l’admire toujours autant, et je ne peux même pas en parler avec calme, tant elle me touche profondément. Elle est comme un medium qui me permet de ressentir le monde, elle m’enveloppe comme une aile, elle pèse sur moi, je dois la porter, et en même temps, c’est elle qui me soulève et me porte « sur ses ailes légères ». Je cite ici Dmochowski[77] et sa traduction de l’Iliade, que je suis en train de corriger et de commenter pour la Bibliotheca mundi de l’Institut National d’Edition. Pour la première fois depuis 200 ans, nous publions intégralement, sans coupures, la traduction de l’Iliade qu’a faite Dmochowski,. Il s’y trouve un vers magnifique, où « un oiseau survole la terre de ses ailes légères », ce qui ne veut pas dire que la plume soit légère, mais que l’oiseau vole haut. C’est une langue qui a des possibilités expressives inimaginables. À vrai dire, seuls le grec et le latin suscitent en moi pareille admiration.

Si j’en parle si longuement, si j’ai si longuement parlé des impressions toutes différentes des miennes, c’est que je me rappelle certain livre, lu il y a longtemps mais que je n’arrive pas à oublier. L’auteur était américain, son nom m’a échappé. J’ai passé quelques nuits à compulser ce livre, de ces livres extrêmement érudits comme en produisent les universités américaines, une œuvre d’une spécialiste des études germaniques, qui racontait la lutte pour la préservation de la langue allemande au XVIIIe siècle. D’après ce livre, à cette époque, la plupart des Allemands percevaient leur langue comme un patois primitif, dépourvu de tout avenir dans le domaine de l’esprit, une langue lourde, corrompue, ruinant même la pensée de ceux qui la parlaient. Pour eux, la langue allemande appartenait plutôt au folklore qu’à la vraie culture. Nous savons bien, de plus, que Frédéric le Grand s’exprimait en français, oralement et par écrit. Pourquoi cette situation ? L’auteur montrait qu’après la guerre de Trente ans, alors que dans certaines régions de l’Allemagne deux personnes sur trois avaient péri, après des souffrances, des viols, des dépravations sans nombre, la langue reflétait le désespoir de la société.

Car la langue est une réalité très intime, profondément liée à l’homme. Notre attitude générale à l’égard du monde façonne notre rapport à la langue. Lorsque je lis ces auteurs de l’émigration, je ne veux pas les attaquer, car j’approuve leur sincérité (qu’ils disent sincèrement les choses, s’ils les perçoivent ainsi), mais j’aimerais savoir en revanche pourquoi ils ont ces sentiments, quand les miens sont totalement différents.

Au XVIIIe siècle, il semblait bien que la langue allemande se mourait, et qu’il en était de même pour le peuple allemand, au sens traditionnel. Ce livre décrit la lutte acharnée de ces grands écrivains comme Lessing, qui réhabilitèrent patiemment l’allemand. Puis Goethe est apparu, puis Schiller et d’autres auteurs qui à leur tour montrèrent à leur peuple ce qu’était une langue maternelle. Lorsque j’observe des symptômes aussi évidents de notre lent dépérissement (car ce que j’entends dire de l’état d’esprit de la jeunesse émigrée correspond à une telle perception de la langue), je me demande si nous sommes, comme les Allemands du XVIIIe siècle, à la veille d’une renaissance. Ou si, plutôt, notre dépérissement est définitif.

Je dois dire que la Pologne m’a inculqué, une fois pour toutes, en m’introduisant dans cette tradition, un principe fondamental de la culture classique, qui est de ne jamais se bercer d’illusions. C’est pour cette raison que je ne rejette jamais d’emblée certaines hypothèses pessimistes. Il arrive que des nations dépérissent. Et les peuples d’Asie mineure dont parle Hérodote, que sont ils-devenus ?

De toute façon l’avenir est dans la main de Dieu. Comme dit Ophélie dans Hamlet : « Nous savons ce que nous sommes, mais nous ne savons pas ce que nous deviendrons ». Je peux seulement dire ce que je ferai, moi. Récemment, à Varsovie, j’ai vu à la télévision un très beau film sur un écrivain américain, prix Nobel de littérature, Isaac Singer. On lui a demandé entre autres (c’était un documentaire) pourquoi il écrivait dans une langue qui disparaissait. Singer écrit en yiddish, bien que tous ses livres soient aussitôt traduits en anglais. Il a répondu qu’il avait beaucoup de goût pour les histoires qui parlaient des esprits, et qu’une langue mourante se prêtait mieux que les autres à l’évocation des esprits. Je peux de même dire que jusqu’à la fin de mes jours je travaillerai en polonais, et que je communiquerai avec les esprits avec lesquels je veux et dois communiquer, et particulièrement par l’intermédiaire de cette langue, qui est pour moi un medium qui me fait ressentir l’univers, la forme artistique principale, qui m’indique ma place – non seulement ma place professionnelle d’homme de lettres, mais aussi ma place métaphysique.

Bien que le latin soit pour moi une seconde langue maternelle (comme pour de nombreuses générations de mes ancêtres), celle qui m’unit à l’Europe, à la France en particulier (le français n’est-il pas le latin d’aujourd’hui ?), bien que je lise constamment l’Énéide en latin et que je ne parte jamais en voyage sans emporter l’Énéide; cette épopée ne devient vraiment mienne que lorsque le commerce que j’entretiens avec elle se fait en latin et en polonais en même temps. Aussi, c’est en polonais que j’ai dû l’entendre en moi et la transmettre à mes compatriotes. Et quand, par exemple, je lis en latin l’inoubliable soupir d’Énée en Italie :

 

Iam tandem Italiae fugientis prendimus oras,

hac Troiana tenus fuerit fortuna secuta,

 

il ne devient mien que lorsque je l’entends en même temps en polonais :

 

Uciekających wybrzeży Italii

Oto dopadliśmy już. Tylko dotąd

Mogła nas ścigać trojańska niedola

 

D’ailleurs L’Énéide, qui est un poème sur la souffrance et la persévérance, m’apportait, lorsque j’y travaillais, un merveilleux réconfort, et il est aussi réconfortant de constater qu’apparemment d’autres personnes avaient le même sentiment, car je recevais de différents côtés des témoignages de solidarité, et même venant de Solidarność. Je vois que nombreux sont ceux de mes compatriotes qui ont besoin de la langue polonaise. Je travaillerai donc en dépit de ce qui doit arriver et de ce que d’autres pensent.

Je dois dire que les hommes qui, depuis des siècles, vivent et travaillent en Pologne n’ont dû souvent qu’à leur force spirituelle de surmonter les difficultés des circonstances. Et à notre époque également. Lorsque, par exemple, la Pologne approchait des années cinquante, lorsque le stalinisme se faisait étouffant, il arrivait à l’opposant de se demander si ce n’était pas folie que de résister seul ; et pourtant l’éducation traditionnelle, que justement on recevait en Pologne, faisait qu’il était impossible d’accepter les thèses prônées par les théoriciens de l’idéologie matérialiste qui voulaient d’un trait de plume annuler quelques milliers d’années d’histoire de l’humanité. Nous nous sentions alors, moi et quelques collègues peu nombreux, ceux avec lesquels je pouvais parler et qui voulaient parler avec moi, nous nous sentions comme des Peaux-rouges, vaincus par les Blancs (pourtant c’étaient les autres qui étaient rouges, alors que nous, nous étions blancs). J’étais profondément persuadé, et c’est seulement maintenant que je m’en rends compte, qu’il n’y avait plus rien à faire, que nous étions vaincus, que la nuit totalitaire allait envelopper l’univers, qu’elle allait durer mille ans peut-être et que, pourtant, je ne pourrais pas la reconnaître, que je devais vivre malgré elle, contre elle, au-dessus d’elle, plus profondément qu’elle.

J’ai appris alors à apprécier les choses simples et les plus importantes. La raison fondamentale qui m’a fait alors devenir membre de l’équipe d’une revue catholique, était que, selon moi, la lutte pour la défense de la famille polonaise, entreprise alors par le Cardinal Wyszynski, avait comme but la défense de la substance absolument fondamentale de l’humanité. Encore aujourd’hui, je considère cette question comme d’une immense importance, de même qu’est important pour moi le travail intellectuel. Par exemple, avant mon arrivée en France, une des nouvelles maisons d’éditions catholiques m’a proposé de traduire du latin les prières de saint Thomas d’Aquin. J’estime beaucoup la prose de saint Thomas, je la considère comme proche de la prose française de Paul Valéry, surtout celle de ses Cahiers (deux volumes sont parus dans la Bibliothèque de la Pléiade), je ferai donc ce travail avec grand plaisir. Si j’en parle, c’est parce que je veux souligner que deux aspects me semblent importants : d’un côté, les questions morales du plus grand intérêt pratique, de l’autre, un haut niveau intellectuel, caractéristique de la véritable science, de l’art authentique. Je me réjouis lorsque je vois que les milieux catholiques en Pologne apprécient ces deux aspects. Tandis que toute la sphère intermédiaire, qu’on rencontre malheureusement aujourd’hui dans ces milieux, la sphère des mythomanes et des graphomanes, est, à mon sens, totalement inutile. Plus grave : j’y vois certains symptômes de transformation de la religion en idéologie, ce qui est une horrible confusion de deux domaines totalement distincts. La religion est une zone de liberté spirituelle, ce dont Ricciotti parle si bien dans sa Storia di Cristo : une envolée au-dessus du monde. Alors que la transformation de la religion en idéologie est une chose affreuse, c’est la pire des hérésies; car elle prive l’homme d’une dimension unique, parce qu’elle est tout autre.

Tels sont les problèmes sur lesquels je réfléchis depuis longtemps. Nous qui avons choisi de penser de façon indépendante, et de nous opposer à la nuit totalitaire qui devait durer mille ans, nous qui avons décidé de préserver notre vie intérieure et, dans la mesure du possible, les valeurs sociales, nous devions choisir délibérément cette tradition polonaise sur laquelle nous voulions nous appuyer. Lorsque maintenant, dans la presse de l’émigration, je lis des essais sur la tradition polonaise, je les trouve d’une naiveté irritante, car ce sont les choses auxquelles moi, j’ai dû réfléchir dans le feu de l’action. Je veux ici parler d’une certaine disposition, qui se répand aujourd’hui, à battre sa coulpe pour toute la tradition polonaise. J’aimerais rappeler ici une anecdote sur Diogène : le philosophe observait un jour les délégations des villes, venues pour les jeux olympiques. Arrivent d’abord les Corinthiens, qui, aimant montrer leur faste et leur richesse, sont couverts d’or. Diogène les regarde, dégoûté, et prononce son verdict : « Ostentation ». Puis c’est le tour des Spartiates, qui, voulant montrer qu’ils sont forts, disciplinés, résistants, donc tout à fait différents des Corinthiens, sont carrément en haillons. Diogène a le même rictus de dégoût et dit : « Ostentation d’un autre genre ».

Croyez-moi, je déteste les fanfaronnades nationales, c’est une sorte de cancer qui nous ronge. Mais ce que je lis souvent aujourd’hui à propos de notre prétendue « radicale monstruosité », ces pamphlets sur notre passé, ne sont à mon avis qu’une régression, une autre fanfaronnade. A vrai dire, j’aimerais répéter après Diogène : ostentation, ostentation. Surtout, les choses ne sont pas aussi simples qu’on le pense quand il s’agit de notre passé et de notre caractère national. Je suis persuadé que notre tragédie est plus profonde qu’on se le figure habituellement, et qu’elle a commencé beaucoup plus anciennement. Les grands seigneurs ont-ils noyé la Pologne dans l’alcool au XVIIIe siècle ?[78] La question n’est pas là. Je pense que les événements les plus tragiques se sont produits plus tôt, qu’une fissure est apparue déjà au XVIIe siècle. La problématique de ce pays qu’était la Pologne manquait tragiquement d’homogénéité. Souvent, je me représente en imagination une scène purement historiosophique, théorique. Le prince Jeremi Wiśniowiecki aurait-il pu discuter avec un de ces aristocrates polonais occidentalisés, un Morsztyn par exemple, ou avec Stanisław Herakliusz Lubomirski[79], que j’estime beaucoup et apprécie particulièrement comme écrivain et comme penseur ? Comment auraient-ils pu s’entendre intellectuellement ? La Pologne avait et a toujours une situation géographique difficile. Que les opinions sur ce passé lointain me semblent naives ! De même, pour la période d’entre les deux guerres, je ne suis ni pour la gauche, ni pour les conservateurs de ce temps-là. Conscients de tous les malheurs qui nous ont creusés et rongés, j’essaie de descendre plus profondément, comme je le faisais déjà dans les années cinquante, puis soixante. J’essaie de descendre jusqu’à cette tradition polonaise plus profonde et plus sérieuse, qui est probablement une tradition minoritaire. Mais la meilleure tradition n’est-elle par toujours minoritaire ? En France, Montaigne, Racine, Pascal n’étaient pas non plus la nation entière, mais seulement ce qu’il y avait de meilleur dans cette nation.

J’essaie donc de rester proche de la meilleure tradition polonaise, qui est plus profonde que les fractures, plus profonde que la schizophrénie nationale. La tradition qui repose dans les prodondeurs de la culture polonaise. Jan Kochanowski, poète polonais du XVIe siècle, devient pour moi, et non seulement pour moi, un personnage symbolique. En 1984, mon collègue Kazimierz Bosek, journaliste, rédacteur au département de la prose de la revue « Littérature », grand admirateur de Kochanowski et son biographe infatigable, a réussi après de longues préparations à organiser une cérémonie à l’occasion du transfert des cendres du poète dans une crypte à Zwolen. Ce fut aussi une grande cérémonie religieuse. Des amis m’ont demandé d’y prononcer un discours. J’ai dit alors qu’à mon avis, ce que révélait avant tout la poésie de Kochanowski, c’était ceci : le caractère polonais consiste avant tout dans la lucidité – discipline intellectuelle – et dans le service. C’est aussi ma conviction fondamentale, et mon programme d’action, indépendamment même de ce que l’avenir nous réserve.



La langue du silence

(Traduction d’Yves Avril)

 

Johanna Laasko,

Département d’études finno-ougriennes

Université de Vienne (Autriche)

 

Une langue (kieli) qui se défend (kieltää) elle-même

 

            Il est difficile d’écrire sur la langue finnoise. Non seulement parce que je suis spécialiste des langues, que je ne suis ni poète ni philosophe, et que la linguiste que je suis langues, a été nourrie des conceptions qui dominaient au XIXe siècle, et qui voulaient que les particularités de chaque langue ne fussent, pour dire les choses franchement, qu’un bruit importun et que seul fût essentiel ce qui était commun à toutes les langues du monde. ce n’est pas non plus parce que notre langue maternelle nous environne comme l’air ou la peau, de façon si évidente que souvent nous n’en avons même plus conscience. Dans la langue finnoise il semble y avoir quelque chose qui fuit les définitions.

            A un certain niveau qui est plus poétique ou philosophique que philologique, il paraît à certains égards profondément suggestif que kieltää (défend) soit dérivé du mot kieli (langue). Qui utilise la langue, exerce un pouvoir, ordonne ou défend. La langue est dans la culture finlandaise une arme puissante qu’il faut utiliser avec prudence. Ceux qui ont vu les films de Kaurismäki le comprennent peut-être, mais leur maigre dialogue est plus caricature et ironie sur soi – ce dont il est redevable à la vieille tradition américaine et française du film noir – qu’illustration de la réalité linguistique finlandaise.

            Pourtant cette proposition est bien étayée sur le plan linguistique. La culture finlandaise est une culture qui protège l’intimité, sauve la face. On sait par exemple que la politesse finlandaise, de façon très caractéristique, n’use pas de formules de politesse et évite de faire référence à la personne, et que le nom de celui avec qui l’on s’entretient ou le terme d’adresse correspondant ne doit être mentionné que si on ne peut fixer autrement l’attention de la personne en question. (J’ai remarqué moi-même en discutant avec des étrangers qu’entendre continuellement citer mon nom me semble aussi gênant que le contact physique d’un inconnu – une chose également que traditionnellement les Finlandais évitent.)

            Mais, outre que parler en finnois peut être une façon d’éviter de parler, on peut difficilement enfermer l’essence même de la langue finnoise dans des définitions et on la représente plus facilement en recourant à des négations : le finnois n’est pas une grande langue, mais ce n’est pas non plus une petite langue, ce n’est pas une vieille langue de culture, mais elle n’est pas toute jeune, ce n’est pas de « l’européen standard » mais ce n’est pas non plus exotique. Je crois que la seule et vraie façon d’approcher l’être du finnois, c’est de vider son esprit des clichés exotiques ou de cet étonnement, que ceux qui parlent les grandes langues européennes éprouvent fréquemment à l’égard de toutes les langues le plus rarement utilisées, et d’aller de l’avant tranquillement, à petits pas. En suivant quelques traces qui nous conduiront vers la langue finnoise telle que je la vois.

 

Une langue différente

 

            Si les Européens – comme on appelle souvent en Finlande les habitants des pays au sud-ouest du Danemark – savent en général quelque chose de la langue finnoise, il s’agit la plupart du temps de légendes linguistiques comme celle de la croyance aux cent mots des langues eskimo qui veulent dire « neige » : ces histoires sont en partie sans fondement, en partie banales (ou ce qui en elles ne manque pas de fondement, n’est pas très intéressant ni essentiel). J’ai vu des prospectus publiés par les responsables du tourisme finlandais, dans lesquels on affirmait que le finnois était la langue la plus difficile de l’Europe et qu’il était pratiquement impossible aux étrangers de l’apprendre, et j’ai entendu des histoires sur des étrangers mariés à des Finlandaises (où des étrangères à des Finlandais), qui retournaient dans leur pays complètement frustrés quand après plusieurs mois d’efforts, ils n’avaient pas réussi à se débrouiller avec la langue de leur conjoint. Combien de gens, au nord de la Manche ou à l’est du Rhin, ont un jour renoncé à leurs leçons de français ? Et combien de Français ont été capables même à l’âge adulte d’apprendre correctement l’allemand ?

            En réalité le finnois n’est, objectivement parlant, ni plus difficile ni plus facile que n’importe quelle autre langue du monde. Mais de même que nous devons faire la sourde oreille aux légendes issues de la linguistique populaire, il nous faut également refuser d’écouter ce qu’exprime l’amour-propre blessé d’un peuple qui se situe aux frontières de l’Europe. Il existe une contre-légende qui elle aussi contient une part de vérité : le finnois est sous de nombreux rapports une langue très européenne. Cette contre-légende est cependant problématique dans la mesure où la définition de l’ » européanité » est tout sauf claire. Il y a beaucoup de gens pour qui l’Europe est – selon l’expression de l’historien anglais Eric Hobsbawn – une sorte de club distingué dont chacun souhaite devenir membre et dont chacun trace la frontière à la frontière de son propre pays. Mais que peuvent bien vouloir dire dans une langue donnée distinction, sélection et raffinement ?

            Pour commencer par le commencement, allons donc, en silence, écouter à quoi ressemble le finnois. Toutes subjectives que sont les impressions esthétiques, on peut dire quelque chose d’objectif. Et d’abord : contrairement aux croyances répandues qui veulent que les langues exotiques de l’Europe de l’est soient pleines d’accumulations de consonnes qui mettent la langue à la torture, le finnois est une langue très vocalique. Les voyelles, proportionnellement aux consonnes, sont en finnois, selon certains calculs, plus nombreuses même qu’en italien. Le contingent de consonnes est particulièrement petit – par exemple pour les sifflantes, c’est-à-dire les sons apparentés au s, il n’y a que le s, manquent les ch, le j et le z – et l’accumulation de consonnes successives est étroitement réduite : par exemple le vieux mot germanique strand (« rivage ») est passé, dans l’emprunt qu’en a fait le finnois, tout simplement à ranta. La durée des phonèmes en revanche est importante ( et indépendante de l’accent qui est toujours sur la première syllabe) : tuli : « feu », tuuli : « vent » (la gémination marque l’allongement du phonème) et tulli : « douane » sont bien sûr pour les Finlandais trois mots différents. Le finnois en reçoit son propre rythme musical – qui aux oreilles non finlandaises semble soit harmonie délicate soit monotonie insupportable.

Si on dit quelque chose de concret sur la difficulté ou l’exotisme de la langue finnoise, c’est en général en rapport avec la morphologie et le plus souvent avec les cas de la déclinaison. Les substantifs et les adjectifs du finnois se déclinent en principe en quinze cas environ. Pourtant une grande partie d’entre eux sont exceptionnels ou marginaux, et se rangent en séquences régulières (ex. : maassamaastamaahanmaaltamaalle : « dans la terre », « de la terre », « vers la terre », etc.) dont la signification est clairement spatiale et correspond souvent nettement aux prépositions des grandes langues européennes comme « à », « dans », « sur ». Certes en finnois existe bien une morphologie importante, où on peut coller au corps du mot une masse de suffixes variés. Mais bien que des mots complexes comme näyttelijätär (actrice) : nä / y / tt / el / ijä / tär puissent être analysés morceau par morceau, en commençant par la fin, ce qui donne approximativement : -tär : « femme qui », -ijä- : « comme métier », -el- : « souvent », -tt- : « fait », -y- : « elle-même », -- : « voir » , le locuteur finlandais habituel qui emploie le mot näyttelijätär ne le reconstruit pas ainsi pièce par pièce.

En réalité le Finlandais d’aujourd’hui n’emploie plus très souvent le mot näyttelijätär. L’emploi du suffixe féminin –tar/-tär est en finnois une imitation des langues européennes à genres, imitation qui est maintenant de nouveau en recul (ce qui fait que les professionnels du théâtre aussi bien de sexe masculin que de sexe féminin, quand ils indiquent leur profession, disent näyttelijä ). Le finnois manque complètement de marque pour le genre grammatical : à la place des pronoms » il / elle », il n’a que hän, et le Finlandais peut parler des heures durant d’une de ses connaissances, de sa profession, de ses qualités, sans révéler le sexe de la personne en question, et dans les romans policiers on n’a pas besoin d’employer des phrases comme celle-ci : « Le meurtrier ou la meurtrière a opéré avec des gants ». Cette caractéristique fait aussi partie de ce qui est, pour les Finlandais eux-mêmes, une marque de l’exotisme particulier de leur langue. Une deuxième particularité grammaticale similaire est l’absence de verbe « avoir ». On indique la propriété avec les cas locaux, ainsi minulla on kirja : « à (sur) moi est un livre = j’ai un livre ».

Aucune de ces deux caractéristiques n’est cependant très surprenante ni rare : en dehors du domaine des langues finno-ougriennes, il y a dans notre monde beaucoup de, ce sont peut-être les plus fréquentes, de langues non indo-européennes qui se débrouillent sans verbe « avoir » ou sans genre grammatical de type masculin-féminin. En cela la manière dont les Finlandais voient leur langue est instructive. En général les langues étrangères qu’ils possèdent appartiennent toutes au domaine linguistique indo-européen. Les grandes langues de l’Europe sont pour eux un point de comparaison évident. Elles sont aussi le modèle que les inventeurs de la langue finnoise ont suivi consciemment.

 

En route pour l’Europe ?

 

Le locuteur d’une langue nationale standardisée, que ce soit le finnois, le français ou le bulgare, oublie souvent que la réalité linguistique du monde n’est pas constituée d’unités séparées, en noir et blanc, mais d’un continuum gris, et que les frontières qui divisent ne sont pas fondées sur la linguistique mais sur la politique. Si les langues écrites, allemand et hollandais, n’avaient pas été standardisées pour des raisons politiques et si on ne s’était pas mis à les enseigner au peuple dans les écoles, les langues germaniques occidentales du continent formeraient, avec des variantes de détail, des rives de la Manche aux limites des Balkans, un continuum dialectal. Et si la frontière occidentale et orientale de l’Europe n’avait pas, au début du XIIIe siècle, séparé la Finlande, tombée peu à peu sous la domination de la Suède, de la Carélie, puis sous la domination de Novgorod et de la Russie, il n’y aurait pas eu de langue finnoise mais seulement une masse de dialectes tribaux balto-finnois.

Le nom de Suomi ( jusqu’à présent toujours sans étymologie incontestable) désignait au début la province méridionale entourant Turku, la première capitale. C’est là qu’arriva la foi chrétienne occidentale, c’est de là que la Finlande fut régie en tant que province de la Suède, et c’est sur la langue de cette province que fut fondé en grande partie l’usage écrit du finnois, quand il existait. Les premiers livres imprimés en finnois parurent avec imprimatur au XVIe siècle (dans l’Église catholique on disait, probablement dès le Moyen Âge, les prières, au moins les plus importantes, en traduction finnoise, mais les textes n’en ont pas été conservés), et depuis le XIXe, la plus grande partie des textes en finnois étaient les textes du culte (catéchismes, livres de psaumes, traductions de la Bible, littérature de méditation). Dans une certaine mesure, on traduisait en finnois les textes administratifs, comme les décrets royaux qui étaient lus au peuple à l’église, mais le finnois n’était pas encore reçu comme langue de l’enseignement supérieur et de l’administration : quand on arrive aux XVII-XVIIIes siècles, la classe dominante, les nobles, les fonctionnaires, les familles des pasteurs et la bourgeoisie des villes, tous parlaient le suédois.

Le changement se produisit au début du XIXe. La Suède qui au XVIIe avait dominé comme superpuissance militaire le nord de l’Europe, s’était peu à peu affaiblie et avait dû céder à la Russie en pleine expansion, tout un morceau des régions orientales – comme le territoire peuplé par les tribus balto-finnoises où fut fondée en 1703 la ville de Saint-Pétersbourg. C’est en 1809 que la frontière orientale de la Suède fut arrêtée au fleuve Tornio. La Finlande reçut pour la première fois une autonomie, la capitale fut transportée un peu plus tard à Helsinki, plus loin de l’ancienne métropole, et du point de vue de Saint-Pétersbourg, il était politiquement favorable de soutenir une nouvelle langue nationale non suédoise.

Au même moment circulaient les idées du romantisme national européen. En Finlande, comme dans beaucoup d’autres pays, elles aboutirent à l’édification consciente d’une identité nationale, d’une culture nationale et d’une langue nationale. Le vieux « finnois biblique » (« pipliasuomi ») ne suffisait pas aux besoins d’un monde qui se modernisait. Au cours du XIXe siècle, on élabora, en combinant les éléments des dialectes de l’est, une langue littéraire que beaucoup de Finlandais cultivés, nationalistes suédophones, pasteurs, professeurs, médecins et juristes apprirent, à l’aide de livres, à parler de façon à devenir de vrais Finlandais. Et quand en 1917 la Finlande devint indépendante de la Russie brisée par la guerre mondiale et la révolution, il existait déjà un enseignement national, une grande culture et des arts nationaux, créés par des artistes et des compositeurs qui avaient voyagé à Paris, à Rome, à Berlin ou à Vienne, et en finnois, on ne se contentait plus de traduire la Bible mais aussi par exemple toutes les pièces de Shakespeare.

Le but des réformateurs de la langue finnoise était romantiquement et patriotiquement sublime : un peuple et une langue que toutes les couches de la société soient capables de comprendre. De ce but découlait aussi un phénomène typique de cette époque : le purisme, ou le refus des matériaux étrangers et la constitution, à partir d’éléments propres à la langue nationale, de mots nouveaux indispensables. Ainsi encore aujourd’hui trouve-t-on en finnois, à la place de elektrisiteeti, telefoni, universiteeti, restauranti ou republiiki, les mots sähkö, puhelin, yliopisto, ravintola et tasavalta. De façon paradoxale la langue finnoise, en inventant pour elle-même des équivalents du vocabulaire des grandes langues européennes, s’en est par là-même éloignée. Dans une certaine mesure ces principes puristes vivent toujours. Même si actuellement en Finlande on se plaint aussi – et non sans raison – de la pénétration envahissante de la langue anglaise, le Finlandais ne parle plus de « computer » (kompuutteri ) ou de « homepages » (houmpeidzi) mais de tietokone et de kotisivu.

 

Une langue qui reste en vie ?

 

On peut représenter l’évolution du finnois comme un voyage vers l’ » européanité » – pourvu qu’on se rappelle combien cette dernière notion est obscure et difficile. Dans une plus longue perspective temporelle, toute l’Europe peut être considérée comme l’espace de développement de deux groupes linguistiques. Il faut penser que l’Europe de nos premiers ancêtres avait un paysage linguistique du même genre que celui que connaissent encore aujourd’hui beaucoup de régions reculées de la planète : on parlait simultanément, les unes mêlées aux autres, un très grand nombre de langues différentes, dont les locuteurs formaient des communautés qui ne dépassaient pas quelques centaines d’âmes. Cette diversité était masquée plus au sud et plus à l’ouest par les formes linguistiques indo-européennes, dont les héritières sont par exemple les langues celtes, germaniques et latines d’aujourd’hui. Plus au nord et plus à l’est s’étendaient les langues finno-ougriennes de la zone des conifères, dont la bordure nord-ouest atteignait l’est de la Baltique, il y a au moins cinq mille ans.

L’histoire ultérieure, notamment l’expansion des formes linguistiques des Slaves de l’est et des Russes et la montée de l’empire russe, a fragmenté le territoire des langues finno-ougriennes, qui était probablement à l’origine sans aucune solution de continuité, en petites poches de formes linguistiques menacées – 20 à 40 petites langues selon les modes de calcul – autour de la Scandinavie, des pays baltes et de la Russie. Aujourd’hui la plus grande partie des langues finno-ougriennes appartiennent aux 90% des langues du monde qui selon les estimations les plus pessimistes peuvent d’ici cent ans ne plus exister que dans les archives des chercheurs. Ne sont à peu près assurés de leur survie que le hongrois, que l’extraordinaire histoire des invasions a poussé il y a mille ans dans le bassin des Carpathes, ainsi que le finnois et l’estonien, dont les zones linguistiques ont été délimitées en États-nations d’un côté par la limite orientale de l’Europe de l’ouest, et de l’autre, par la limite occidentale de l’empire russe.

Aucune langue n’est naturellement en pleine sécurité. En Finlande aujourd’hui on s’inquiète de la suprématie de l’anglais : les 15-20 ans savent presque tous l’anglais, qui est supporté par la culture supranationale des « variétés », et qui est, de plus en plus souvent, la langue de la science et de la grande culture internationales. Moi-même, je remarque que j’écris les textes professionnels de ma spécialité plus souvent et presque plus couramment en anglais qu’en finnois.

Le risque n’est pas tant la contamination du finnois, la transformation en une langue bâtarde. Sa base se conserve bien, ne serait-ce que dans le lexique où quelque cent mots essentiels unissent le finnois au hongrois et aux langues de la lointaine Sibérie, et dans les néologismes originaux comme kotisivu (« homepage »), tietokone (« ordinateur ») ou kännykkä (« portable ») Le finnois est uni à son patrimoine finno-ougrien aussi par les suffixes et les constructions grammaticales, qu’on conserve envers et contre tout.

Ce qui fait peur aujourd’hui, c’est la diminution des domaines d’emploi de la langue : le fait que les Finlandais qui connaissent les langues étrangères renoncent volontairement à la possibilité de lire la littérature universelle en traduction finnoise (lire en langue originale est plus distingué), d’écrire les textes scientifiques dans leur langue maternelle (comment pourrait-on dans ce cas se produire dans un colloque international ?) ou de composer les paroles d’une musique de variétés autrement qu’en anglais (comment le rock finnois pourrait-il faire une percée internationale ?). Il y a même des parents qui renoncent au privilège qu’ont acquis les luttes du XIXe siècle pour l’enseignement du finnois à l’école, et préfèrent mettre leur progéniture dans un jardin d’enfants ou une école anglophone, peut-être même francophone ou germanophone.

La globalisation (ou, en nouveau finnois, « maapalloistuminen ») menace toutes les langues qu’on n’a pas de profit immédiat à parler. Le finnois est dans ce sens bien menacé. Il n’a pas de position légale ailleurs qu’en Finlande et, jusqu’à maintenant, en Suède (où on a donné le statut officiel de langue minoritaire aussi bien au finnois standard, que parlent dans leurs familles les quelque 200.000 travailleurs émigrés en Suède dans les années 1960-1970, qu’aux très anciens dialectes finnois de la Suède de l’extrême nord). A l’étranger, le finnois n’est pas compris ailleurs qu’aux alentours de la Finlande : en de rares endroits en Suède, en certains endroits de la Carélie russe (ou quelques personnes qui parlent le carélien peuvent encore tirer un bénéfice économique du fait qu’ils sont capables de communiquer avec les touristes finlandais) et souvent en Estonie (dont la langue est aussi étroitement apparentée au finnois et où les échanges avec la Finlande existent depuis longtemps ou bien – particulièrement à l’époque soviétique – où l’on regardait les informations TV censurées de la télévision finlandaise ainsi que les publicités coca-cola). Pour les Finlandais, il va de soi qu’on ne peut exiger d’aucun étranger qu’il sache le finnois et que pour aller à l’étranger et pour les contacts internationaux il faut apprendre des langues étrangères. Et si on les apprend convenablement, quelle importance aura désormais le finnois ?

Je crois personnellement que les Finlandais sont maintenant au carrefour où tous les Européens vont arriver dans un très proche avenir, s’ils n’y sont pas déjà arrivés. On ne peut plus croire naïvement à une nation unie et unilingue, quand on est harcelé, de l’extérieur, par les pressions des communications internationales et, de l’intérieur, par les minorités linguistiques qui luttent pour leurs droits linguistiques. Il faut aussi que les grands pays de l’Europe comprennent le plus tôt possible que le plurilinguisme est naturel et normal pour l’homme et que l’apprentissage des langues étrangères ne met pas nécessairement en danger la connaissance de la langue maternelle. Savoir une seule langue n’est pas dans le monde d’aujourd’hui évident – toute l’Europe a besoin de plus de conscience de langue (« language consciousness »), de plus de conscience et d’attention sérieuse aux problèmes du développement, d’usage et d’apprentissage des langues. La langue finnoise – petite mais solide, jeune mais fermement normée et consciemment développée – pourrait peut-être dans un proche avenir être l’exemple de la manière dont une langue ainsi que l’identité qui lui est liée se préserve et se développe au milieu de contacts continuels.



La langue Komi

 

Yves Avril

 

 

Si nous ajoutons le komi aux langues concernées par notre Association, c’est pour la raison suivante. En 1988, Régine Pernoud me confiait une lettre qu’elle avait reçue de Glotovo, petite ville au nord de la République des Komis, pays aux 1 263 000 habitants (en 1989), grand comme la France et situé au nord-ouest de l’Oural (capitale : Syktyvkar). Cette lettre lui était adressée par Anna Kriajevskaia, une institutrice qui avait créé dans son école un « club Jeanne d’Arc ». Très ému par cette lettre, j’ai envoyé à Glotovo quelques documents qui pouvaient intéresser ce club, entre autres les journaux qui donnaient le programme des fêtes du 8 mai à Orléans ou en faisaient le compte rendu, et j’ai reçu en réponse des disques de chants populaires komis, des photos de la classe, des portraits ou des scènes de la vie de notre héroïne nationale dessinés par les enfants. Quelques-uns de mes élèves d’Orléans, à qui j’avais transmis des adresses de garçons et des filles du même âge, se sont mis à correspondre avec eux. Une des conséquences de cet échange, me disait Anna Kriajevskaia, c’est que les parents qui, auparavant, dirigeaient automatiquement, pour les raisons qu’on pense, leurs enfants vers les classes d’anglais, préféraient désormais leur faire apprendre le français. Les liens, depuis ce temps, se sont quelque peu relâchés, mais j’espère toujours pouvoir recevoir dans notre pays, à Paris, à Orléans ou ailleurs en France, une délégation de nos amis komis.

 

Le komi est une des seize langues du groupe finno-ougrien, dont les plus connues sont le finnois et l’estonien. Ses deux principaux dialectes sont le komi zyriène et le komi permien. La langue la plus proche dans le groupe est l’oudmourte, parlé par le peuple dont notre ami Jean-Luc Moreau a fait le sujet de sa conférence lors d’une Assemblée générale de l’Association.

L’origine des peuples finno-ougriens n’est pas encore établie avec certitude. On pense que, dans une période très ancienne (du IXe au VIe millénaire), les peuples appartenant à la famille linguistique ouralienne (ancêtres des Komis, des hongrois, des Finnois, des peuples samoyèdes, etc .) occupaient un territoire situé entre l’Oural et la Volga moyenne, et qu’au cours des Ve et IVe millénaires, les Finno-Ougriens se séparèrent des Samoyèdes qui passèrent l’Oural et s’établirent en Sibérie. Aux IIe et Ier millénaires avant notre ère, ces peuples se divisèrent encore : certains s’établirent plus à l’ouest (Maris, Mordves), d’autres, plus tard, gagnèrent la Baltique (ancêtres des Finnois, des Caréliens, des Estoniens). À cette époque, les ancêtres des Komis étaient établis dans le bassin de la Kama et de la Volga supérieure, à l’ouest et à l’est de l’Oural, où ils eurent des contacts avec des tribus indo-iraniennes et bulgaro-turques. Selon certains historiens, c’est à eux que le Grec Hérodote (Ve siècle av. J.-C.) fait allusion lorsqu’il cite, parmi les peuples Scythes, les « Boudinoï » (Histoire, IV, 21). Ce n’est qu’à la fin du premier millénaire avant notre ère et au début du premier siècle de notre ère que se produisit la séparation des Komis et des Oudmourtes.

À partir du IXe siècle, les ancêtres des komis se partagent en deux groupes : l’un s’établit dans la partie supérieure de la Kama (komis permiens), l’autre au nord, jusqu’aux rives de la mer Blanche et de l’Océan glacial arctique, entre la Mezen et la Petchora (komis zyriènes). Ces peuples entrent en contact avec les Russes, et, jusqu’au XIVe siècle, restent soumis aux princes de Novgorod, après quoi ils passent sous la domination des princes de Moscou. C’est à cette époque qu’ils sont visités par des missionnaires envoyés par Moscou, qui les évangélisent et les baptisent. Le plus célèbre de ces missionnaires est saint Étienne de Perm, qui non seulement leur apporte la foi chrétienne mais les dote d’un alphabet adapté à leur langue. C’est donc de 1372 qu’on peut dater le statut officiel de la langue komi. Étienne traduit dans cette langue la liturgie et la sainte Écriture. Il devient en 1383 évêque de l’éparchie de Oust’-Vym’. L’alphabet d’Étienne est utilisé jusqu’au XVIIIe siècle, époque à laquelle il est remplacé par l’alphabet cyrillique. C’est également de cette époque que datent les premiers lexiques komi-russe, et du début du siècle suivant les premières grammaires et les premiers textes profanes.

La révolution bolchevik est, au moins officiellement, favorable aux nationalités et au développement des langues nationales. En 1921 est constituée la Région autonome des Komis, qui sera transformée en 1936 en République socialiste soviétique autonome des Komis. On publie des grammaires, des manuels, des revues littéraires et ethnographiques, on enseigne la langue à l’école : le komi devient donc langue officielle. En 1931, l’alphabet cyrillique est abandonné pour l’alphabet latin, cela jusqu’en 1939. La répression stalinienne n’épargne pas écrivains et enseignants, qui sont emprisonnés, déportés (comme le grand linguiste Lytkine) ou fusillés. Le nord de la région devient un des grands centres du Goulag (Vorkouta).

Puis le komi perd son statut, le pays est atteint par la vague de russification (en 1926, il y avait 6,6 % de Russes dans la Région autonome, il y en a aujourd’hui environ 60 %) qui culmine dans les années 1960, où la langue n’est même plus enseignée (la loi de 1958 donnant aux parents le choix de la langue d’enseignement a pour résultat concret d’exclure le komi). La situation s’améliore légèrement dans les années 1970. Le komi zyriène est reconnu comme une des langues officielles de la République. Aujourd’hui, malgré son enseignement dans les écoles primaires, le komi n’est plus parlé que par la moitié de la population du territoire.

 

 

Nous avons choisi de vous présenter deux poème tout simples composés par deux promoteurs et défenseurs des langue et littérature komis : Ivan Kouratov et Guennadi Youchkov. Ivan Kouratov est né en 1839 dans une famille de neuf enfants. Le père était bedeau du village de Kebra (devenu depuis Kouratovo). Presque tous ses frères – et surtout l’aîné, Vassili (1820-1861), dont les travaux linguistiques ont été fondateurs mais sont malheureusement perdus – s’engagèrent dans la cause de la défense et du développement de la langue nationale, deux d’entre eux fondèrent dans leur village une école où on l’enseignait. Ivan, après la mort prématurée de son père, partit, accompagné par sa mère, poursuivre ses études dans une école russophone, où ils parvinrent après un voyage de 400 km à pied, à cheval, en barque. C’est là qu’il commença à écrire, à l’âge de 13 ans, sous un pseudonyme, ses premières œuvres en komi, dans l’alphabet de saint Étienne. Il obtient une bourse d’études au sémnaire de Vologda, puis à l’Académie spirituelle de Moscou, où il ne reste que quelques mois. Il revient dans son village, puis enseigne quelque temps à Ust’ Sysolsk. En 1865, il est à Kazan, à l’instruction de l’État-major de la division militaire de Kazan ; puis, en 1866, dans l’administration militaire, à Verni (Alma-Ata). Il meurt en 1875, dans un état de dénuement presque total parce que, bien qu’il eût une situation financière relativement confortable, il subvenait aux besoins de ses frères qui faisaient des études à Saint-Pétersbourg. Ses œuvres ne seront publiées qu’à partir de 1930.

Guennadi Youchkov est né en 1932. Il fit ses études à l’Institut de littérature mondiale Maxime Gorki, à Moscou. Il eut là-bas comme professeur le grand écrivain Constantin Paoustovski. De retour au pays, il fut nommé rédacteur en chef de la revue nationale « L’Étoile du Nord » (Войвыв кодзув) et il présida l’Union des écrivains komis.

 



 

КОМИ КЫВ

 

 

Коми кыв, ме тöда,

Ыджыдтор оз шу на,

Тöда ме и сiйö –

Oз и сöр на уна.

 

Тайö кыв мем дона,

Небыд, мича, гора

Вунöдас ен мыжöс,

Кодыр сiйöн кора !

 

Тайö муса кылöн

Чой-вой сëрнитöны,

Тайö кылöн меным

Ай-мам бур сиöны !

 

Иван КУРАТОВ (1857)

 

 

***

 

 

La langue komi

(Traduction d’Yves Avril)

 

Le komi, nul ne l’ignore,

Ne dit pas de grands mots ;

Mensonge et vains propos,

Il ne les sait encore.

 

Langue belle et sonore,

Elle m’est un précieux don,

Et n’aura pas de pardon

Qui la parle et la déshonore.

 

Car cette langue chérie

Est langue des frères et sœurs,

En cette langue de douceur

Père et mère m’ont béni !

 

Ivan Kouratov, 1857

 

 


 

КОМИ КЫВ

 

 

Коми кыв ! Кольöм нэмын на тэныд

Уна потшöссянь кравзсісны пом

А тэ сöдзöдчин, вояссö веніг,

Гора юралан важсьыс на том.

 

Он на эновтöм ыб моз тэ эжмы.

И он кус, кыдзи лöдсавтöм би.

Коми йöзлы тэ колан, кыдз Эжва,

Кыдзи парма, кöн рöдмылім ми.

 

Геннадий ЮЖКОВ

 

 

***

 

 

La langue komi

(Traduction d’Yves Avril)

 

 

Dès le siècle passé, de sinistres clôtures,

Ô ma langue komi, on croassait ta mort.

Franchissant les années, frayant tes routes sûres,

Ancienne et toujours jeune, tu sonnes haut et fort.

 

Tu n’es pas champ pierreux envahi par l’ortie,

Ni feu laissé sans bois, qui n’a plus qu’à mourir.

Comme le fleuve Ejva, aux Komis tu es vie,

Comme les hauts sapins, qui nous ont vus grandir.

 

Guennadi Youchkov

 

 




 

DÉLIRES



Jonathan Swift : Voyage à Laputa

 

Une intéressante invention

de l’École des langues

de l’Académie de Lagado,

capitale de l’île de Balnibarbi

 

(Traduction d’Yves Avril)

 

« De là nous allâmes à l’École des langues, où trois professeurs délibéraient des moyens de perfectionner celle de leur pays.

Le premier projet était d’abréger les discours en réduisant les polysyllabes à une seule syllabe, et en se passant des verbes et des adjectifs, car dans la réalité les seules choses que l’on puisse se représenter concrètement sont les noms.

L’autre projet consistait à supprimer toute espèce de mots ; et l’on trouvait à cela de grands avantages et pour la santé et pour la concision. Car il est évident que chaque mot que nous prononçons est à certain degré une diminution, par corrosion, de nos poumons, et conséquemment contribue à l’abrègement de nos vies. L’expédient proposé était le suivant : les mots n’étant que les noms des Choses, il serait plus commode que les hommes transportassent avec eux les Choses dont il serait besoin pour désigner l’affaire particulière qu’ils auraient à discuter. Cette invention eût certainement été adoptée, au grand bénéfice tant de la commodité que de la santé des sujets, si les femmes, associées au bas peuple et aux ignorants, n’eussent menacé de se révolter dans le cas où il ne leur serait pas permis de parler avec leur langue, selon la manière de leurs aïeux : tant le vulgaire se montre toujours l’ennemi irréconciliable des Lumières. Cependant quelques-uns des plus instruits et des plus sages adhèrent à la nouvelle méthode de s’exprimer par Choses, dont le seul inconvénient est que, lorsque l’affaire à traiter est vraiment importante et porte sur différents sujets ; on est obligé, en proportion, de porter sur son dos un plus important fardeau, à moins qu’on ait le moyen d’entretenir un ou deux valets vigoureux pour s’épargner cette peine. J’ai vu souvent deux de ces Sages pliant sous le poids de leur charge, à la façon de nos colporteurs ; quand ils se rencontraient dans la rue, ils déposaient à terre leur paquet, ouvraient leurs sacs, et conversaient une heure ou deux ; ensuite, ils ramassaient leurs ustensiles, s’aidaient l’un l’autre à charger leur fardeau, et prenaient congé.

Mais pour les entretiens brefs, on peut porter dans ses poches et sous ses bras tous les objets dont on a besoin ; et chez soi on ne peut se trouver à court. Aussi la pièce où se retrouve la compagnie qui pratique ce langage, est remplie, à portée de main, de toutes les choses qui doivent fournir matière à ce genre de conversation artificielle.

Un autre avantage important de cette invention, était qu’elle pouvait servir de langue universelle, qui serait entendue de toutes les nations civilisées, où les ustensiles et instruments sont généralement les mêmes ou d’un genre approchant, si bien que leur emploi peut aisément être compris. Et ainsi, les ambassadeurs seraient aptes à traiter avec les princes ou les ministres des pays dont les langues leur sont parfaitement étrangères. »

 

Voyages de Gulliver dans des contrées lointaines

Voyage à Laputa

 

 

 

 

 


 


George Orwell : Dix neuf cent quatre-vingt quatre

Le Néoparler : le vocabulaire de classe A

 

(Traduction de Sophie Vasset)

 

Le vocabulaire de classe A. Le vocabulaire A était constitué de mots de la vie de tous les jours, exprimant des actions comme manger, boire, travailler, s’habiller, monter et descendre un escalier, faire de la bicyclette, jardiner, cuisiner etc. Il se composait essentiellement de mots comme battre, courir, chien, arbre, sucre, maison, champ – mais comparé à l’anglais d’aujourd’hui, leur nombre était extrêmement réduit, et leur sens était bien plus strictement défini. Ils avaient été purgés de toutes leurs sens équivoques ou obscurités. Dans la mesure du possible, un mot de cette classe était un simple son staccato exprimant un seul concept immédiatement compréhensible. Il aurait été impossible d’utiliser le vocabulaire de classe A à des fins littéraires ou pour la discussion philosophique ou politique. Il était fait pour exprimer les pensées simples, à but pratique, impliquant le plus souvent des objets concrets ou des actions physiques.

La grammaire du Néoparler avait deux particularités tout à fait remarquables. La première était une interchangeabilité quasi parfaite entre les différentes parties du discours. N’importe quel mot de la langue (en principe cela s’appliquait même aux mots très abstraits comme si ou quand) pouvait être employé comme verbe, nom, adjectif, ou bien comme adverbe. Entre le verbe et la forme nominale, s’ils provenaient de la même racine, il n’y avait aucune variation, règle qui entraîna la destruction de bien des formes archaïques. Le mot pensée, par exemple, n’existait pas dans le Néoparler. Il avait été remplacé par penser, qui servait à la fois de nom et de verbe. Aucun principe étymologique n’était alors suivi : dans certains cas, c’était le nom qui était retenu, dans d’autres, le verbe. Même lorsqu’un nom et un verbe de sens apparenté n’étaient pas de même racine, on supprimait fréquemment l’un des deux. Il n’y avait pas, par exemple de mot comme manger, son sens étant suffisamment pris en compte par le nom-verbe dîner. Les adjectifs était formés grâce au suffixe -ible, et les adverbes par le suffixe -ment. Ainsi, par exemple, hâtible voulait dire ‘rapide’ et hâtement voulait dire ‘vite’. Certains de nos adjectifs d’aujourd’hui comme bon, fort, gros, noir, doux avait été conservés mais leur quantité restait minime. On n’en avait guère besoin, puisque n’importe quelle fonction d’adjectif pouvait être rendue en ajoutant -ible à un nom-verbe. Parmi les adverbes existants aujourd’hui, seuls ceux qui se terminaient en -ment étaient conservés : le -ment était invariable. Le mot bien, par exemple, avait été remplacé par bonnement.

De plus, tout mot (encore une fois, ceci s’appliquait en principe à tous les mots de la langue) pouvait être employé négativement par l’ajout du préfixe in- ou pouvait être renforcé par le préfixe plus, ou, s’il fallait encore accentuer, doubleplus-. Ainsi, par exemple, infroid signifiait ‘chaud’, tandis que plusfroid et doubleplusfroid signifiaient respectivement, ‘très froid’ et ‘extrêmement froid’. Il était aussi possible, comme dans notre langue d’aujourd’hui, de modifier les sens par des préfixes comme ante-, post-, sur-, sous-, etc. On trouva par ces méthodes le moyen de diminuer de façon considérable la quantité du vocabulaire utilisé. Si l’on considère, par exemple, le mot bon, il n’y avait pas besoin de mot comme mauvais puisque ce sens était tout aussi bien – voire mieux – exprimé par le mot inbon. Tout ce qu’il fallait faire, dans le cas où deux mots étaient antonymes, était de savoir lequel des deux on allait supprimer. Sombre, par exemple, pouvait être remplacé par inclair, ou clair par insombre, au choix.

La deuxième particularité de la grammaire du Néoparler était sa régularité. Mis à part les rares exceptions mentionnées ci-après, toutes les flexions suivaient les mêmes règles. Ainsi, dans tous les verbes, les temps du passé étaient les mêmes et se terminaient par . Le passé de voler était je volé, tu volé, et celui d’entendre (devenu entender) était j’entendé, tu entendé, et ainsi de suite pour toute la langue, toutes les formes comme mort, bu, pris, craint furent abolies. Tous les pluriels étaient construits en ajoutant -s ou -es selon les cas. Les pluriels de œil, cheval, travail, étaient oeils, chevals, travails. Le comparatif des adjectifs se formait invariablement avec plus, le plus (bon, plus bon, le plus bon), les formes irrégulières étant supprimées.

Le seul groupe grammatical de mots susceptibles d’être déclinés de façon irrégulière étaient les pronoms personnels, les pronoms relatifs, les adverbes, les adjectifs démonstratifs, et les verbes auxiliaires. Tous ceux-là se déclinaient comme avant, sauf dont jugé superflu, et la conjugaison du futur était remplacée par la forme j’ai à ; je mangerai devenait j’ai à manger. Il y avait aussi quelques irrégularités dans la formation des mots pour faciliter la fluidité du discours. Un mot difficile à prononcer, ou pouvant être mal compris, était considéré ipso facto comme un mauvais mot : ainsi, de temps en temps, pour des raisons d’euphonie, une lettre supplémentaire était introduite dans le mot ou bien la forme archaïque était conservée. Mais ce besoin se faisait surtout sentir dans le vocabulaire de classe B.

 

 




Du mot à la chose

 

Elsa Godart

 

Si l’on peut reprocher au Moyen Âge d’avoir eu du mal à trouver une véritable identité conceptuelle en philosophie – oscillant entre traduction et interprétation –, on ne peut nier en revanche sa dimension linguistique. De saint Augustin à saint Thomas d’Aquin, en passant par Abélard et Albert le Grand sans omettre Boèce et Occam, les dialecticiens triomphent d’une Antiquité trop imprégnée du Peri Hermeneias d’Aristote.

 

La démarche de la scolastique, comme celle des Pères de l’Église, n’est pas tant de définir l’essence de la langue que d’en retrouver les principes ontologiques comme l’indique la fameuse définition « adæquatio rei et intellectus », c’est-à-dire « l’adéquation de la chose et de l’intelligence ». C’est à cela même que l’on pourrait résumer l’interrogation sur le langage à cette époque, à savoir son rapport avec le réel et la pensée, ou plutôt comme conformité entre la pensée (ou son expression, qui n’en est pas alors dissociée) et l’objet de cette pensée. Cette formule désigne à elle seule l’ensemble des réflexions qui occupent les grands esprits de ce temps. C’est en effet une façon de penser l’essence de la chose en même temps que celle de l’Être. On constate qu’aucune distinction n’est faite entre « penser » et « dire » une chose ; le mode de penser équivaut au mode d’expression, seuls sont distingués la chose et le mot, c’est-à-dire le réel et le dire. Ceci n’est pas sans faire écho à Jacques Chevalier qui dans l’Histoire de la Pensée Chrétienne rappelle que la position admise était celle qui réduit « toute expression de la pensée et par suite de tout savoir à des propositions et à des termes (sujets et prédicats) qui se présentent tantôt sous forme écrite (in scripto), tantôt sous forme proférée (in voce), tantôt dans l’esprit (in mente) ». Il ajoute que « la pensée qui est une sorte de parole intérieure, se modèle sur le langage et se décompose comme lui ». [80] Et c’est justement à partir de cette approche que se constitue le « nominalisme » (aussi appelé « terminisme ») dont Guillaume d’Occam est l’un des plus illustres représentants. Il déplace les problèmes ontologiques et les substitue à des énoncés d’ordre logique. C’est-à-dire qu’il ne situe plus les universaux enracinés dans une quelconque réalité métaphysique mais au cœur du réel. Dans le Traité des principes théologiques[81], Occam place la chose avant la pensée, c’est par la logique du réel que l’on pourra atteindre la vérité et non comme le professait Aristote par l’ontologie.

Occam marque une césure importante entre la « significatio », signification d’une chose, et la « suppositio », à savoir le signe de cette chose. Il prendra pour exemple trois propositions : « l’homme est un mot de deux syllabes » ; « l’homme court » et « l’homme est une espèce ». Il va ainsi montrer que dans chaque cas la « suppositio » précède la « significatio ». Dans le premier cas « homo » représente le son (in voce) émis, c’est ce qu’on nomme la « suppositio materialis ». Dans le second cas, c’est la personne dans son identité singulière qui est désignée, par exemple « Socrate », « Platon » ; c’est la « suppositio personalis ». Enfin, dans le troisième cas sont exprimés des attributs communs au sujet, à savoir le fait qu’il appartienne à une même espèce ; c’est la « suppositio simplex ». Force est de constater que la pensée ou l’expression n’est rien sans l’objet, ce qui fait que toute idée se rapporte aux termes qui la désignent ; la pensée n’est rien sans le réel qui l’englobe bien plus qu’il ne saurait en être le support. Le nominalisme se contente d’une logique sans jamais aborder la métaphysique de face. Ainsi, il importe peu de savoir si l’objet en tant que tel est réel ou non, s’il a une quelconque existence en dehors de l’âme ou même dans l’âme, s’il est sujet ou objet (vaste débat au cœur du nominalisme) ou même s’il est vrai ou pas. Ceci ne concerne en rien le logicien. C’est précisément sur cette opposition que Guillaume d’Occam va fonder sa logique et, se rapportant aux universaux (qui déterminent si les concepts universels, par exemple le concept d’homme ou celui d’âme, ont une réalité propre ou s’ils ne sont que pures abstractions), il va tenter d’en dégager une connaissance générale en réduisant toute question métaphysique à celle du signe « dont la destination naturelle est de tenir la place de l’objet signifié ».

Ainsi, le nominalisme fait l’apologie de l’objet – ou de la chose (bien que cela soit très différent) et ramène toute interrogation de pensée ou de vérité à une structure langagière (ce qui en un sens n’est pas très éloigné des « jeux de langage » du second Wittgenstein ! ). Cette position a une incidence majeure sur la manière d’appréhender la valeur du mot. Effectivement, le mot n’est plus simplement ce qui désigne le réel, ce qui le « représente », mais il devient véritablement tout – ou seulement – le réel. Cette conception abolit les frontières entre « dire ce qui est », faisant du langage une sorte d’image du réel, et « ce qui est véritablement » traduisant le vrai en-deçà ou au-delà de toute représentation. L’« adæquatio rei et intellectus » réconcilie ainsi vérité logique : « adæquatio intellectus cum re » (adéquation de l’intelligence avec la chose), vérité de pensée dans laquelle l’expression est en conformité avec son objet, et vérité ontologique : « adæquatio rei cum intellectu » (adéquation de la chose avec l’intelligence), à savoir la conformité de l’être de l’objet avec son « être-pensé », c’est-à-dire avec l’idéal-pensé de cet objet ou la pensée divine. C’est une manière de dire le vrai dans sa dimension « essentielle ».

 

S’appuyant et dépassant ce qu’on appelle la « logique des modernes », héritée d’Abélard, de Nicolas de Paris, de Pierre d’Espagne, Occam réalise les prémisses de la linguistique moderne. Comme le définit si bien Jacques Chevalier : « cette transposition de tous les problèmes ontologiques en termes logiques ou si l’on veut cette substitution du « pensé » ou de l’« énoncé » à la « chose » ou au « réel », voilà peut-être la plus grande révolution qu’ait introduite le nominalisme du XIVe siècle, voilà en tout cas, « l’arme la plus redoutable qu’ils aient forgée et qu’ils aient fournie contre la métaphysique traditionnelle »[82].

 




Jeanne au bûcher : deux poèmes

 

malherbe

 

Sur la Pucelle d’Orléans BruslÉe par les Anglois

(Les Œuvres de messire François de Malherbe, 1630)

 

L’ennemy, tous droits violant,

Belle amazone, en vous bruslant,

Témoigna son ame perfide ;

Mais le Destin n’eut point de tort :

Celle qui vivoit comme Alcide

Devoit mourir comme il est mort.

 

 

Alcide : petit-fils d’Alcée, surnom d’Héraklès, fils de Zeus et dAlcmène. Héraklès, après avoir accompli ses douze travaux, ne se fut pas plus tôt revêtu de la tunique à lui offerte par Déjanire jalouse, quil se sentit dévoré par datroces brûlures et se fit périr en un bûcher sur le mont Œta (version la plus connue de sa mort).

Dans Malherbe, Œuvres poétiques, éd. Marcel Simon, Garnier-Flammarion, 1972, p. 203.

 

 

*

 

 

Verlaine

 

La Pucelle

(Le Parnasse contemporain, 1871 ; « Jadis et naguère », 1884)

 

 

Quand déjà pétillait et flambait le bûcher,

Jeanne qu’assourdissait le chant brutal des prêtres,

Sous tous ces yeux dardés de toutes les fenêtres

Sentit frémir sa chair et son âme broncher.

 

Et semblable aux agneaux que revend au boucher

Le pâtour qui s’en va sifflant des airs champêtres,

Elle considéra les choses et les êtres

Et trouva son seigneur bien ingrat et léger.

 

« C’est mal, gentil Bâtard, doux Charles, bon Xaintrailles,

De laisser les Anglais faire ces funérailles

À qui leur fit lever le siège d’Orléans. »

 

Et la Lorraine, au seul penser de cette injure,

Tandis que l’étreignait la mort des mécréants,

Las ! pleura comme eût fait une autre créature.

 

 

Poème dédié par Verlaine à Robert Caze (1853-1886), journaliste qui mourra en duel.

Dans Verlaine, Œuvres poétiques complètes, éd. Yves-Alain Favre, Robert Laffont, « Bouquins », 1992, pp. 178-179.



[1] C.-T., comte de Maleissye, Les Lettres de Jeanne d’Arc et la prétendue abjuration, 1911 ; Anatole France, Vie de Jeanne d’Arc, t.2, 1959, pp. 47-49.

[2] R.-P. P. Doncœur, La Minute française des interrogatoires de Jeanne la Pucelle, Melun, 1952, p. 271.

[3] Tous les éditeurs du Procès postérieurs à la minute ont orthographié « Jehanne ».

[4] Pierre Duparc, 4, p. 88.

[5] M.-V. Clin-Meyer, « Un document inédit de l’occupation anglaise : La rançon du duc d’Alençon versée à Bedford », Bulletin de l’Association des Amis du Centre Jeanne d’Arc, n° 5, Orléans, 1982, pp. 27-29 : document acheté en décembre 1981 par l’association id. et la mairie d’Orléans à maître Le Roux, commissaire priseur à Paris C.J.A. cat. ms. 10.

[6] B.-A. Pocquet du Haut-Jusse, « Anne de Bourgogne et le testament de Bedford, 1429 », Bibliothèque de l’école des Chartres, 95, 1934, pp. 285-323.

[7] Georges Peyronnet, « Les sources documentaires anglaises de l’histoire médiévale de la Bretagne » (suite), Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, t. 97, a. 1990-4, pp. 474-475.

[8] Pierre Duparc, 4, p. 52. Dunois, dans sa déposition de 1456, dit « Clasdas » id., ibid., p. 77).

[9] Jules Quicherat, 5, p. 96.

[10] On sait que Jeanne employa ce terme au moins deux fois : à Orléans (Pierre Duparc, 4, p. 89) et à Rouen, id., ibid., p. 87.

[11] Il n’y a pas si longtemps, le Petit Larousse illustré orthographiait « kichenotte ».

[12] Journal du Siège d’Orléans, d’après Jules Quicherat, t. IV, p. 149.

[13] Pierre Duparc, 4, p. 48.

[14] Ibid., p. 76.

[15] Ibid., p. 6.

[16] Ibid., p. 77.

[17] Sur les conditions matérielles de la captivité de Jeanne, cf. A. Chéruel, Histoire de Rouen sous la domination anglaise, Rouen, 1840 ; M. Sarrazin, Jeanne d’Arc et la Normandie au XVe siècle, Rouen, 1896 ; P. Le Cacheux, Rouen au temps de Jeanne d’Arc et pendant l’occupation anglaise, 1419-1449, Rouen-Paris, 1931 ; R. Quenedey, Les étapes de la vie douloureuse de Jeanne d’Arc, Longuyon, 1932 ; E. Lomier, Les prisons de Jeanne d’Arc, 1938.

[18] P. Rocolle, Un prisonnier de guerre nommé Jeanne d’Arc, 1982, p. 98.

[19] Pierre Duparc, 3, p. 186.

[20] Y. Grandeau, « Rouen, mourrai-je ici ? le supplice de Jeanne d’Arc à Rouen », Les Dossiers de l’Archéologie, n° 34, mai 1979, pp. 116-118.

[21] Jules Quicherat, 1, pp. 47-48 ; Pierre Duparc, 4, pp. 112, 117, 125, 147.

[22] Ce vieux mot, qui a donné par la suite "houspiller", est d’origine incertaine : ou bien il voulait dire "batteur de housse", d’ou le dérivé péjoratif "guenille sale", "loque" ; ou bien "batteur de houssoir", c’est à dire de balai en branche de houx.

[23] P. Champion, Procès de Jeanne d’Arc, vol. 2, 1921, p. 335, n. 27.

[24] Pierre Duparc, 4, p. 117.

[25] Pierre Duparc, 4, p. 87.

[26] R.-P. P. Doncœur et Y. Lanhers, Documents et recherches relatifs à Jeanne la Pucelle, III, La réhabilitation de Jeanne la Pucelle. L’enquête ordonnée par Charles VII en 1450..., 1956, p. 46.

[27] Pierre Duparc, 3, pp. 192 et 204.

[28] Ibid., pp. 114 et 135.

[29] Ibid., p. 106.

[30] Jules Quicherat, 1, pp. 120-121 et 402.

[31] Pierre Duparc, 3, p. 231.

[32] J.-B. Masson, Histoire mémorable de la vie de Jeanne d’Arc, 1612, p. 119 : cet auteur, archidiacre de Bayeux,a vu plusieurs manuscrits du procès. Pierre Duparc, 3, p. 194 et 4, p. 126 (« plus de cent vingt »). Massieu dit, en 1450 : huit cents (Documents et recherches, op. cit., p. 55) ; Manchon dit : quatre vingts (Pierre Duparc, 3, p. 206). Mais le nombre de cent vingt paraît plus vraisemblable, note l’Averdy (Quicherat, 2, p. 19, n. 1).

[33] Pierre Duparc, 4, p. 115.

[34] Id., 3, p. 212 : déposition d’Isambart de la Pierre en 1452.

[35] Id., 4, p. 37.

[36] Documents et recherches..., op. cit., p. 56 : déposition de Massieu en 1450.

[37] Jean Froissart, Chroniques, éd. Kervyn de Lettenhove, Bruxelles, 1870, t. 2, p. 419.

[38] Ibid., t. 15, p. 115.

[39] C.-M. de La Roncière, Philippe Contamine, et R. Delort, « Communauté de langue : la langue anglaise au XIVe siècle » (document 114), dans L’Europe au Moyen Age. Documents expliqués, t. III : « fin XIIIe-fin XVe siècle », Colin-U, « Histoire médiévale », 1971, pp. 290-291.

[40] Christiane Marchello-Nizia, Histoire de la langue française au XIVe siècle, 1979, p. 37.

[41] P. Wolff, « Les Français du Moyen Âge étaient-ils des patriotes ? », L’Histoire, n° 37, sept. 1981, p. 59.

[42] J. Calmette et E. Desprez, « La France et l’Angleterre en conflit », Histoire générale, dirigée par Gustave Glotz, t. 7 : « Histoire du Moyen Âge », 1re partie, 1937, p. 326, n. 2.

[43] H. Sugget, “The use of french in England in the later Middle Ages”, Transactions of the Royal Historical Society, 4e série, v. 28, 1946, pp. 60-83.

[44] J. G. Dickinson, The Congress of Arras, Oxford, 1955, pp. 114-117.

[45] Christiane Marchello-Nizia, op. cit., p. 57.

[46] Ferdinand Brunot, Histoire de la langue française, t. I, 1966, p. 621.

[47] L’honneur de la couronne de France, éd. N. Pons, «  Société de l’Histoire de France », 1990, p. 176, n. 57-60.

[48] C. Beaune, Naissance de la nation France, 1985, p. 297.

[49] N. Pons, « La propagande de guerre française avant l’apparition de Jeanne d’Arc », Journal des Savants, 1982, p. 202.

[50] L’honneur de la couronne de France, loc. cit., p. 176.

[51] Ibid., p. 126.

[52] Jean Favier, De l’or et des épices, 1987, p. 166.

[53] Journal d’un bourgeois de Paris sous Charles VII, éd. C. Beaune, p., 1989, p. 310.

[54] A. Artonne, « Le congrès d’Arras de 1435 », Journal des Savants, juill.-sept. 1955, pp. 125-126.

[55] Dickinson, loc. cit.

[56] G. Thuillier et Jean Tulard, Le métier d’historien, 1991, p. 89.

[57] Joris-Karl Huysmans, Là-bas, Livre de poche, 1988, p. 64.

[58] Honoré de Balzac, Illusions perdues, éd. Philippe Berthier, Flammarion, 1990, p. 589.

[59] Pierre Duparc, Procès en nullité de la condamnation de Jeanne d’Arc, t. IV, 1986, pp. 149-152.

[60] Georges Peyronnet, « Dans quelle langue les Anglais parlaient-ils à Jeanne d’Arc ? », Bulletin de l’Association du Centre Jeanne d’Arc, n° 16, Orléans, 1992, pp. 9-27 (Voir dans le présent numéro l’article qui précède).

[61] C. de Maleyssie, Les lettres de Jeanne d’Arc, 1911, pièce en annexe. La lecture du fac-similé permet de rectifier la transcription proposée.

[62] P. Tisset, Procès de condamnation de Jeanne d’Arc, t. I, 1960, p. 40.

[63] J. Hordal, Heroinae nobilissimae Ioannae Darc Lotharingae vulgo Aurelianensis Puellae historia, Pont-à-Mousson, 1612, pp. 21-26.

[64] Prefatam puellam, Jacobum Day dicti loci de Dompremeyo patrem, Isabellam ejus uxorem matrem, Jacqueminum et Joannem Day et Petrum Pierelo fratres ipsius Puellae, et totam suam parentelam, et lignagium, et in favorem et pro contemplatione ejusdem et eorum posteritatem masculinam et foeminam in legitimo matrimonio natam et nascitur amnobilitamus.

[65] Éd. F. Rigolot, Journal de voyage de Michel de Montaigne, 1992.

[66] Abbé Langlet Dufresnoy, Histoire de Jeanne Darc, vierge, héroïne et martyre d’état, 1753. Bien que son nom soit écrit ordinairement Darc, il apparaît avec l’apostrophe à la page 183 et dans la table.

[67] Pierre Duparc, Op. cit. , t. I, 1977, p. 1. Françoise Michaud-Fréjaville, « Dans son pays on l’appelait Jeannette », Genèse médiévale de l’anthroponymie moderne, t. IV, Discours sur le nom : norme, usage, imaginaire (VIe-XVIe siècle), Tours, 1997, pp. 163-177.

[68] Edmond des Robert, Recherche sur l’origine du nom d’Arc, Nancy, 1910.

[69] Sébastien Luce, Jeanne d’Arc à Domremy, 1886, pp. L-LI, 97-100, 359-362. Jacques D’arc, ou d’Ars, y est dit successivement doyen, puis procureur des habitants de Domremy. Dans le troisième, du 2 avril 1420, Jacques et son fils aîné Jacquemin louent plus de la moitié de la maison forte de Domremy (A.D. de Meurthe et Moselle, BB 886, n° 26). Un quatrième document, mentionnant un don pour l’établissement d’une messe annuelle, n’est plus connu que par une édition qui ne fournit pas le minimum de renseignements nécessaires pour être crédible, bien que le document en lui- même ne paraisse pas totalement invraisemblable (Bouteiller et Braux, La famille de Jeanne d’Arc, 1878, pp. 181-182).

[70] On en trouvera mention dans la thèse de Marie-Thérèse Caron, La noblesse dans le duché de Bourgogne – 1315/1477, Lille, 1987.

[71] Il existe quatre localité de ce nom en Meurthe-et-Moselle, autour de Nancy, et l’ouvrage d’Edmond des Robert cité ci-dessus mentionnait l’existence en 1358 d’un fils du chevalier Huaird ou Howar, le clerc Symonin d’Essey, appelé selon les actes d’Acey, d’Escey, d’Airc ou d’Arc.

[72] Jules Quicherat, Procès de Jeanne d’Arc, t. III, 1845, pp. 406-407 : Honesta est in verbis, honesta in conversatione, multiloquium in quo non deest peccatum evitans.

[73] On sait que Sienkiewicz (1846-1916) est l’auteur du célèbre « roman des temps néroniens », Quo Vadis. Lors de son séjour aux États-Unis, il écrivit Le gardien de phare (1880), récit qui fit grand bruit en Pologne : le héros, un émigré polonais, absorbé par la lecture d’une œuvre qui lui rappelle sa langue natale et son pays, laisse éteindre la lumière du phare dont il a la garde et ruine ainsi sa vie.

[74] Jan Lechoń (1899-1956), un des grands poètes polonais, fondteur du groupe d’avant-garde « Skamander ». Attaché culturel à Paris avant la Seconde guerre mondiale, il se réfugia aux États-Unis lors de l’invasion de sa patrie par les troupes allemandes. Il se suidida en se jetant du haut d’un gratte-ciel. Le vers est tiré du poème « Rencontre ».

[75] Adam Mickiewicz (1798-1855), le plus grand poète de la Pologne. Dans son pays, tout le monde connaît par cœur nombre de ses poèmes. Déjà célèbre par son Ode à la jeunesse et son poème Konrad Wallenrod, son ardent patriotisme lui valut de connaîtres la prison puis l’exil en Russie. Après l’écrasement du soulèvement polonais en 1830, la France romantique lui réserve un accueil triomphal et lui offre une chaire au collège de France. Il publie Le Livre des pélerins qui enthousiasme Lamennais. Après la suppression de son poste en 1845, sur pression des autorités, il devient conservateur de la bibliothèque de l’Arsenal. Chargé de mission en Orient par Napoléon III, il meurt à Cosntantinople. Le vers cité est extrait de son épopée nationale Pan Tadeusz (« Monsieur Thaddée »).

[76] Ce vers, extrait du monologue de Cassandre dans le poème « Le renvoi des ambassadeurs grecs » est de Jan Kochanowski (1530-1584), dont on peut dire qu’il est le fondateur de la poésie polonaise. Son œuvre est immense et d’une extraordinaire variété. On l’a appelé le « Ronsard polonais ».

[77] Franciszek Dmochowski (1762-1808), un des grands défenseurs de la tradition classique et auteur d’un Art poétique.

[78] On a dit qu’au XVIIIe siècle (mais on l’a dit aussi du XVIIe, lors de l’invasion suédoise et des guerres contre les Turcs, les Tatars et les Ukrainiens), les grands seigneurs polonais avaient perdu la Pologne à cause de leur passion pour la vodka. (NDT).

[79] Jeremiasz Wiśniowiecki (1612-1651), grand seigneur polonais qui se convertit au catholicisme et lutta contre les Cosaques. Il est le père du roi Michel, qui succéda au roi Casimir II et lutta contre les Turcs et les Cosaques.

Stanisłas Lubomirski (1583-1649), prince de Cracovie, vainquit les Turcs en 1621.

Andrzej Morsztyn (1613-1693), diplomate et poète, chef du « parti français » à la cour de Pologne, accusé d’être un agent de la France, s’exila dans ce pays et y mourut sous le nom de comte de Châteauvillain. Poète baroque, il est l’auteur d’une traduction du Cid.

[80] Jacques Chevalier, Histoire de la pensée chrétienne, Flammarion, 1956, p. 489

[81] Guillaume d’Occam, Tractatus de principiis theologiæ, éd. par L. Baudry, Vrin, « Ét. Phil. Méd. », 1936.

[82] Jacques Chevalier, op.cit., p. 488.