SOMMAIRE
Yves Avril : À nos amis |
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Marie-Victoire Nantet : Une journée
claudélienne à Saint-Pétersbourg |
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Pierre
Deruaz : Prier 15 jours avec Péguy |
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Elizaveta Leguenkova : Mystère et
mystique : mots-clés de Notre jeunesse |
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Elsa Godart : Mystique et prières du cœur |
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Elga Yourovskaia : La prière, ascension du
visible vers l’invisible chez le père Pavel (Florensky) |
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Nina Kalitina : Le monument funéraire dans
la France du XIXe siècle : prière et mystère |
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Maria Żurowska : La traduction :
prière et mystère |
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Osmo Pekonen : Les bourgeons qui
s’ouvrent : confluence de trois destins |
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Igor Taïmanov : L’oratorio d’Arthur Honegger
et Paul Claudel, Jeanne au bûcher : destinée scénique et critique
musicale en Russie |
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Ekaterina Kondratieva : La prière au Jardin
des Oliviers : porte vers la liberté |
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Didier Dastarac : Prier 15 jours avec Jeanne
d’Arc |
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Chers Amis,
Voici la deuxième
partie des Actes du colloque de Lyon (avril 2004). Le Bulletin qui
contenait la première partie a été tiré à 140 exemplaires (au lieu des 120
habituels) afin de pouvoir en remettre un à chacune des personnes qui ont bien
voulu contribuer au succès de ce colloque, en particulier nos amis de
l’Institution des Chartreux et ceux qui ont eu la gentillesse d’héberger nos
invités de Finlande, de Pologne et de Russie.
Nous avons participé, du 19
au 21 avril, avec quelques-uns d'entre vous, au VIIIe collogue
organisé par le Centre de Saint-Pétersbourg et qui avait pour thème « Le
Poète et la Bible ». Beaucoup de communications pendant ces trois jours,
et une rencontre avec les spécialistes de Claudel. Marie-Victoire Nantet,
petite-fille du poète, nous a témoigné à cette occasion son intérêt ; elle
a parfaitement compris et, il me semble, apprécié le propos, l’esprit et le
style de ce que nous organisons, et nous avons pensé que nos deux associations
pourraient s’unir pour des projets communs, sans que nous y perdions notre
personnalité. Marie-Victoire Nantet a bien voulu nous autoriser à publier ici
son compte rendu d’une « journée claudélienne » de ce colloque.
Quelques nouvelles.
Les cinq neuvièmes de notre
Conseil d’administration vont affronter dans les mois qui viennent les jurys de
leur thèse. Je me permets donc de vous demander, sans les consulter, de
réserver dans vos pensées et dans vos prières une place à Pauline Bernon,
Ludmila Chvedova, Elsa Godart, Sophie Vasset et Romain Vaissermann. Comme je
m’efforce, dans ces moments angoissants et la mesure du possible, de ne pas
trop accabler ces futurs docteurs des soucis de gestion et de rédaction, je
sollicite de votre part beaucoup d’indulgence pour la présentation de ce numéro
du Porche.
Les 29 avril et 6 mai, à
Orléans, grâce à Julie Sabiani, directrice du Centre Charles Péguy et à
Marie-Véronique Clin, directrice du Centre Jeanne d’Arc, avec le soutien de la
Municipalité, notre Association a pu organiser un « café littéraire »
où différents intervenants, dont des élèves du Conservatoire, ont lu, en
différentes langues (français, latin, allemand, anglais, finnois, russe),
quelques poèmes consacrés à Jeanne d’Arc, de Christine de Pizan jusqu’à Marina
Tsvetaïeva. La musique qui accompagnait ces lectures avait été composée par
Claude-Henry Joubert (Châteaux de Loire, cantate pour soprano et flûtes sur un poème de
Péguy) et André Poujade (À Domremy, Au Tribunal, Sur le
bûcher, pièces pour piano interprétées par Oxana Lariitchouk). Le public a
atteint, pour l’ensemble des deux séances, environ deux cents personnes.
Katarzyna Pereira,
directrice du Centre polonais Jeanne d’Arc – Charles Péguy « L’Europe de
l’espérance », organise pour le début du mois de novembre 2005 une
nouvelle rencontre à Varsovie. Elle a choisi pour inspirer cette rencontre la
phrase de Péguy : « La révolution sera morale ou elle ne sera
pas ». Si vous désirez y participer, dites-le moi, je vous donnerai les
précisions nécessaires.
Nous venons d’apprendre
la mort, à l’âge de quatre-vingt-douze ans, le 20 mai 2005, de Paul Ricœur.
Nous n’oublierons jamais avec quel enthousiasme il a accueilli notre invitation
à venir participer à notre colloque de Saint-Pétersbourg d’avril 2003[1]
et la disponibilité qu’il y a montrée à l’égard de tout et de tous. Pour nos
amis russes et pour nous, ce fut cette année-là une grande joie et un grand honneur.
Merci de votre
fidélité.
Une journée claudélienne à Saint-Pétersbourg
Société Paul
Claudel
Du 19 au 21 avril s’est
déroulé le « VIIIe colloque international consacré aux échanges
culturels entre la Russie et la France » à l’Université d’État de
Saint-Pétersbourg, à l’initiative de la Faculté des Lettres, du Centre d’Études
Françaises et du Centre Jeanne d’Arc – Charles Péguy. Cette année, le
thème choisi était « Le poète et la Bible », un thème qui engagea les
responsables du colloque, les professeurs Tatiana Taïmanova et Anna
Vladimirova, à accueillir plusieurs interventions sur Claudel. Depuis dix ans
déjà, il est de tradition de consacrer une partie du colloque à l’écrivain
Charles Péguy. À ce dernier, le Centre dirigé par Tatiana Taïmanova consacre en
effet des travaux de recherche et de traduction qui alimentent naturellement en
communications le colloque.
Or cette année,
en hommage au cinquantenaire de la mort de Paul Claudel, les péguystes de
Saint-Pétersbourg ont eu la générosité de partager leurs journées de travail.
Avec l’accord d’Yves Avril, qui est à l’origine du Porche, cette
association créée dans le but de favoriser l’œuvre et l’esprit de Péguy, et
dont l’une des réalisation principales est le Centre Jeanne d’Arc-Charles Péguy
de Saint-Pétersbourg.
Le mardi 20
avril 2005 donc, les claudéliens se succédèrent dans la belle salle bleue mise
à la disposition du colloque, devant un public bienveillant où l’on
reconnaissait le professeur Abensour, intervenu la veille sur « Sainte
Jeanne de Bernard Shaw au théâtre Kamerny de Moscou », le
professeur Elga Yurovskaïa intervenue sur « L’amour et le sexe dans les
textes bibliques » et qui avait participé à la « création vive »
de la journée franco-russe de la Sorbonne organisée par Dominique
Millet-Gérard, tout comme Kira Kachliavik de l’université linguistique de
Nijni-Novgorod, appelée à parler le lendemain jeudi de « La tradition
textologique des pensées de Pascal ».
Honneur aux
grands aînés : c’est Anne Ubersfeld qui débuta la séance par un brillant
exposé sur « Le commentaire claudélien de la Bible et ses réflexions sur
soi-même ». Puis le Père Joseph Boly évoqua à son tour les rapports de
Claudel et la Bible dans une perspective plus historique. D.Tokarev,
de l’Institut de la littérature russe de l’Académie des sciences, lui succéda
pour parler des glissements opérés par l’écrivain, de La jeune Fille
Violaine à l’Annonce faite à Marie, dont le pôle est constitué par
l’apparition de l’architecte Pierre de Craon. En début d’après-midi, Dominique
Millet-Gérard ouvrit la perspective du « Grand théâtre du Monde »
dans laquelle s’inscrit l’œuvre de Claudel. Inna Nekrassova, de l’Académie de
théâtre de Saint-Pétersbourg, développa le sujet des « Motifs de la Bible
dans l’action du Soulier de satin ». Puis Marie-Victoire Nantet
s’interrogea sur « La force de croire et l’art de faire croire » qui
font alliance dans l’œuvre de Paul Claudel au bénéfice de la vérité, ou de son
contraire, l’illusion.
Que cette
présentation austère ne donne pas l’impression que le colloque le fut aussi. Les Français accueillis à Saint-Pétersbourg passèrent
là-bas des journées merveilleuses grâce à l’hospitalité sans réserve de leurs
hôtes russes. Ils parcoururent la ville sous une neige aussi légère que
persistante, ayant en mémoire quelques scènes de roman russe. Impossible de se
perdre, sinon en pensée, dans l’espace si clairement configuré par la volonté
de Pierre le Grand. Un grand espace ouvert par la Neva venteuse qui va vers la
mer, et qui se poursuit et clôt à la fois dans le
vaste théâtre où nous vîmes Giselle et le musée immense de l’Ermitage
que nous parcourûmes à très grands pas.
Colloque de Lyon
(21-24 avril 2004)
*
Autour de Jeanne d’Arc et de Charles Péguy
Prière et mystère
*
Deuxième partie
Présentation
de Prier 15 jours avec Charles Péguy
(avec
lectures de textes par Monique et Pierre Deruaz)
Pierre Deruaz
Lyon
Accordez-moi, mesdames et messieurs, gens de Péguy et
d’alentour, une fantaisie de ponctuation dans le sujet du colloque d’aujourd’hui. Par le simple jeu
(ou le détour) d’une virgule, le colloque « autour de Jeanne d’Arc et de
Charles Péguy : prière et mystère » pourrait devenir :
« colloque autour de Jeanne, d’Arc et de Péguy, et autour de Charles
Péguy », pour réunir Jeanne d’Arc et Charles Péguy plus fortement encore
que dans une juxtaposition, quitte à pratiquer un enjambement sur le temps,
l’histoire et les siècles. Ainsi Jeanne, forte d’une double généalogie,
apparaît rivée à la parole de Péguy, inaliénable dans « le mystère de la
Charité ».
Permettez-moi aussi de
remercier Yves Avril d’avoir pratiqué une brèche dans le programme pour me
laisser crier ma prière toute fraîche avec Péguy, et m’engager à réciter un
bout de mon livre-programme : Prier 15 jours avec Charles Péguy que je viens d’écrire, en
2004 après trois années de méditation, aux éditions « Nouvelle Cité »
(un nom à éveiller l’âme socialiste du jeune Péguy).
Nous sommes même en
avant-première – vous pourrez ici feuilleter les mots comme Péguy les aime,
avant que l’encre ne sèche – avant la présentation nationale et officielle du
livre qui est prévue au lendemain du colloque, le 27 avril à Paris, le 28 à
Lyon.
Vous aurez remarqué la
clameur du titre : 15 jours AVEC,
pas à propos de..., pas au sujet
de... (Péguy a-t-il eu des sujets ?)
Pas sur... mais AVEC,
comme un accompagnement de
corps, de coeur,
comme un pèlerinage de vie
ou de Chartres,
comme une Beauce à
traverser, une prière à user avec ses mains et ses pieds,
comme une confiance à tenter
et à rythmer,
comme un dialogue avec un
Dieu fragile de l’homme,
un Dieu dans le besoin
d’amour,
pas en théologie, pas en
dogme,
simplement en prière,
répandu sur nos jours, comme
un clou de tendresse...
Et pourquoi Pierre Deruaz
comme auteur avec le texte ou dans le
texte de Péguy ? Comment être autorisé à Péguy
?
Pour tout dire, par amour.
À l’âge des études
supérieures, j’ai entendu des bribes de textes de Péguy, surpris un
enregistrement sonore, son rythme incessant. Je me suis égaré dans les mots, et
j’ai rédigé quelques dossiers selon l’habitude universitaire pour guérir. Mais
on ne se remet pas de Péguy, quand on est entré.
Et j’ai fait alors des
décennies de clandestinité, d’offres à des étudiants quand ils étaient élèves,
de petites initiations privilégiées dans l’entourage et jusqu’à l’au-delà de
l’Atlantique, chez des adeptes qui ont même pris l’avion pour être là et à
Paris pour recueillir Péguy, pour le plaisir des mots, incurables de bonheur.
Péguy est resté ancré au fond de moi, indissociable, inséparé jusqu’à cette
sollicitation de l’éditeur pour un partage avec des lecteurs, pour entrer dans
l’église de la collection « Prier 15 jours avec ».
Pour vous plonger dans ces
15 jours, je vous donne le récitatif des titres, l’échelle des titres, comme une échelle de Jacob où montent et
descendent les méditations. Et j’utilise mes « voix » pour cette béné-diction -seraient-elles ni de
ciel, ni de saint Michel, ni de sainte Catherine ou Marguerite, mais bien de
terre, qui m’accompagne, celle de Monique Deruaz qui résonne à Péguy et bien
souvent à mes écrits, et en polyphonie avec ma voix.
***
LECTURE 1
Échelle des
titres, page 121 de Prier 15 jours avec Charles Péguy :
1.
Le piège de mes bras / Dieu récite
son bréviaire |
18 |
2.
Gethsémani / Dieu a la peur de sa vie / Il accomplissait son voyage à
Jérusalem |
27 |
3.
Golgotha / « Le cri qui ne
s’éteindra éternellement jamais » |
37 |
4.
Le verset orphelin de Père / La preuve par Dieu |
43 |
5.
La prière priée par Dieu / Pour son
Père-qui-êtes-aux-cieux / Ces trois ou quatre mots |
50 |
6.
Prière ouverte / Ce n’était point un
enseignement de la chaire |
56 |
7.
Marie, le prix du second rôle / Notre Dame de la passion |
63 |
8.
Stabat Mater, Etcetera |
71 |
9. Un clou de tendresse / Un
homme avait deux fils |
74 |
10. Un miracle d’avance |
84 |
11.
Dieu fragile / Une brèche pour l’homme |
89 |
12.
La marche des prières / Avoir Dieu
comme propriétaire |
94 |
13.
Hymne à la nuit / Sœur tourière de
l’espérance |
102 |
14. Une vertu contre les
autres / Celle qui toujours commence |
108 |
15. La petite Espérance / Une petite fille
de rien du tout |
113 |
Péguy n’est pas un poète qui
se porte inanimé, tout prêt, achevé, avec une langue rodée.
Péguy n’est pas un croyant
figé, abouti.
Il est en naissance
perpétuelle, pas en habitude, mais dans la vie de l’écriture, qui explose à
tous les durillons de la grammaire, et dans la vie spirituelle où Dieu est un
échange et non une propriété à défendre, et l’espérance, un « tremblement » pour toutes
les actualités du lecteur.
Péguy à lui seul représente
une double entrée : celle de
l’écrivain atypique en état de créateur, et celle du chercheur qui trouve Dieu
dans sa fragilité.
Voici, en extrait, pour
toucher le texte à l’oreille, celui de Péguy qui porte ma méditation du
cinquième jour, puis du neuvième jour.
***
LECTURE 2
Cinquième
jour, aux pages 50 à 52 de Prier 15 jours avec Charles Péguy :
LA PRIÈRE PRIÉE PAR DIEU
« Je suis
leur Père, dit Dieu. Notre Père qui êtes aux Cieux.
Mon fils le
leur a assez dit que je suis leur père.
Je suis leur
juge. Mon fils le leur a dit. Je suis aussi leur père
Je suis
surtout leur père.
Enfin je suis
leur père. Celui qui est père est surtout père.
Notre Père qui êtes aux Cieux. Celui qui a été une fois père ne peut plus être que père.
Ils sont les
frères de mon fils ; ils sont mes enfants ; je suis leur père.
Notre Père qui êtes aux cieux, mon fils leur a enseigné cette prière. Sic ergo vos orabitis. Vous prierez donc ainsi.
Notre Père qui êtes aux cieux, il a bien su ce qu’il faisait ce jour-là, mon fils qui les aimait
tant.
Qui a vécu
parmi eux, qui était comme eux.
Qui allait
comme eux, qui parlait comme eux, qui vivait comme eux.
Qui souffrait.
Qui souffrit
comme eux, qui mourut comme eux.
Et qui les
aime tant, les ayant connus.
Qui a rapporté
dans le ciel un certain goût de l’homme,
un certain
goût de la terre.
Mon fils qui
les a tant aimés, qui les aime éternellement dans le ciel.
Il a bien su
ce qu’il faisait ce jour-là, mon fils qui les aime tant. » (695)
Sic ergo orabitis : Notre Père. Un coup d’éclat du fils, ce partage du Père
en NOTRE Père. Un coup d’état
peut-être, voilà le fils qui distribue son père !
Père n’est
pas une image. Ce n’est pas, ce n’est plus Dieu
comme un père. C’est la réalité d’une généalogie spirituelle, c’est une
adoption généralisée à la taille de l’humanité. Dieu est vrai père,
transcendant, et ascendant, en paternité directe. Et voilà que le Fils Unique a
une multitude de frères, une humanité de frères, des frères universels d’un
même père. Voilà le fils qui se prend au jeu de la mission terrestre, de la commission que lui a demandée le père.
Envoyé en ambassade chez les hommes, il en fait des frères avec les mêmes
droits, droits à l’amour, à la tendresse. « De
(s)es lèvres de tendresse » (698),
il ouvre l’accès au père, à l’héritage paternel, à la gratuité de son regard
qui enveloppe comme une grâce.
Jésus, un fils de
promiscuité, mélange du divin et de l’humain ! Est-ce décent, bien séant,
tous ces hommes qui rompent les distances, qui peuvent explorer et exploiter ce
lien de filiation et dire sans impertinence : Notre Père ? Et même pire, dans cette familiarité outrancière
induite par Jésus, et cette intimité réservée de Père : « Abba, abba ! » en
araméen, qui veut dire : « Papa,
papa ! ». Notre Père, PAPA!
C’est le mot des enfants pour exprimer leur affection, leur admiration,
leur confiance, pour se jeter dans les bras d’un père. Ce fut celui du Christ à
Gethsémani implorant : « Abba,
[...] éloigne de moi... » (Marc
14, 36). Ne servirait-il pas à nous redire qu’il faut un cœur d’enfant,
dans sa simplicité et sa sincérité, pour avoir Dieu comme interlocuteur, comme papa ? Prolongé, le mot « abba » deviendra fondateur
d’abbayes avec un père abbé en tête. Par le « Notre
Père », Dieu est institué Papa –
abbé – de la congrégation des fils. Ici, le Père est partagé sans
contrepartie.
Où est reléguée la crainte
de Dieu ? Car avant l’arrivée du fils, on peut s’en souvenir, dans l’ancienne
alliance, Dieu était juge.
Le voilà père par décret du
fils, par excès d’amour, par extension du fils, car lui, il était
« engendré » par le Père de toute éternité, et de même nature.
Et comme le clame Hauviette,
la primesautière compagne de Jeanne, dans sa candeur de petite fille : « on ne me fera pas croire qu’il faut
avoir peur du bon Dieu... je n’ai pas peur de mon père » (396).
***
Neuvième jour, aux pages 74 à
77 de Prier
15 jours avec Charles Péguy :
« UN CLOU DE
TENDRESSE »
« UN HOMME AVAIT DEUX
FILS... »
Il y avait
une grande procession ; en tête s’avançaient les trois Similitudes ;
La parabole
de la brebis égarée ;
La parabole
de la drachme égarée ;
La parabole
de l’enfant égaré. (621)
Toutes les
paraboles sont la Parole et le Verbe,...
Elles sont
toutes également, elles sont toutes ensemble
La parole de
Dieu, la parole de Jésus,
sur le même
pied. [...] (622)
Et depuis
deux mille ans....
Ces trois
paraboles (que Dieu nous pardonne)
Ont une place
secrète dans le cœur.
Et toutes les
trois elles sont les paraboles de l’espérance.
Ensemble.
Également
chères, … également aimées.
Et comme plus
intérieures que toutes les autres....
Mais entre
toutes,.... cette troisième parabole de l’espérance,...
qui
l’entendrait sans pleurer. (623)
Des hommes
innombrables, depuis qu’elle sert,
des chrétiens
innombrables ont pleuré sur elle.
(À moins d’avoir
un cœur de pierre).
Ont pleuré
par elle.
Dans les
siècles, dans l’éternité, des hommes pleureront
sur
elle ; par elle,
Fidèles,
infidèles.
Dans
l’éternité jusqu’au jugement.
Au jugement
même, dans le jugement. Et
C’est la
parole de Jésus qui a porté le plus loin,
C’est celle
qui a eu la plus haute fortune
Temporelle.
Éternelle.
Elle a
éveillé dans le cœur on ne sait quel point de répondance
Unique....
Elle est
célèbre même chez les impies.
Elle y a
trouvé, là-même, un point d’entrée.
Seule
peut-être elle est restée plantée au cœur de l’impie
Comme un clou
de tendresse.
Or il dit : Un homme avait deux fils :
Et celui qui
l’entend pour la centième fois,
C’est comme
si c’était pour la première fois.
Qu’il
l’entendrait.
Un homme avait deux fils. Elle est belle dans Luc. Elle est belle partout.
Elle n’est
que dans Luc, elle est partout. (624)
Elle est
belle sur la terre et dans le ciel. Elle est belle partout....
C’est la
parole de Jésus qui a eu le plus grand retentissement [...] Dans le monde.
Qui a trouvé
la résonnance la plus profonde
Dans le monde
et dans l’homme....
Au cœur
fidèle, au cœur infidèle. (625)
Un homme avait deux fils.
Quand une
fois cette parole a mordu au cœur
Nulle volupté
n’effacera plus
La trace de
ses dents....
C’est elle
qui enseigne que tout n’est pas perdu.
Il n’entre
pas dans la volonté de Dieu
qu’un seul de
ces petits périsse. (626)
Un point
douloureux demeure, [...] un point d’inquiétude.
Un bourgeon
d’espérance.
Une lueur ne
s’éteindra point et c’est
La Parabole
troisième,
la tierce
parole de l’espérance. Un homme avait
deux fils.
Mais
l’espérance, dit Dieu, (Un homme
avait deux fils)... (628 et 629)
La miséricorde n’est pas le
nom de Dieu. C’est Dieu.
Péguy nous entraîne dans
cette définition ouverte de Dieu, dans cette perception divine par un
tourbillon de mots inlassables, qui s’enroulent dans les mystères du Porche et des
Saints Innocents en refrain envahissant et envoûtant : « Un homme avait deux fils... »
Ce verset devient une phrase
clé, tellement nécessaire entre Dieu et l’homme que Péguy la décline en
parallèle sous des formes semblables, en
transparence, l’une sur l’autre. Elle se fait « Une histoire unique [...] jouée deux fois. Une fois en juiverie,
une fois en chrétiennerie »... (752)
en deux tableaux : « Un homme
avait deux fils, un homme avait douze fils » (748). Péguy met en correspondance un épisode de l’ancien
testament, qui est aussi une histoire de retrouvailles et de reconnaissance
entre Joseph et ses onze frères, et son père Jacob qui fut Israël.
Et pour aller plus loin
encore, il s’en prend à Dieu même : « Un
Dieu avait un fils » (742).
Comme s’il fallait assimiler ou comparer cette structure divine à
l’organisation familiale des hommes, comme s’il fallait confondre la tendresse
du père et de son fils dans l’ordre divin et l’ordre humain. « Un homme avait deux fils »
est tellement référence que Dieu entre dans le même schéma de présentation, et
Péguy ne refuse peut-être pas l’allusion d’un fils qui serait prodigue en
amour.
Par ces mots symboliques,
déclencheurs de la parabole qui relie à l’Essentiel à travers des gestes de
rencontre, il nous ouvre en résonnance « cette
unique parabole de l’enfant qui était perdu» (734) nous renvoie à un ancrage personnel dans le texte biblique
de Luc (15, 11-32) à l’histoire bouleversante de « l’enfant
prodigue », à la tendresse inépuisée du père, qui est image et évocation
de celle de l’Autre Père, le Père en éternité.
Même sur papier bible, Péguy
n’est pas un auteur de « conserve », il est à dépenser.
Sa parole est infiniment
renouvelable, elle s’alimente à nos lèvres.
Voici en exergue, avant
l’accomplissement des jours, Péguy en PROLOGUE, tel qu’on peut le recevoir en
lecture, aux pages initiales du livre.
***
LECTURE 3
PROLOGUE
Comme un porche à Péguy,
aux pages 14 à
17 de Prier
15 jours avec Charles Péguy :
« Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme même perverse,
c’est d’avoir une âme habituée. » (III
1307)
Nous sommes des surdoués.
Des surdoués de Dieu.
Ce qui n’empêche pas
toujours nos sociétés modernes d’avoir le complexe de Dieu. La honte de dire
Dieu, d’en vivre. La gêne du regard de l’autre sur une dépendance. La pudeur
d’une déclaration d’amour. Le confort de se cacher sous les mots atténués,
exténués de se dire adieu sans le
nommer – Dieu. Dieu est plus facile à vivre absent.
Nous sommes des créateurs,
nous sommes le Créateur. Presque, c’est Lui qui l’a voulu ainsi. Nous avons
pouvoir de faire exister. Nous sommes du « service
de la création continuée », dirait Péguy un employé du service de la
création et de la Genèse. Sans naissance, nous « habituons » la vie, nous l’amortissons, ce qui est une conduite à la mort. C’est notre rapport
à Péguy qui le fait exister aujourd’hui ou non. Par notre pouvoir de création
ou de « décréation », soit
il occupe l’histoire, rangé sur papier bible en quatre volumes et
7416 pages, soit il est vivant à secouer notre actualité dans les urgences
du temps et des métaphysiques. Et quel homme accordons-nous à notre présent ?
Sommes-nous habitués à un
poète avec quelques vers innocents, à une espérance – la petite – échappée à la porte de l’enfance et de l’enfer ? Et si
les textes disaient d’autres réalités : un écrivain insolite, un polémiste
ardent, un poète bouleversant, un révolutionnaire impénitent et un homme de
racines, un athée provisoire et un croyant définitif, un prophète dérangeant,
un homme sans avoir qui regagne sa vie et l’use à sauver celle des autres,
libre et hors modes, un homme au seuil et aux frontières de tout être, un homme
de conquête qui a recommencé Dieu depuis qu’ils se parlent tous les deux,
depuis « cette histoire arrivée à la
terre » (III 236), dit justement Dieu quand il écrit pour les Cahiers de la quinzaine – 1400 abonnés.
15 jours. Péguy est difficile à
fragmenter. Comment interrompre cet élan vital. Les phrases, les versets sont
un climat d’écriture, avec des ressourcements, des réitérations pour un ancrage
de la parole, des litanies. En même temps Péguy est intégral en tous ses mots
où l’image et le concept sont liés, inséparables. Tout dualisme, comme dans le
corps et l’âme serait réducteur, comme dans le saint et le pécheur issu du même
homme.
15 jours. Une échelle de titres. Ce
sont des éclats.
Pas des containers de Dieu,
mais des béances. Pas de « joug
intellectuel » pour conduire. Des fragments pour se prendre et se
perdre à la méditation, pour ouvrir le bruit qu’on fait avec le cœur en
méditant. Pour laisser résonner Dieu en confidence. Pour faire le creux de
l’appel. Le déranger un peu dans sa permanence avec notre quête spirituelle, et
aussi le laisser faire : Il est amoureux. Lui donner la joie de la
rencontre. Et à sa grâce, rendre grâce : Dieu s’est « dérangé du Ciel » (598) et a transgressé son éternité.
Charles Péguy l’a dit. Reste
à prendre le texte, se laver de l’habitude qui enduit et « durcit » les mots, le saisir dans sa naissance,
s’étonner (III 1302).
J’ai prié dans la
cathédrale... au bréviaire de Péguy...
Péguy est ouvert, comme un
itinéraire, au seuil. « Il n’y a pas
plus près que de toucher » (389),
dit Jeanne, celle d’Arc et de Péguy. En touchant à Dieu, à contre Dieu, Péguy
recommence l’homme, aujourd’hui, de la dimension de Dieu.
Ensemble -un mot complice avec Péguy- et en quinze jours, nous,éphémères, avons pouvoir d’assurer à sa
parole,
«...comme une deuxième éternité
Une éternité temporelle... » (590)
Depuis que Dieu
a déclaré – c’est Charles Péguy qui le dit – « J’ai
découpé le temps dans l’éternité » (781), Dieu est définitivement lié
à l’homme, de cette fragilité qui nous fait libres et responsables en amour (et
révélateurs).
De cette fragilité qui fait
de la jeune Myriam une mère, une mère porteuse de Dieu, et puis une mère
porteuse de croix, obligée de rendre son fils.
Voici en reportage, en
direct du livre, une lecture à deux voix du huitième
jour.
***
LECTURE 4
STABAT MATER ETCETERA..., aux pages 71 à 73 de Prier 15 jours avec Charles
Péguy :
« Jusqu’à
ce jour elle avait été la Reine de Beauté. » (468)
« Qu’est-ce qu’une femme peut faire dans
une foule. Je vous le demande. » (467)
« Voilà ce qu’il avait fait de sa
mère » (452)
Stabat Mater Etcetera... Elle se tenait debout La Mère Etc. Elle se tenait debout Myriam, Avec l’Esprit Et un message Et puis tout ça... Elle se tenait À la Parole Pour qu’elle soit faite Avec son corps. Et fiat
etc. Magnificat etc. Elle
se tenait, la Mère, Au
signe de croix. Au
nom du Père Etcetera. Et
Golgotha Et
puis tout ça... Elle
se tenait, la Mère, Portant
le Christ Entre
ses bras. Au
nom du Père Voilà
le Fils Et
la pietà. Eucharistie Etcetera. |
Elle se tenait Portant le fils, La terre enceinte Et puis tout ça... Elle se tenait, Marie. Et exultait Et magnifiait. Elisabeth Et gloria. Etcetera. Elle se tenait, la Mère, Au pied de la lettre Et méditait Etcetera. Elle
se tiendra, la Mère. Au
nom du Fils. Et
ce sera nous Et
tous les autres, Etceteri Etcetera... Elle
se tenait, la Mère. Et
l’Espérance La petite fille. Resurrexit Alleluia... |
Elle se tenait, la Mère. Ce fut Cana Et « faites
bien Ce qu’il
dira ». Ce fut la fête Et
Hosanna ! Elle
se tenait, la Mère, À
l’écriture Etcetera. C’était
prévu Avec
tout ça... Le
nom du Père, Le
nom du Fils Avec
l’Esprit De
la famille. Avec
la Mère Et
puis tout ça... Elle
se tenait, la Mère. Etcetera. Et
l’Espérance ALLELUIA ! |
Elle
se tenait, la Mère, En
pleine humanité : « Voici ton
fils »
etc. Et
ce fut nous, l’Église Et
puis tout ça... |
À la Mère, quand elle fut Dame à Chartres et
Péguy pèlerin. « La Mère était là... » (669) |
Prier 15 jours avec Charles
Péguy n’est
pas une réponse directe.
C’est une brèche sur Dieu à
rencontrer, et une ouverture aux textes de Péguy. Pas un livre à contresens qui
dispense de l’auteur, mais une méditation qui rend Charles Péguy indispensable.
Tout chemine au plaisir de la lecture en direct. Tout est fondé sur une entrée
en lecture, sur ce bonheur agrandi de devenir acteur au coeur du texte.
C’est, à lire Prier 15 jours avec Charles
Péguy, la
grâce que je vous souhaite...[2]
Pierre DERUAZ
31 ter, rue Feuillat
69003 LYON
04 78 53 54 31
Jeudi 22 avril 2004 vers 15
heures
aux Chartreux
58, rue Pierre Dupont, 69002
LYON
mots-clés de Notre
jeunesse
Université des sciences humaines et sociales
Saint-Pétersbourg
Les œuvres de Péguy sont
pénétrées d’esprit mystique. On sait qu’il connaissait la mystique de Plotin et
avait suivi au Collège de France le cours de Bergson consacré aux mystiques. On
sait aussi qu’il avait sa propre vision de la mystique. Une des œuvres
classiques qui traite de la mystique en tant que phénomène religieux et
philosophique est la Philosophie de la liberté de Nicolas Berdiaev, qui
écrivait : « Il est difficile de comprendre les mystiques. Ils
possèdent un langage particulier, ce langage est universel. Il est impossible
de traduire la mystique dans le langage des systèmes métaphysiques ou
théologiques ». On peut
appliquer ces paroles à la mystique de Péguy et chercher dans le livre de
Berdiaev des réflexions générales illustrant et expliquant parfois les textes
de l’écrivain français.
Les
mots mystère et mystique ont le même radical grec (mustos / musterion)
et désignent étymologiquement un domaine du savoir très restreint qui n’est
révélé qu’aux initiés. En ce sens la mystique et le mystère sont
indissolublement liés. Le Larousse de 1913 définit le mot mystère comme
« dogme ou fait religieux inaccessible à la raison » ou « objet
inaccessible à la raison de l’homme » ; la « mystique » est
définie comme « science de la dévotion mystique ». Il est évident que
les définitions du Larousse ne nous font approcher que très approximativement
le sens du couple mystère-mystique de Péguy. Nous nous proposons d’étudier ce
couple tel qu’il apparaît dans Notre jeunesse (1910) de Péguy.
À première vue, Notre
jeunesse semble être privé de tout sens religieux, car il s’yagit d’un
événement historique objectif, l’affaire Dreyfus, mais l’œuvre finit par
révéler l’expérience mystique d’un militant plongé dans le mystère de
l’histoire contemporaine et cherchant à transformer celle-ci d’une manière
créatrice, telle est l’expérience et le dessein de Péguy. On sait que Notre
jeunesse a été écrit par un homme qui venait de recevoir la grâce et
l’oeuvre porte le cachet particulier des abondantes réflexions de Péguy sur la
fonction de la mystique, le rôle du mystère et la valeur de l’événement dans
l’histoire du monde.
« Si le mot «mystique»
provient du mot «mystère», écrivait Berdiaev, il faut reconnaitre la mystique
comme base et source du mouvement créateur de la religion ». Il paraît que
pour Péguy la mystique est la source du mouvement créateur de l’histoire. Dans Notre
jeunesse les mots mystère et mystique vont de pair avec les mots histoire
et politique et créent deux concepts dialectiques mystère-histoire et
mystique-politique. Toute interprétation de Notre jeunesse présuppose
l’interprétation de ces deux concepts qui en représentent l’axe et la
charpente.
Considérons tout d’abord
l’usage et les acceptions du mot « mystique » définis par le contexte
de Notre jeunesse. Ce mot apparait pour la première fois au début du
texte suivi de l’épithète « républicaine » qui lui est inhabituel et
opposé au couple commun « politique républicaine ». Se rendant compte
que grâce à cet emploi peu banal le mot « mystique » pourrait rester
incompréhensible, Péguy écrit : « Ce que les historiens nommeront le
mouvement républicain…nous nommerons résolument…la publication de la mystique
républicaine ». Péguy est sûr qu’existe « le sens et l’instinct de la
mystique républicaine » et que la République « a derrière elle une
mystique, elle a en elle une mystique, elle a derrière elle tout un passé de
gloire…tout un passé de race, d’héroisme, peut être de sainteté… ». Il
parle de la mystique de l’ancienne France qui fut la mystique républicaine. Et
nommément « la mystique révolutionnaire ».
On est obligé de rejoindre
ici ce qu’avoue l’un des critiques de Péguy : « Il serait d’ailleurs
difficile de vérifier ce qu’il entend ou plutôt ce qu’il sent, par
«mystique».C’est chez lui une notion affective destinée à se modifier au gré
des fluctuations de son cœur ». En lisant le texte on voit qu’autour du
mot « mystique » se crée un vaste champ lexical qui atténue son sens,
le met en valeur et le complète. Eugène van Itterbeek a montré qu’il se compose
des antithèses suivantes :
Mystique et politique
Mystique républicaine et politique républicaine
Mystique monarchiste et politique monarchiste
Mystique chrétienne et politique chrétienne
Le critique les représente
« sous la forme typographique de l’arbre mystique de la connaissance du
bien et du mal » dont le pied est PEUPLE et RÉGIME, et la cîme, CULTURE et
BARBARIE.
Péguy était, parmi ses
contemporains, l’un des rares qui aient pu voir dans le scandale de l’affaire
Dreyfus l’événement historique par excellence, dont le mérite fut de manifester
avec évidence l’opposition qui s’est produite sous les yeux des acteurs entre
la réalité et les apparences, la vraie et la fausse justice, les objectifs
justes et injustes des dreyfusistes. En ce sens la remarque de Berdiaev
concernant les mystiques en général peut être de nouveau apppliquée à Péguy :
« Le vrai mystique est celui qui voit les réalités et les distingue des
fantasmes ».
Observant l’histoire
contemporaine, Péguy en déduit d’une manière perspicace la loi générale de
« la dégradation de la mystique en politique » (p.29-30), qu’il fixe
dans la formule devenue depuis fameuse « Tout commence en mystique et
finit en politique. Tout commence par la mystique,
par sa propre mystique et tout finit par de
la politique ».
Péguy explique l’élitisme
historique de l’affaire Dreyfus par la convergence de trois mystiques agissant
de concert : la mystique juive, la mystique chrétienne et la mystique
française. Il souligne le caractère perméable de ces mystiques, ce qui ne
contredit pas la conclusion faite par Berdiaev : « D’après sa nature
la mystique est surconfessionnelle … Il y a des profondeurs de la mystique où
convergent non seulement les mystiques chrétiennes confessionnelles, mais aussi
les mystiques païennes ». Péguy de son côté écrit que « les mystiques
sont beaucoup moins ennemies entre elles que les politiques ne le sont entre
elles », que « la mystique civique, la mystique antique, la mystique
de la cité et de la supplication antique ne s’est pas opposée …à la mystique du
salut comme la politique paienne s’est opposée à la politique chrétienne »,
et pour finir : « la mystique du salut aujourd’hui ne peut pas
s’opposer à la mystique de la liberté comme la politique cléricale s’oppose par
exemple à la politique radicale ».
Avant d’être compromise par
la politique la ligne d’action des dreyfusistes, écrit Péguy, « était
commencée, était poussée dans la mystique, avait jailli dans la mystique, y
avait trouvé, y avait pris sa source et son point d’origine. Cette ligne
d’action était bien lignée. Cette ligne d’action n’était pas seulement
naturelle, elle n’était pas seulement légitime, elle était due. » La
mystique chez Péguy apparaît comme force motrice de l’évènement, l’unique qui
soit juste. Il explique clairement qui sont les dreyfusards
perpétuels…impénitents…mystiques », ils sont « des hommes de cœur, des
petits gens, généralement obscurs, généralement pauvres, quelques uns très
pauvres, pour ainsi dire misérables, qui ont sacrifié leur carrière, leur
avenir, leur existence et leur pain ». Ce sont des gens désintéressés,
prêts au sacrifice au nom de justes objectifs.
« On ne peut appeler
mystique que la profondeur et la hauteur de la vie spirituelle, écrivait
Berdiaev. C’est à ce niveau que l’homme touche au dernier mystère. La mystique
présuppose le mystère, c’est-à-dire une profondeur inépuisable, indicible et
insondable. Mais elle présuppose aussi une possibilité de toucher à ce mystère,
de vivre dedans et avec lui. La reconnaissance de l’existence du mystère et la
négation de l’expérience vivante du mystère est la négation de la
mystique ». Analysant l’affaire Dreyfus, Péguy note son caractère
mystérieux : « Elle prouve qu’elle avait une vertu singulière. Dans les deux sens. Une singulière vertu de
vertu tant qu’elle demeurera dans la mystique. Une singulière vertu de malice
aussitôt qu’elle fut entrée dans la politique. C’est un des plus grands
mystères qu’il y ait dans l’histoire et dans la réalité, et naturellement
aussi, naturellement donc l’un donc de ceux sur qui l’on passe le plus
aveuglement, le plus aisément, le plus inattentivement, le plus sans sauter,
que cette espèce de différence absolue, (irrévocable, irréversible, comme
infinie), qu’il y a dans le prix des
événements ». Il considère l’événement historique en tant que résultat de
la création humaine, dont le prix dépend de l’inspiration mystique ou politique
des hommes et il ne justifie que celui de l’inspiration divine. À ce même
propos Berdiaev écrivait : « La véritable activité créative
présuppose l’ascèse, la purification et le sacrifice. L’homme déchu et content
de lui-même ne crée pas au nom de Dieu, mais souvent en son propre nom,
c’est-à-dire qu’il crée un être illusoire et faux, il crée le non-être. Jamais
la création au nom de soi-même ne peut se maintenir au niveau du milieu humain
et irrévocablement elle se transforme en création au nom d’un dieu autre et
d’un faux dieu, au nom du diable. C’est pourquoi la justification du sens
religieux de la création n’est pas celle de toute création, parce qu’il existe
aussi une création mauvaise du non-être. Ce qui nous amène à considérer la question
de la justification du sens religieux de la création dans la culture et dans
les œuvres humaines de l’histoire ».
Parlant de l’affaire
Dreyfus, Péguy l’analyse sous la même optique morale et religieuse que Berdiaev
applique à tout événement historique en tant qu’œuvre humaine. La conclusion de
Péguy est très importante : « …que tout événement ait pourtant un
prix propre, mystérieux, une force propre en soi, une valeur propre
mystérieuse ; qu’il y ait des guerres et des paix… des affaires … des héroïsmes… des saintetés
qui aient une valeur propre, c’est assurément un des plus grands mystères de
l’événement, un des plus poignants problèmes de l’histoire ; qu’il y ait
…des hommes…des peuples…c’est un mystère que nous ne voyons pas, comme tous les
grands mystères, précisément parce que nous y baignons, comme dans tous les
plus grands mystères ; enfin qu’il y ait non seulement des hommes et pour
ainsi dire des dieux temporellement élus, mais des peuples entiers
temporellement élus et peut-être plus, c’est certainement peut-être le plus
grand mystère de l’évènement, le plus poignant problème de l’histoire. Qu’il y
ait même comme des événements élus. C’est le plus grand problème de la
création. »
Pour Péguy l’affaire Dreyfus apparaît comme une chance donnée aux Français de se racheter. Aussi parle-t-il d’une affaire « élue ». Dans cette conclusion se manifeste le caractère mystique de sa pensée. Il affirme la perméabilité du temporel et de l’éternel ainsi que leur dépendance réciproque. Nous pouvons trouver les mêmes idées chez Berdiaev : « Ce qui se fait dans les hauteurs et dans les profondeurs du monde spirituel, se fait aussi sur la terre, dans notre réalité historique. Pour la conscience humaniste l’homme n’est plus un énigme ou un mystère, le désaveu expérimental de l’autosuffisance de ce monde. L’humanisme renie le péché originel et ne comprend donc pas l’apparition même du monde naturel. La conscience humaniste installe l’homme dans ce monde, le fait vivre sur la terre. En mystique tout devient intérieur, tout se concentre à l’intérieur, il n’y a rien de l’extérieur. Il n’y pas d’objectivation en mystique ».
Notre jeunesse est basé sur l’expérience
personnelle de Péguy qui écrivait : « … nous gardons de ne jamais
écrire de ce que nous avons éprouvé nous-mêmes ». Et il y raconte non
seulement son expérience historique et celle de sa génération, mais aussi il y
met toute son expérience mystique en l’appliquant à l’analyse philosophique
d’un événement historique. Il dit très explicitement : « Il ne
faisait aucun doute que pour nous la mystique dreyfusiste fut non pas un cas
particulier de la mystique chrétienne, mais elle fut un cas, éminent, une
accélération, une crise, temporelle… Notre dreyfusisme était une religion…une
poussée religieuse, une crise religieuse… ». Cette approche profondément
religieuse caractérise Notre jeunesse. D’après Berdiaev, « Dans son
expérience mystique l’homme sort de l’enclos de son monde spirituel et se met
en contact avec… la réalité divine… la mystique est le surpassement de l’individualisme…
La mystique est intime et cachée, mais elle n’est pas individualiste… elle est
l’issue de l’opposition même entre le subjectif et l’objectif ». Le
jugement subjectif de l’événement chez Péguy se veut objectif grâce à la
présence dans Notre jeunesse du juge suprême. Berdiaev écrit que
« la mystique est basée sur l’hypothèse d’une parenté intérieure, d’un
rapprochement, d’une communauté qui existe entre l’esprit humain et l’esprit
divin, entre la création et le Créateur, sur l’élimination de la déchirure
transcendante… »
Pour Péguy, l’affaire
Dreyfus fut une tentative échouée de mettre la France sur la voie mystique.
Après l’Affaire, croit-il, la France est entrée dans la voie du monde moderne,
« le monde de ceux qui n’ont pas de mystique ».
Mystique et prières du cœur
Elsa Godart
Université de Nanterre
On a beaucoup écrit sur la manière dont Péguy aborde la religion et la foi. Les ouvrages à ce sujet sont légion[3] et les interprétations sont aussi nombreuses que contradictoires. Il existe pourtant un lien entre elles, un nexus indéfectible : la sincérité du cœur. Péguy n’a jamais failli à son cœur, il reste et demeure toujours fidèle à l’écoute de son âme. Aussi, si sa position sur la Chrétienté a pu varier, en revanche, jamais sa foi ne s’en trouva modifiée. Derechef, nous partirons du fait qu’il n’y a pas deux Péguy – l’athée et le croyant – mais un seul homme au cœur non diffus, non partagé ; à l’âme toujours égale et sensible – tout autant à l’humaine condition, qu’à la charité divine. De ses nombreux écrits nous extrairons la substance unitaire qui nous plongera avec ferveur, constance et passion au cœur même du dialogue intérieur, dans les abysses de l’esprit, dans ce topos où le centre de l’homme converge avec l’Absolu de Dieu : la prière.
La prière de Péguy n’est pas
l’application du culte ou encore l’accomplissement du dogme. Comme le précise
très clairement Pie Duployé tout au long de sa Religion de Péguy : « Péguy exalte le monde sacramentel,
et refuse le monde clérical. [...] Ce cœur anticlérical est, du premier instant
de sa conversion, un cœur profondément sacramentaire,
et s’il renonce au monde des sacrements, ce n’est pas qu’il les
sous-estime »[4]. Ce qui fait
toute la sincérité du poète chrétien, c’est précisément cette volonté de rester
fidèle à lui-même et ce malgré les rites et les sacrements. Les convictions que
Péguy avaient avant sa conversion
seront les mêmes après : son
socialisme est déjà un socialisme
chrétien et après il restera un
chrétien qui ne va pas à la messe. Ce qui transcende le dogme et le culte,
c’est réellement cette adhésion du cœur à ce qu’il y a de plus essentiel, c’est dire aussi, ce qu’il y
a de plus universel. C’est la terre, la charité, le cœur, la pensée intérieure
et la prière qui amènent l’homme au pied de la cathédrale de Chartres. C’est
pourquoi, il refuse qu’on lui appose le nom de « converti », préfère
parler « d’approfondissement » et plus spécifiquement
« d’approfondissement de son cœur, de son « être religieux »[5].
C’est certain, Péguy ne s’est pas converti, il n’a fait qu’approfondir son
être, il s’est contenté d’accroître la connaissance intérieure qu’il a de
lui-même. Romain Rolland[6],
puis Père Duployé attireront l’attention sur l’importance et la force du mot
« approfondissement » : « c’est le mot clef [...] d’origine
et de signification typiquement bergsoniennes et employé le plus souvent par
Péguy avec celui de ressource »
nous confie Pie Duployé. C’est ce terme qui scelle la conversion de Péguy.
Péguy n’a pas changé, n’a pas été « illuminé », mais
« éclairé » non pas par la raison ; mais par l’introspection du
cœur.
Afin de mieux comprendre cet
universalisme, cette moelle de l’existence que traduisent les yeux du poète au
cœur pur, nous allons tenter de montrer comment le dessein de Péguy est de
donner à voir l’invisible, et de faire entendre l’indicible par ce sens qui
nous rallie tous : le cœur.
L’autre Invisible
Le monde n’est pas ce qu’il paraît. Il est un autre niveau de réalité, celui de l’incertain, de l’imprécis, de l’inaccessible, celui de la sensation, de l’intuitif – lieu où les sens ne peuvent pénétrer, où la raison statue au seuil. Ce monde est néanmoins réel mais invisible. Ce monde nous est révélé par les poètes, les musiciens, les peintres, mais aussi par les mystiques et les « petites gens ». Ceux dont le cœur est assez pur pour transpercer la réalité de son sens immédiat et apparent. Quel est ce monde qui se présente comme un en-deçà du réel, comme un envers sans lequel l’endroit n’est plus possible et que Péguy nous livre ? Péguy répétait souvent qu’il « atteignait la vérité de l’histoire »[7]. Or de quelle vérité s’agit-il ?
Nous évoquions le terme bergsonien « d’approfondissement », et s’il est une vérité qui se connaît par l’adhésion immédiate que l’on peut avoir avec elle, c’est bien celle de la révélation qui défie toute raison, qui repose sur l’intuition et la conviction intérieure. Et contre les intellectuels accrochés à la seule raison rationnelle de l’existence – les maîtres de la Sorbonne qui jadis condamnèrent Jeanne, qui aujourd’hui défient Bergson – Péguy s’impose comme « un intellectuel dans l’ordre du bonheur ou de la grâce »[8] selon l’expression de Pie Duployé. Et intellectuel, s’il en est, c’est bien du genre bergsonien : « En face de tous ces intellectuels, il y a les bergsoniens de tous ces ordres de réalité, qui n’en parlent pas mais qui les vivent, qui les saisissent et qui les voient dans une intuition, une connaissance dont ils sont bien incapables de rendre raison à ceux qui les ont seulement sues »[9]. Tel est le mode de connaissance nouveau revendiqué par Bergson et sur lequel le Péguy philosophe construira sa pierre de touche : l’intuition pure. L’intuition pure est ce qui permet d’atteindre une vérité du monde qui dépasse toute construction rationnelle de l’esprit et qui permet de saisir le monde dans son en-deçà, c’est-à-dire de toucher le cœur de l’existence, de la vie, du monde : l’être-au-monde – ou le Dasein aurait dit Heidegger. Et c’est du fond de son cœur, avec toute la sincérité de son âme que Péguy affirme toute la force de l’intuition bergsonienne et de la « raison du cœur » telle que Pascal l’établit dans cette maxime si célèbre, extraite des Pensées et que Péguy connaît fort bien pour l’avoir si souvent pratiquée comme il s’en fait l’écho dans La ballade du cœur qui a tant battu : « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas ». Là s’explique la continuité du chemin emprunté et suivi par Péguy tout au long de sa vie : « c’est par un approfondissement constant de notre cœur dans la même voie … que nous avons retrouvé la voie de la chrétienté »[10]. Le cœur et la connaissance qui en émane, appartiennent à l’intuition, comme nous venons de le mentionner, mais aussi au royaume de Dieu. « Dieu sensible au cœur », un cœur contrit est un cœur qui appartient à Dieu, qui repose entre les mains de Dieu. C’est déjà être chrétien que de parler le langage du cœur, c’est déjà avoir été touché par la grâce que de pouvoir entendre les bruissements de son cœur. Et c’est « par un singulier mystère, par une contradiction évidente, comme par une gageure, par un miracle, par un mystère de contradiction, (qui) saisissent les hommes un par un, singulos homines, et pourtant en même temps, ensemble, en dessous les saisissent immédiatement dans la communion ; de ces preuves souterraines, de ces preuves, disons le mot, de ces preuves sournoises, de ces preuves qui atteignent un homme, un malheureux homme dans le fond(s) et dans le tréfonds, qui saisissent un homme par le ventre du cœur »[11]. Cet homme singulier touché par des preuves visibles simplement par le cœur et incompréhensibles par la raison, c’est l’homme Universel évoqué par toute la tradition des Pères de l’Église et revendiqué par Montaigne, c’est l’Humaniste qui est touché par la grâce en même temps que l’humanité elle-même. C’est ce que Péguy traduit si souvent par ces termes qui reviennent comme une longue litanie tout au long de la prière qu’est le Mystère de la charité : « Comme tout le monde … » Comme tout le monde Hauviette est une bonne chrétienne, comme tout le monde, elle est une bonne paroissienne, comme tout le monde, elle va au catéchisme … Comme tout le monde …, Péguy qui semble être pourtant un chrétien comme personne, rappelle qu’il ne peut y avoir de révélation que pour l’ensemble du peuple, chrétiens et pécheurs, et pas seulement pour quelques uns. Il ne peut y avoir qu’une grâce sanctifiante et non des grâces actuelles ; sans quoi la charité n’a plus de réalité : « Il n’y a point de révélations particulières. Il n’y a qu’une révélation pour tout le monde ; et c’est la révélation de Dieu et de Notre-Seigneur Jésus Christ … c’est une révélation pour tous les bons chrétiens, et pour les pécheurs »[12].
Péguy refuse la particularité ; fidèle à la pensée
socialisante, il met chaque individu à l’égal de l’autre. Les différences et
les inégalités sont abolies. Et c’est bien ce qu’il revendique à travers la
pensée chrétienne : « L’égalité devient un rameau de la charité. Ce
ne sera point naturellement l’Égalité au sens démocratique, mais au sens d’équilibre
parfait, d’horizontalité parfaite dans la justice ». La charité est
réellement ce qui va conduire Péguy sur le chemin de la croix.
Le sens de l’indicible
La prière est un acte de foi particulier. Elle est ce moment où seul le cœur a la parole ; c’est un langage qui ne se dit pas ; qui ne s’entend pas non plus, mais qui se comprend. La prière est un acte libre par essence, car nul ne peut contraindre à la prière, si ce n’est l’élan d’un cœur sincère. Prier tisse un lien direct, immédiat, entre Dieu et sa créature. Lien indicible où l’altérité, l’étrangeté n’ont nulle place. Et si Péguy reconnaît que c’est la communion qui fait le chrétien, il n’en demeure pas moins que c’est par la prière que l’homme se sent le plus proche de Dieu, par-delà tout sacrement : « les sacrements et la prière, ça fait deux », disait Péguy.
Les mystères sont à eux seuls de longues prières, et tout spécialement le mystère de la charité où Jeannette n’évoque ni sa vie ni la pensée religieuse de Péguy, mais livre plutôt le cœur du poète dans une prière étonnamment vraie, étonnamment sincère. Et selon le mot de Bernanos : « C’est Jeanne écoutée par Péguy, la prière de Jeanne telle que Péguy peut l’entendre sortir de son propre cœur quand il cherche à représenter cette sainte et à écouter sa prière ». Jeanne est l’image que renvoie le miroir du mystère au propre cœur de Péguy ; c’est un langage intérieur : Jeanne contemple et prie. Et c’est là faire du mystère, non pas la représentation du surnaturel, mais traduire le réel et le vrai du cœur même de l’ineffable, de l’indicible, « car le surnaturel est lui-même charnel »[13].
Nous retrouvons à travers les mots de Jeannette l’universalisme de la communion où se retrouve la communication des expériences mystiques. Madame Gervaise et Jeannette « ont une vision à elles deux » dira Péguy. Expérience mystique, contemplation …nous touchons là l’invisible même de Dieu ; invisible sans lequel le visible ne peut être soutenu.
« Trente-trois ans de travail, trente-trois ans de prière »[14] …ou encore « les mérites et les prières de Jésus, les promesses de Jésus, les mérites et les prières de tous les saints travaillent pour nous »[15]… et un peu plus loin « Jésus a prêché, Jésus a prié, Jésus a souffert. Nous devons l’imiter dans toute la mesure de nos forces »[16]. Et à la question qui obsédera Péguy tout au long de sa vie et qu’il met dans la bouche de Jeanne : « comment faut-il sauver ? » À Madame Gervaise de répondre aussitôt : « En imitant Jésus, en écoutant Jésus »[17]. Tel est le rôle de la prière : sauver en imitant. Péguy, comme la plupart des gens de cette époque était un habitué de I’Imitation de Jésus Christ de Thomas a. Kempis, du XVe siècle. En voici un passage qui témoigne de l’application et de la finalité des propos du poète :
Dans le Livre III, au § II, il est écrit : « La vérité parle au-dedans de nous sans aucun bruit de parole. [...] Inclinez mon cœur aux paroles de votre bouche, qu’elles tombent sur lui comme une douce rosée. » Et un peu plus loin, « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, lorsqu’il nous parlait dans le chemin et nous ouvrait les Écritures ? ».
Ce passage montre à quel point le langage du cœur est un langage silencieux, qui laisse entrevoir la vérité au terme du cheminement intérieur. Péguy emprunte cette voix, tout comme les grands mystiques. Pour lui, le monde est à libérer, de sa souffrance et de sa misère, tout comme une nation doit être libérée de ses conquérants : « Vue à travers la misère, toute l’humanité est misérable », dira Péguy. Et il faut sauver, sauver cette âme universelle : « on doit penser à tous, on doit prier pour tous » dira Madame Gervaise. Jeanne traduira néanmoins tous les tourments et les inquiétudes du poète : « et quand vous voyez, Madame Gervaise, que vos prières sont vaines ? » Péguy doute et devant tant de misère, comment ne pas être « désœuvré, incertain ? C’est très vivement, « d’un cri sourd, d’un cri secret », précise Péguy, comme pour mieux préserver le mystère, comme pour pénétrer le sens de l’indicible, que Madame Gervaise rétorque : « jamais nous ne savons si la prière est vaine, ou plutôt nous savons que la prière n’est jamais vaine. Il y a le trésor des prières. Depuis que Jésus a dit son Notre Père. Depuis la première fois que Jésus a dit le Notre Père ». Et un peu plus loin, de poursuivre, « il exauce la souffrance, comme il exauce la prière »[18]. La souffrance disparaît par la force et la sincérité de la prière du cœur. Et comme le rappelle Pie Duployé : « La prière chrétienne par excellence pour Péguy c’est le Notre Père ». Rappelons que l’ouverture du Mystère de la Charité se fait par cette prière. Péguy fait dire encore à Jeanne : « Figure-toi que pendant dix-huit mois, je n’ai pas pu dire Notre Père … que ta volonté soit faite. Je ne pouvais pas dire ça. Je ne pouvais pas, comprends-tu ? », clame Péguy encore plus fort que Jeanne. Et un peu plus loin : « il ne s’agit pas de dire des prières à la mie de pain, il s’agit de dire vraiment ce que l’on dit. Je ne pouvais pas dire vraiment : que votre volonté soit faite ». Quel beau témoignage d’un cœur sincère ! Péguy ne pouvait pas accomplir la volonté de Dieu, car son cœur n’était pas encore prêt. La prière traduit un sens indicible, où Dieu est rendu présent au cœur de l’absence.
Harmonia Mundi
Dans son excellent ouvrage Péguy
et le Moyen Âge, Simone Fraisse montre en quoi Péguy est un homme qui sut
défier toute temporalité, toute historicité. Il est, par la force de sa pensée,
devenu a-temporel. Et quand, en 1910, paraît Le mystère de la charité de
Jeanne d’Arc ; Barrès qualifie Péguy « d’imagier de l’ancienne
France » ; et en 1925, Romain Rolland n’hésite pas à le voir comme
un » Orléanais du XVe siècle, armé de l’épée et de la
théologie, à la fois de la race de Jeanne d’Arc et de ceux qui l’ont
jugée ». Enfin, le futur cardinal, Père Jean Daniélou, voit en lui
« une miraculeuse résurgence de la Chrétienté médiévale ». Et Simone
Fraisse ne manquera pas de relever que « les références au Moyen Âge dans
l’œuvre de Péguy, ne sont pas des accidents ».
Essayons à présent, de
comprendre de quelle manière nous pouvons élever Péguy au rang de mystique.
Avant tout, essayons de
définir ce qu’est le cœur : c’est le cor, cordis en latin et
il désigne aussi bien l’attribut physiologique, que le siège des passions et
l’intelligence, le bon sens. Certes, le cœur regroupe toutes ces acceptions, il
y en a une autre que l’on trouve chez les mystiques et que Pascal rendra
célèbre : c’est la raison du cœur. En effet, pour l’auteur des Provinciales,
le cœur est une puissance intuitive de l’esprit qui permet d’atteindre
immédiatement un niveau de connaissance. C’est précisément ce que nous avons pu
dire à propos de Péguy et de Bergson. Pascal, tout comme Péguy bien plus tard,
accorde un pouvoir suprême au rôle du cœur. Et ainsi qu’il en donne la
définition dans les Pensées : « Nous connaissons la vérité non
seulement par la raison, mais encore par le cœur ; c’est de cette dernière
sorte que nous connaissons les premiers principes [...]. Et il est aussi
inutile et aussi ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ses
premiers principes, pour vouloir y consentir, qu’il serait ridicule que le cœur
demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu’elle démontre
pour vouloir les recevoir ». (459-460)
L’intériorité est bien
présente chez saint Bernard. Elle est certes, le lieu qui contient la pensée de
Dieu ; mais elle est aussi envisagée dans un aspect plus phénoménologique,
c’est-à-dire plus subjectif. En effet, l’intériorité qui est présentée dans
l’œuvre de l’abbé de Clairvaux est bien une intériorité singulière où l’être
est en question dans son être. Aussi n’est-il pas étonnant de découvrir la
définition que ce dernier donne du visage. Le visage trahit l’intérieur :
« La beauté de la face est l’interprète de l’esprit, et le visage publie les
sentiments du cœur. [...] Les joues sont assez proches des lèvres et même quand
celles-ci se taisent, elles révèlent par une sorte de langage visible, les
secrets de l’âme. Elles ont l’usage même de la voix, et ou bien elles suppléent
à l’office de la bouche, ou bien elles contribuent à l’orner. Quelque doux et
fervent que soit le discours, un visage audacieux en fait perdre toute la grâce
et détruit par sa légèreté, toute la gravité de la parole »[19].
Dans cette définition, nous ne sommes pas si éloignés de ce que fera bien plus
tard Levinas. Le visage est l’expression de l’intériorité ; il trahit les
sentiments du cœur. Quelle belle représentation de la sincérité ! Lorsque
le cœur souffre, le visage souffre ; lorsque le cœur s’étonne, le visage
interroge ; lorsque le cœur rougit, le visage pique un fard… Cette
analogie entre l’intérieur et l’extérieur n’est pas surprenante dans la mesure
où le cœur ne peut se trahir lui-même, de ce fait le visage, par le regard, les
lèvres, la voix est ce qui permet à l’intériorité de s’exprimer, de se révéler,
de se dire. Aussi, si l’on peut mentir aux autres, tromper ou trahir,
dissimuler ou cacher ; bien souvent une expression du visage viendra
contredire une telle attitude. Ce que l’on n’ose dire, le visage l’exprime. Toute une
tradition rappelle que « les yeux sont le miroir de l’âme », Bernard
lui-même l’énonce bien avant Pascal ; mais là il s’agit du visage dans sa
totalité ; de l’ensemble des expressions corporelles qui dénonce
l’intime ; pas seulement les yeux trahissant les pensées, mais le visage
dénonçant la totalité de l’intériorité. Mais qu’est-ce donc que cette
intériorité, si elle ne se limite pas aux seules pensées ? L’intériorité c’est
à la fois l’âme et le cœur. Elle n’est pure intelligibilité ; elle est aussi
charité, amour, elle est ce qui accueille l’Absolue. L’âme et le cœur sont bien
plus profonds que ne peuvent l’être les pensées. Bien souvent saint Bernard
prend l’image de ce puits dont on ne peut tout juste que soupçonner la
profondeur sans jamais l’atteindre ; voilà ce que peut être l’intériorité.
Mais combien il est important de partir à sa recherche, d’en tenter la quête,
d’en oser l’exploration ! Sans cet examen de soi, Dieu ne peut nous être
révéler. C’est précisément par cet examen de soi que l’on pourra y trouver la
sincérité. Avant de procéder à l’analyse du surgissement de la sincérité dans
la quête de soi, précisons la définition que nous donne saint Bernard. C’est
bien entendu dans le sublime Traité de la maison intérieure que
l’on trouvera une explication claire de ce qu’est l’intériorité et ce qui
apparaît comme l’introspection : « Que si votre pensée s’offre
quelque objet qui ne se rapporte point, en quelque façon, à votre salut, de
suite écartez-le et rejetez-le afin de pouvoir vous considérer toujours, et par
la connaissance que vous acquerrez de vous, arriver à la connaissance de Dieu.
L’homme doit connaître vers quel bien il est le plus porté naturellement, ou
vers quel mal il est le plus entraîné [...]. Ô l’examen nécessaire, ô l’admirable
considération, que d’avoir sous les yeux tant de vertus de l’âme, tant
d’exercices, tant d’application et de mérites, et de s’attacher longtemps à
cette recherche. [...] Il n’estime rien exactement, celui qui s’ignore
lui-même. S’il ne fait pas réflexion sur la dignité de sa condition, il ne sait
pas que toute gloire du monde est sous ses pieds. Ô gardien du cœur, si vous
n’êtes pas encore apte à entrer en vous-même, comment serez-vous propre à
examiner ce qui est au-dedans ou au-dessus de vous ? Si vous n’êtes pas digne
d’entrer dans le premier tabernacle, de quel front osez-vous pénétrer dans le
second, c’est-à-dire, dans le saint des saints ? [...] Rentrez en vous avant de
vouloir juger ce qui est au-dessus de vous. (…) La première chose à faire, c’est
donc de revenir à vous-même, d’entrer dans votre cœur, d’apprendre à connaître
votre âme. Examinez qui vous êtes, qui vous avez été, et que vous deviez être
et ce que vous pouvez faire, ce que vous avez été par nature, ce
qu’actuellement vous êtes par le péché [...], ce qu’encore vous pouvez être par
la grâce. [...] Voilà la porte, voilà l’échelle, telle est l’entrée, tel est le
moyen de s’élever : c’est par là qu’on arrive dans l’intérieur, c’est par
là qu’on parvient au sommet [hac intratur ad intima, hac elevatur ad summa.].
Voyez-vous ce que vaut à l’homme la pleine connaissance de soi-même ? Par elle
en effet, il parvient à la connaissance de tout ce qui est au ciel, sur la
terre et dans les abîmes »[20].
Saint Bernard traduit la
nécessité de bien se connaître, du libre examen de son intériorité. Celui qui
ignore qui il est ou pourquoi il est fait, il ne pourra jamais pénétrer le cœur
de Dieu, ni le Ciel : « Ô gardien du cœur, si vous n’êtes pas encore
apte à entrer en vous-même, comment serez-vous propre à examiner ce qui est
au-dedans ou au-dessus de vous ? ». Le cœur est ce qui nous élève à Dieu
tout en nous abaissant à nous-même. Or la démarche qui nous permet d’accéder à
cette connaissance, est une démarche que nul ne peut contraindre, que nul ne peut
faire à notre place, que nul ne peut empêcher ; c’est une démarche libre
qui s’exprime par l’effort volontaire d’aller à soi. Voilà ce qu’est la
sincérité : cette démarche volontaire qui nous conduit à nous-même, qui
nous permet de nous connaître – comme de nous reconnaître. C’est pourquoi toute
introspection, toute recherche intérieure, ne peut être que sur le mode de la
sincérité ; ne peut être qu’une démarche sincère, comme en témoigne ce
passage : « Seul j’entre dans la solitude de mon cœur et m’entretiendrai
un peu avec lui, prenant de lui des informations sur lui et sur ce qui le
concerne. Ce cœur est un cœur pervers, vain et vagabond, plus mobile que toute
mobilité ; d’une chose, il passe à l’autre, cherchant le repos où il ne se
trouve point. [...] Puisez-donc : et si vous le désirez arriver à la
santé parfaite, ne différez pas de décharger votre conscience, en rejetant au
dehors par une confession sincère [ totum vomitu purae confessionis evomere
non differas ] tout ce qui pèse sur elle »[21].
Maintenant, on comprend mieux l’intérêt de réhabiliter l’effort de
sincérité : en effet, en imposant la quête sincère de soi, nous
parviendrons – par cet effort même qui n’attend pas nécessairement une finalité
– à une meilleure entente avec soi et avec les autres. Saint Bernard nous le
rappelle : « Il n’estime rien exactement, celui qui s’ignore
lui-même ». Aussi est-il évident que la première chose à faire, avant
toute action, avant toute altérité, c’est bien d’examiner sincèrement qui nous
sommes, qui nous avons été, vers quoi on tend ; afin de vivre mieux, dans
la vérité et plus heureux : « La première chose à faire, c’est donc
de revenir à vous-même, d’entrer dans votre cœur, d’apprendre à connaître votre
âme. Examinez qui vous êtes, qui vous avez été, et que vous deviez être et ce
que vous pouvez faire ». Loin de minimiser cette attitude, il faut en
rappeler l’importance ; il faut avec force en revendiquer la nécessité.
L’intériorité n’est pas
seulement envisagée dans le strict rapport à Dieu, mais aussi dans le rapport
intime à soi-même ; ce en quoi saint Bernard se distingue de saint
Augustin : « C’est par là qu’on arrive dans l’intérieur, c’est par-là
qu’on parvient au sommet [hac intratur ad intima, hac elevatur ad summa].
Voyez-vous ce que vaut à l’homme la pleine connaissance de soi-même ? Par elle
en effet, il parvient à la connaissance de tout ce qui est au ciel, sur la
terre et dans les abîmes ». Certes, il s’agit bien de l’accès au
« ciel », mais aussi à « l’abîme ». « Abîme »,
qui n’est autre que les profondeurs mêmes de ce cœur humain comme saint Bernard
l’indique dans ce même traité : « La conscience de l’homme est un
abîme profond. Car de même qu’un abîme en peut être épuisé, de même le cœur
humain ne peut être privé de ses pensées, mais elles roulent en lui avec une
perpétuelle volubilité »[22].
Le cœur de l’homme est à comprendre au sens propre comme au sens figuré :
en effet, il s’agit aussi bien de son intériorité que de son centre. Saint
Bernard s’interroge sur la place physique de ce cœur, et ce n’est un hasard
physiologique si cet organe majeur a cette place : Pourquoi le cœur est-il
placé au milieu de l’homme ? interroge saint Bernard : « Car placé
dans une petite partie du corps où se trouvant comme au centre, entre les sens
supérieurs et ceux de la partie inférieure qui sont les moins dignes, le cœur
régit et gouverne cette sorte de république et toute la contrée des pensées et
des actions qui s’étend aux alentours »[23].
Ce cœur dont on doit comprendre les mystères et les abysses reste pourtant insaisissable,
insondable. Et à mesure qu’on semble s’en approcher, comme pour se le
réapproprier, il s’échappe sans jamais atténuer en nous cette soif de
connaissance[24] :
« La conscience de l’homme est un abîme profond, car de même que le fond
des gouffres ne peut être mis à sec, de même le cœur de l’homme ne peut être
épuisé de ses pensées »[25].
Défini comme un abîme, le cœur de l’homme apparaît aussi comme une
« forteresse imprenable » : « Quel est ce château sinon le
cœur humain ? Avant que le Seigneur y vienne, il est entouré du fossé de la
cupidité, enfermé par le mur de l’obstination, et dans son enceinte intérieure
se dresse la tour de Babylone »[26].
Il faut bien comprendre que découvrir le cœur, c’est en même temps découvrir
l’œuvre de Dieu. Tentons à présent de définir ce qu’est précisément ce cœur
qu’on peut assimiler volontiers à l’âme ou encore plus largement à
l’intériorité. Avant tout, le cœur est la marque de Dieu en l’homme. C’est, en
d’autres termes, ce qui lui confère une dignité humaine. Ce qui fait que le
cœur est la marque de l’excellence, de la noblesse. C’est par lui que l’on peut
s’adresser directement à Dieu par la prière :
Car de toutes les créatures qui sous le
soleil sont occupées par les vanités du monde, aucune n’est plus élevée, n’est
plus noble ou plus semblable à Dieu que le cœur de l’homme. [...] Purifiez-le
donc par une confession sincère [puram confessionem] et par une prière
continuelle, afin qu’au moyen de ce cœur sans tache, vous puissiez jouir de la
présence perpétuelle de ce divin maître[27].
Or pour que ce cœur atteigne
sa noblesse, il faut qu’il soit assez pur[28]
pour recevoir la parole divine. Qu’est-ce qu’un cœur obstrué par de mauvaises
pensées, par de viles intentions, par des intérêts bassement égoïstes et
attentifs aux satisfactions terrestres ? Un cœur qui se nie lui-même, car de
par sa propre nature le cœur est fait pour être pur[29].
Or, un cœur pur est un cœur sincère. Si l’on se rappelle l’étymologie du terme
« sine cera », c’est bien le miel pur, sans cire. Cela vaut également
pour le cœur : un cœur pur est un cœur qui est transparent à lui-même et
que rien d’étranger à lui-même ne vient perturber : « un cœur sans
tache », parfaitement clair. Ainsi nous devons au cœur la pureté :
« Mais de même que le bien naturel au corps est la santé, aussi le bien
propre de l’âme, c’est la pureté ; car elle ne saurait voir Dieu si elle
n’a l’œil pur ; en effet, elle n’est faite que pour voir son
créateur »[30]. Pour
purifier ce cœur, il ne suffit pas de le vouloir, il faut également, nous
rappelle saint Bernard, « une confession sincère ». On retrouvera
souvent cette idée de sincérité rattachée à la confession, où le terme employé
est davantage celui de pura que de sincera. Cela n’est pas
surprenant dans la mesure où la confession est l’acte par lequel on confie son
moi sans restriction, sans honte, sans pouvoir dissimuler, ni exagérer, puisque
Dieu voit tout. La confession est la sincérité même. Cette pureté du cœur
consiste en deux choses comme le précise l’abbé de Clairvaux : « Cette
charité, dis-je, dont parle l’Apôtre, "qui naît d’un cœur pur, d’une bonne
conscience et d’une foi sincère (I Tim 1, 5) [de corde puro, et
conscientia bona, et fide non ficta] " . Or, la pureté du cœur
consiste en deux points, à rechercher la gloire de Dieu et l’utilité du
prochain [...] »[31].
Cela est sans équivoque : la pureté du cœur est destinée à louer le
Seigneur et à aider notre prochain[32].
Cette pureté est ainsi tournée à la fois vers soi-même et vers l’autre, elle
est donc bien médiane de deux mondes : le monde de l’intériorité et celui
de l’extériorité. Nous préciserons un peu plus loin la manière par laquelle
cette pureté se traduit, avec notamment le rôle des vertus et de l’intention.
Ainsi donc, le cœur purifié
est un état de plénitude, un état où le bonheur règne, car alors, on a
l’impression d’être comblé, de ne plus rien désirer d’autre : « Celui
qui ramène en un point unique les divagations des pensées de son esprit, et qui
fixe tous les mouvements de son cœur dans le désir de l’éternité, celui-là est
sans nul doute rentré dans son cœur [...]. Et comme dans la grandeur de sa
joie, il ne se peut contenir lui-même, il est conduit au-dessus de lui, dans le
ravissement de son esprit, il est soulevé vers les choses d’en haut, et il
monte de la sorte par soi-même, au-dessus de soi et de sa propre connaissance,
il parvient à la connaissance de Dieu [...] »[33].
Lorsque le cœur est pur, il ne veut plus rien d’autre que Dieu en lui, il
pénètre au centre de lui-même et comprend alors ce que seul peut être la nécessité
dans l’existence. Un cœur sincère, un cœur pur est un cœur qui sait, qui
connaît la Vérité. Dans cet état-là comment pourrait-il vouloir autre chose ?
Comment pourrait-il désirer un monde matériel et limité ? un monde où le
superficiel exige et où l’immatériel s’efface ? Comment pourrait-il quitter cet
étal duquel il
surplombe la vanité et la vaine gloire du bas-monde ? Un cœur qui ne peut
s’élever à cet état d’abnégation, de contemplation, de charité, d’intériorité
n’est pas un cœur pur. Un cœur qui cherche la reconnaissance de ses pairs, la
réussite et la gloire terrestre[34],
n’est pas un cœur pur et ne peut ni accéder à lui-même, ni à Dieu. Ce n’est pas
un cœur pur. Malheur aux cœurs vaniteux, qui jamais ne verront Dieu[35] !
Saint Bernard illustre cette pensée en rappelant que pour certains cœurs, le
monde entier ne suffit pas : « Ô gardien du cœur, quel cœur petit et
désireux que le vôtre ! Il est étroit et il ambitionne de grandes choses.
Il pourrait à peine faire le repas d’un milan et le monde entier ne lui suffit
pas. Par le cœur seul vous promènerez dans tout l’univers, votre course
vagabonde »[36]. Le cœur
distrait par les objets extérieurs est impropre à la contemplation et un cœur
déchargé du poids de la terre monte plus vite à la recherche de la vérité[37].
Il existe bien certaines natures de cœurs, les cœurs égarés, les cœurs
corrompus, les cœurs impurs.
Il y a donc des êtres pour
qui le cœur est haut placé et d’autres qui l’ont bas : « Or, il y en
a qui ont le cœur placé les uns d’une manière, les autres d’une autre, ou qui
l’ont élevé selon ce que Dieu s’est proposé quand il a fait l’homme droit, et
qui pourraient répondre sans crainte à la voix du prêtre qui les invite à tenir
leur cœur élevé. [...] Il y en a d’autres, qui semblables aux animaux sans
raison, sont penchés vers la terre, s’exposant ainsi aux dérisions des esprits immondes
[...] »[38]. Cela ne
doit pourtant pas apparaître comme une fatalité, parce que si le cœur est bas,
il a la possibilité de s’élever. Il faut encourager cette élévation du cœur,
comme lorsqu’on tourne son regard vers le Seigneur, il faut que de tout son
cœur, on désire s’élever, par la charité, la contemplation, le désir de Dieu.
De plus, c’est une honte de marcher la tête haute quand on a le cœur bas :
« N’es-tu pas honteux, ô homme, de marcher la tête haute et d’avoir le
cœur bas ? D’être droit de corps et de ramper à terre par l’âme ? »[39].
Il ne suffit pas d’agir bien, encore faut-il que le cœur soit digne.
Contre cela, il faut
toujours cultiver cette pureté[40]
et persévérer dans l’élévation du cœur. Il faut élever nos cœurs, nous dit
l’abbé de Clairvaux : « Je vous en prie, mes frères, prenez garde que
vos cœurs ne s’appesantissent point dans les inquiétudes de cette vie [...].
Oui, mes frères, je vous en conjure, déchargez vos cœurs du poids accablant des
pensées de la terre [...]. Levez vos cœurs avec les mains de vos pensées [...]
et vous verrez le Seigneur transfiguré. Dressez dans vos cœurs des tentes, non
seulement pour les patriarches et les Prophète, mais édifiez les nombreuses
demeures de la maison du ciel [...] »[41].
C’est pourquoi un cœur contrit est bien près d’être un cœur pur :
« Un cœur contrit est bien près d’être un cœur pur. Voilà ce qu’on entend
par être selon le cœur de Dieu »[42].
Pour atteindre une telle pureté, il faut être capable de renoncer à tout. Une
cœur qui pleure[43], un cœur
qui saigne exprime toute la douleur d’un être dans toute son humilité, nu,
dépouillé de tout orgueil, de toute vanité. Il faut aller jusqu’à « se
déchirer le cœur » : « Le prophète continue "Déchirez vos
cœurs et non point vos vêtements"[44].
Ces paroles sont évidemment un reproche adressé à la dureté de cœur [...]. Que
celui-là déchire son cœur avec le glaive de l’esprit, qui n’est autre que la
parole de Dieu. Qu’il le brise et qu’il se hâte de le réduire en poudre, car ce
n’est point se convertir à Dieu de tout son cœur que de le faire sans l’avoir
brisé »[45]. Il est en
effet des cœurs endurcis, des cœurs durs, des cœurs fermes et autant dire, des
cœurs fermés. Saint Bernard constate que « la dureté du cœur vient de ce
que nous songeons plus à nous écouter qu’à écouter la loi de Dieu »[46].
Aussi nous donne-t-il l’illustration de ce que peut être un cœur endurci. Voici
le portrait d’un cœur endurci : « Il n’y a que le cœur endurci pour
ne se pas faire horreur à lui-même, car il ne se sent plus. [...] Qu’est-ce
donc qu’un cœur endurci ? C’est celui qui ne peut plus être déchiré par les
remords, attendri par la pitié ou touché par les prières, [...] c’est un cœur
qui paie les bienfaits par l’ingratitude, [...] étranger à tout sentiment de
pudeur en présence des choses honteuses, [...] Enfin pour le peindre en un mot,
c’est un cœur fermé à la crainte de Dieu et des hommes »[47].
Cette définition est très forte. « Il n’y a que le cœur endurci pour ne se
pas faire horreur à lui-même, car il ne se sent plus ». Un cœur qui
devient dur est une cœur insensible, qui ne ressent rien, qui ne se connaît pas
et qui n’aime rien. Il est isolé, car inaccessible, ni à Dieu, ni aux hommes,
ni à lui-même. Il s’est oublié dans sa vanité. Il ne peut plus souffrir ni
aimer, c’est un exilé. En marge de toute sensation intérieure, il passe et
survit sans conscience de lui-même ni des autres. Il erre[48].
Pour en arriver là ; deux possibilités sont envisageables : la
première est que ce cœur est né fermé et qu’il suit sa propre nature ; la
seconde est qu’il s’est fermé par la suite. Saint Bernard évoque les différents
degrés de l’endurcissement du cœur : « D’abord le fardeau paraît
insupportable, mais avec le temps, si on continue à le porter, on finit par le
trouver moins lourd, puis tolérable et presque léger ; enfin, on y prend
même plaisir. Voilà comment par degrés on tombe dans l’endurcissement du cœur
et bientôt après dans une complète indifférence [...] »[49].
Quel danger que de s’habituer à une telle indifférence ! En s’éloignant de
soi, on s’éloigne de Dieu puis du reste du monde. Il ne faut pas tomber dans
cette négligence où l’indifférence et le mépris viennent remplacer l’amour et
la charité. Il faut imposer la volonté quand la douleur devient trop
insupportable au point de se fermer à tout et à tous.
Précisons que ce cœur est
composé de : « deux membres, l’intelligence et la volonté, souvent en
désaccord »[50]. En
précisant la définition du cœur et son contenu, on s’aperçoit de ses
différentes faces. L’œil du cœur est quadruple : « Selon moi, pour
que l’œil de l’âme soit vraiment pur et simple, il faut deux choses, la charité
dans l’intention et la vérité dans l’élection. [...] Or, je ne sais pas comment
au jugement de la vérité, il peut y avoir une vraie simplicité sans la vérité.
[...] Comment donc l’œil de l’âme le sera-t-il dans l’ignorance de la vérité ?
Faudra-t-il donc regarder comme une vraie simplicité celle que la simple vérité
ne connaît point ? [...] D’ailleurs, de même que ce qui fait l’œil pur et
simple, ce sont deux choses excellentes, l’amour du bien et la connaissance de
la vérité, ainsi ce qui fait l’œil mauvais ce sont deux choses mauvaises,
l’aveuglement qui empêche l’âme de voir la vérité et la perversité qui lui font
aimer l’iniquité. Mais entre les deux bonnes choses qui ne peuvent ni tromper
ni se tromper et les deux mauvaises qui peuvent également se tromper et
tromper, il y en a deux qui tiennent le milieu ; l’une bonne qui fait que
si l’œil intérieur peut être trompé parce qu’il ignore la vérité, cependant à
cause de son amour du bien, il ne peut consentir tout à fait à tromper ;
l’autre mauvaise qui tout en n’empêchant pas la connaissance de la vérité, ne
permet pourtant pas, à cause de sa nature mauvaise, de sentir l’amour du bien.
Or comme tout est clair quand on le divise, de même qu’il y a deux bonnes et
deux mauvaises choses, il y a aussi quatre sortes d’yeux intérieurs, un bon et
un meilleur, un mauvais et un pire »[51].
Les cœurs vides
À présent, nous pouvons
approfondir la question de l’abnégation et du « cœur vide » tel qu’a
pu l’exprimer Maître Eckhart.
« Une sincère et
complète abnégation est une vertu préférable à toutes les vertus. » écrit
Maître Eckhart dans Sermons-Traités[52].
Maître Eckhart utilise ici le terme de « sincérité »[53].
Nulle vertu ne semble pouvoir l’égaler. Ce qui importe, c’est précisément que
cette abnégation soit sincère.
Précisons ce qu’on peut
comprendre par « abnégation » et ce que cela peut apporter à notre
recherche : l’abnégation est avant tout le renoncement à toute chose. Car
pour quitter toute chose, il faut auparavant faire acte de volonté ; il
faut que cet abandon soit l’expression d’une volonté consentie et profonde. Ce
qui fait dire au Maître : « Ce qui est l’obstacle, c’est toi-même
dans les choses »[54].
C’est-à-dire que le seul « obstacle » qui nous empêche de parvenir à
un tel renoncement c’est « le moi » ; l’implication de la
personne, « le je » refusant tout effort de transcendance.
« Mets donc le levier en toi et quitte-toi ! Car, en Vérité ! si
tu ne te fuis pas d’abord, alors, où que tu fuies tu trouveras toujours
empêchement et trouble »[55].
Pour quitter les choses – c’est-à-dire tout ce qui peut être considéré comme
« matériel » ou encore comme « extérieur » – c’est-à-dire
le monde – il faut « d’abord se quitter soi-même »[56]
c’est-à-dire renoncer au moi. Mais ce renoncement n’implique pas pour autant un
refus de l’intériorité ; bien au contraire. Et si renoncer aux choses,
c’est s’absoudre de l’extérieur et renoncer à soi, ce n’est pas pour autant
renoncer à l’intériorité. Alors, quel est ce renoncement du Moi qui ne renie
pas son intériorité ? Il s’agit en fait de renoncer à penser l’intériorité
comme simple contenu du moi, sans renoncer à penser l’intériorité pour autant.
À quoi renonce-t-on ? On renonce à Soi ; mais pas dans une forme
quelconque de nihilisme ou de négation de l’être ; mais dans l’affirmation
positive et volontaire de l’abandon de la volonté subjective : c’est
renoncer à tout désir, à tout agir, et même à toute pensée de soi sur
soi : « Je me suis démis de ma volonté dans la main de mon supérieur
et ne me soucie pas de moi [...] »[57]. Que reste-t-il au moi,
s’il s’est arraché à lui-même ; s’il s’est souscrit à sa propre volonté ?
Toute réalité est-elle encore envisageable ? toute pensée est-elle possible ?
En renonçant à soi, on ne renonce pas pour autant à être : on s’efface
mais on est. Faut-il encore conserver un certain degré d’être et d’existence
pour accueillir Dieu.
Ce qui est essentiel c’est de
comprendre que même si l’abnégation est le renoncement de notre volonté propre,
elle n’est pas pour autant le refus de la liberté. Car sans liberté on ne
pourrait agir et de l’abnégation naît l’action. Il est certain que renoncer à
penser à soi et à être soi pour soi n’implique pas de ne plus penser à toute
autre forme d’altérité possible. (Il ne s’agit pas de rapport à
l’extériorité ; mais d’accueillir l’autre en soi ; dans la totalité
de notre intériorité). La liberté et l’action sont réelles dans l’abnégation :
« l’abnégation ne se trompe jamais. Et ne reste pas non plus redevable de
rien afin que notre action soit ce qu’elle veut »[58]
précise le Maître. Comment l’abnégation pourrait-elle se tromper ? D’une part
elle est dénuée de toute forme de subjectivité et tend vers une réelle
objectivité [l’altérité] ; et d’autre part, elle laisse place à la Vérité
absolue – celle de Dieu. « Mais comment doit-on s’y prendre ? »[59].
Le seul moyen de se vider de soi est d’accueillir l’Autre, c’est la
prière : « Dans l’abnégation sincère, on ne trouvera jamais un
"je le veux de telle ou telle façon, je veux ceci ou cela " mais
seulement la renonciation sans réserve à ce qui est à toi. De là aussi vient
que dans la meilleure prière que l’homme puisse faire, il ne doit pas y avoir
quelque chose comme "donne-moi cette vertu, ce chemin ", même
pas "oui, Seigneur, donne-moi toi-même " – ou "la vie
éternelle ", mais : "Seigneur, donne-moi uniquement ce que
tu veux et comment tu le veux de toute manière !" »[60].
Au cœur de toute "sincère abnégation" on ne trouve pas le
"je" – ni la volonté qui s’y rapporte : « la vraie
abnégation ne connaît pas de " je le veux ainsi " [...] Un
" je ne veux pas" est un vrai poison pour toute
abnégation »[61].
Maître Eckhart montre ainsi
comment parvenir à penser l’Autre dans sa totalité (s’agissant de Dieu comme du
Monde) sans pour autant se l’approprier. Sans faire de l’Autre, l’objet d’une
quelconque possession. N’est-ce pas là la forme la plus pure du sens du mot
« Amour » ? Aimer au point de renoncer à la satisfaction en soi de
cet Amour ; aimer dans la liberté et le choix de l’Autre[62].
Cet Amour se traduit et est reçu par la prière. Or, « la plus puissante
prière, presque toute puissante, pour acquérir toutes choses, et aussi, parmi
elles, l’œuvre la plus précieuse, est celle qui sort d’un cœur vide. »[63].Voilà
un bien curieux concept – s’il en est un – que ce « cœur
vide » ! « Cœur vide » qui accueille la plus puissante des
prières et la plus sincère abnégation. Précisons cela.
Il suffit de se référer à la
définition du Maître : « Le cœur vide a puissance sur toutes
choses ! – " Qu’est-ce qu’un cœur vide ? " – Un cœur
qui n’étant pas chargé ni troublé par quoi que ce soit, ni attaché à rien, ne
voit nulle part dans le monde son avantage, mais est plongé entièrement dans la
plus chère volonté de Dieu, ayant renoncé à la sienne propre ! »[64].
Cette définition et cette approche de la prière est tout à fait originale. Le
renoncement à soi doit aussi correspondre au renoncement du cœur et de la
volonté. Une fois encore, n’oublions pas ce que nous conseille le Maître : « Que veut Dieu pour moi là où je ne
veux rien pour moi? ». Il y a bien là un effacement du « je » jusqu’à
la négation même. Le « cœur vide » est donc ce cœur capable d’être
sans finalité, ni attente, sans vouloir ni désir. C’est un cœur dans
l’abnégation, jusqu’à la plus extrême : celle de soi. « L’œuvre la
plus précieuse est celle qui sort d’un cœur vide » nous dit le Maître.
Effectivement, nul acte ne saurait être aussi pur que celui totalement immotivé.
Qu’en est-il de ce total
renoncement à soi ? Qu’est-ce qu’un cœur, ni troublé, ni attaché à rien ? En
quoi l’abnégation est-elle un chemin vers la sincérité ? Autant de questions
qui viennent nous ébranler dans la mesure où d’après ce qu’on vient de voir
avec saint Bernard, là où il y a volonté, il y a libre arbitre, il y a donc
liberté à se déterminer soi-même (fondement même du libre-arbitre) et donc
l’effort vers la sincérité est possible – dans cette liberté même à être soi.
Nous développerons cela plus loin lorsqu’on abordera la définition possible de
la sincérité. Mais pour l’instant – en nous tenant proprement à la germination
de la notion, nous sommes forcés de constater une contradiction entre la
nécessaire volonté bernardine dans la conscience de l’intériorité et la
dénégation de toute volonté propre chez le Maître de la mystique rhénane. Mais
au contraire et bien que cela puisse paraître étonnant, les deux pensées
s’accordent admirablement quand il s’agit de penser la sincérité. Maître Eckhart
précise : « Tout d’abord se quitter soi-même. Par là on a aussi
quitté toute chose »[65].
Or pour se quitter soi-même, il faut aller volontairement vers ce renoncement.
Tout renoncement – même celui de la volonté – suppose au préalable une volonté.
Ce qui nous ramène de manière très forte au « consentement
volontaire » si cher à saint Bernard. C’est ce qui fera dire au Maître,
par la voix d’un saint : « Quiconque quitte volontairement une petite
chose, s’il ne quittait que cela, il quitterait tout ce que les enfants du
monde ont jamais possédé, oui même ce qu’ils ne peuvent que désirer »[66].
C’est dire que renoncer à soi c’est renoncer à tout, au monde ; à tout
c’est-à-dire à tout ce qui n’est pas essentiel, à tout ce qui n’est pas
totalement pur et authentique. Le monde n’est qu’une vitrine[67],
faite d’illusion et de vraisemblance plus ou moins crédible. Le seul monde qui
soit intact à l’image de l’absolue transparence ; à l’image du Créateur,
c’est le monde de l’intérieur : intact, transparent, pur de toute poussière
extérieure, à l’image encore de ce nectar sans cire, de ce miel d’une telle
clarté que rien ne viendrait modifier, changer : « n’étant pas
changé, ni troublé par quoi que ce soit, ni attaché à rien. » Voilà la
définition du cœur vide à laquelle on pourrait y confondre celle de la
sincérité. Il faut faire un réel effort pour abandonner ce qu’il y a de plus
évident et de plus ineffable en nous : le « je », il y a là un
profond élan de la volonté et la marque d’une liberté, d’un vouloir – qui tout
comme chez saint Bernard – nous permet de littéralement « vouloir
Dieu » dans ce que cette acception peut avoir de plus fort.
Ce qui est fondamental dans
ces deux approches, c’est le fait que le sujet qui se pense lui-même dans son
individualité, soit à ce point revendiqué. On assiste réellement à l’émergence
de la pensée de l’intériorité dans le détachement du Créateur et de la
créature. Le « je » commence à penser sa réalité dans une démarche
autonome à l’égard de toute détermination et dans une démarche qui se veut la
plus épurée possible, la plus authentique – la plus proche des commandements et
de la volonté de Dieu. Saint Bernard trace le chemin de la sincérité par cette
détermination volontaire à se penser soi-même et Maître Eckhart par ce
renoncement volontaire à sa propre volonté et à soi-même. Mais chacun à leur
manière – positive ou négative – parvient à penser le « je » dans une
intériorité propre et dans un effort de sincérité.
chez
le père Pavel (Florenski)
Université
d’État de Saint-Pétersbourg
Et l’arbre de la
grâce est raciné profond...
Charles Péguy
Pavel Florenski (1882-1937),
dont le nom est connu en France, fut le dernier prêtre orthodoxe philosophe
qui, demeurant à Moscou après la Révolution, marque la conclusion du phénomène
culturel connu sous le nom de « Renaissance religieuse russe » (de la fin
du XIXe aux vingt premières années du XXe siècle) et dont
certains représentants, Nicolas Berdiaev, Léon Chestov, Nicolas Lossky, ont
poursuivi leurs travaux en émigration en France. Les limites de ce colloque et
l’analyse comparative des cultures me permettent de vérifier qu’un essor des
sentiments religieux coïncide avec les époques de dures épreuves historiques et
sociales : chez vous, à la fin du XIXe siècle, c’est la guerre
avec l’Allemagne et la Commune qui accentuent les contradictions de la vie et
préparent en quelque sorte l’activité de Charles Péguy, et chez nous, presque à
la même époque, les conditions sont aussi complexes. Je voudrais attirer votre
attention sur les faits qui sont à l’origine des débuts de la
« Renaissance religieuse russe » qui s’achève en Russie
avec Florenski. Je crois que vous avez une idée de ce qu’était la Russie
tsariste à cette époque, quand le peuple était en majorité constitué d’une
paysannerie pauvre récemment sortie d’un féodalisme que l’Europe occidentale
avait vu disparaître bien des siècles auparavant. Malgré la pauvreté avec tous
ses aspects négatifs, le peuple russe gardait, profondément enracinés, les
principes de la chrétienté orthodoxe (mépris pour la richesse — les pauvres
sont aimés par le Christ —, espoir en Dieu, formes simples de l’amour du
prochain).
À cette époque il n’y avait
en Russie ni parlement, ni partis politiques légaux, ni organisations capables
de poser la question de la liquidation des tragiques contradictions qui
déchiraient le pays. Cette situation incitait l’extrême-gauche (le parti de
« La volonté du peuple », les groupes anarchistes) à utiliser des
formes de protestation comme les attentats contre les représentants du pouvoir
impérial ou même le tsar (assassinat d’Alexandre II, après une série
d’attentats sanglants, en mars 1881). Fédor Dostoïevski dans son roman Les
démons (1871) exprimait sa réprobation devant cette forme de lutte pour la
justice. L’art en Russie restait le domaine où il était possible d’intervenir
pour soutenir les intérêts du peuple, pour le défendre. Ce qui explique un
trait spécifique de notre art au X1Xe siècle, qui avait une fonction
sociale importante, chère à ceux qui prenaient à cœur les malheurs du pays. Et
cela concernait non seulement la littérature, mais tous les domaines de l’art,
et la peinture en particulier. La pratique des expositions organisées par la
société des « Ambulants » (opposés aux artistes de l’Académie des
Beaux-Arts) prouvait que les peintres s’intéressaient aux soucis et aux
malheurs des paysans et des gens simples. Mais montrer ces soucis et ces
malheurs ne donnait pas la réponse à la question principale : où et
comment trouver la voie de leur élimination. Aux bombes et aux explosions
s’opposaient les recherches d’une autre voie. C’est ainsi que débuta la
« Renaissance religieuse russe », qui suggérait quelques
propositions. L’une d’entre elles était inspirée par les mots de Dostoïevski,
« la Beauté sauvera le monde ». Cette phrase faisait à l’époque
l’objet de plusieurs interprétations. Dostoïevski lui-même ne révéla pas
clairement ce qu’il avait en vue. Mais tout le cercle de ses préoccupations
morales et religieuses indiquait que dans le terme « Beauté », il
comprenait, non les formes extérieures et sensuelles, mais la Beauté qui se
réalisait comme purification et perfectionnement de l’âme, ascension de la vie
spirituelle par la voie du travail intérieur du croyant selon les commandements
du Christ. Cela semblait être la base et le début d’une organisation juste de
toute la société. Comment rendre ce difficile travail spirituel plus accessible
aux gens simples ? Commence alors à se répandre l’idée de
« вочеловечения »
(« humanisation ») du Christ. . Elle correspondait au désir « de
simplifier » la foi, de la délivrer de la « ritualisation »
(« обрядоверие »),
si caractéristique de l’orthodoxie. C’était une idée familière à Léon Tolstoï
(entre 1880 et 1886, il écrit Critique de la théologie dogmatique, Court
exposé des Évangiles, Confession, Quelle est ma foi, Alors,
que faire ?). Dans cette recherche de changements il allait si loin
que par la suite il fut blâmé et exclu de l’Église. L’idée de
« l’humanisation » du Christ supposait sa représentation avant tout
non comme Fils de Dieu, non comme son image dans les icônes, mais comme
quelqu’un venu vers les hommes, pour montrer, sur la base d’une foi sincère en
Dieu, l’accessibilité à tous les hommes des préceptes que lui, le Fils de Dieu,
leur donnait. On voit ici l’influence des idées d’Ernest Renan, enracinant dans
l’histoire la « légende » du Christ en mettant l’accent sur ses
traits humains. Pour montrer comment se concrétisent ces dispositions d’esprit
et ces buts on peut citer quelques noms des plus grands peintres, travaillant
dans les années 1870-1890 et plus tard. Pour des raisons personnelles, je
commencerai par Vassili Polenov, qui dans les années 1880 s’est inspiré de sujets
évangéliques, alors qu’il était déjà un peintre en pleine possession de ses
moyens, lié d’amitié avec la société, déjà mentionnée, des
« ambulants ». Très jeune il avait entendu des récits pittoresques
sur le peintre Ivanov, qui vivait en Italie et travaillait à son fameux tableau
L’Apparition de Christ au peuple. Les tableaux d’Ivanov ont produit une
grande impression en Russie. Les livres d’Ernest Renan (Vie de Jésus, Les
Apôtres) influencèrent également beaucoup Polenov dans son travail à partir
de sujets évangéliques. Mais ce travail était surtout intérieur. Comme il
l’écrit en 1897 dans une lettre (dix ans après sa toile Le Christ et la
pécheresse, achetée par l’empereur Alexandre II) : « Dans les
Évangiles, le Christ est une personne vivante, ou le Fils de l’homme comme il
s’est appelé lui-même, mais selon la grandeur de l’esprit – le Fils de Dieu,
comme l’ont appelé les autres. C’est pourquoi la tâche de l’art est de rendre
cette image vivante … j’aime indiciblement la narration de l’Evangile, j’aime
ce récit pur et sincère, j’aime cette éthique propre et haute, j’aime cette
humanité extraordinaire, dont est entièrement pénétrée toute sa
doctrine… ». Le cycle de La vie du Christ, sur lequel Polenov
travailla plus de dix ans, fut exposé en 1909 à Saint-Pétersbourg, Moscou et
Tver comme une série de petites esquisses groupées en fonction des textes
évangéliques. Dans les travaux de Polenov, la note cruelle de la trahison du
Christ, son supplice sur la croix sont absents de même que les miracles qui ont
rendu célèbre le Fils de Dieu. Il y règne au contraire une expression
d’harmonie avec la nature, l’équilibre tranquille du Christ qui constitue sa
force. Mais cette approche du peintre a provoqué de vives critiques, non
seulement du côté de l’Église officielle, mais encore du côté de ceux qui
cherchaient dans l’exemple de Christ des voies vers la perfection morale de
l’homme. Léon Tolstoï s’est exprimé très brutalement sur le tableau Le
Christ et la pécheresse, auquel il reprochait son naturalisme et « l’abaissement »
de l’image de Christ. Les reproches portaient surtout sur l’abstraction et
l’esprit contemplatif de cette œuvre. C’est une tout autre interprétation qu’on
trouvait dans les tableaux de Nicolas Gay (1831-1894), qui portaient en eux une
grande signification morale et philosophique. Il était lui tourmenté par la
trahison tragique du Christ, par son supplice. À son pinceau appartiennent La
dernière Cène (Тайная
вечеря,1863), Qu’est-ce que la
vérité ? (1890), Golgotha (1892). Nicolas Gay, lié à Léon Tolstoï,
est connu pour la grande émotion qui l’inspire dans l’interprétation des thèmes
principaux de son œuvre : la souffrance, l’affrontement des différentes
conceptions du monde, le sacrifice et la beauté de l’âme qui résistent à
l’égoïsme et à la force brutale. On retrouvait d’autre part le sujet du Christ
dans la peinture de I.Kramskoi (1837-1887), qui disait que sa vision du Christ
est la méditation profonde, propre aux gens simples, par delà le choix entre le
bien et le mal, et que l’essentiel, c’est la bonne volonté dans le consentement
au sacrifice (Le Christ dans le désert,1872).
Les aspirations des peintres
au changement dans la représentation de Christ et des russes sacrés trouvèrent
leur réalisation dans la construction de la cathédrale de Saint Vladimir à
Kiev. Le principal organisateur de cette entreprise fut V. Vasnetzov. C’est lui
qui en avait reçu commande et qui engagea pour la décoration des artistes
proches de lui comme Nesterov ou Polenov et il y travailla beaucoup lui-même.
Il faut remarquer
spécialement, que c’est dans ces années-là que débute l’activité d’un de nos
philosophes religieux les plus connus, Vladimir Soloviev. Il est parmi les premiers
philosophes russes modernes, puisque auparavant le droit aux études abstraites
théoriques était réservé à la théologie. L’œuvre de Soloviev, y compris sa
poésie, est la partie la plus importante de la « Renaissance religieuse
russe » Il ouvre autour des philosophes religieux, qui nous avons déjà
mentionnés. Sans entrer dans le détail de leurs théories intéressantes et
originales, nous mettrons en relief cette conviction qui est la leur : la
capacité de l’art à la se servir de la matière pour exprimer l’idéal, la force
de l’influence émotionnelle et morale pour former le système des valeurs. C’est
pourquoi Soloviev pensait que la beauté faisant l’essence du monde peut être
saisie par l’art. L’art est capable de montrer à la personne ce à quoi aspire son
âme, la prédiction de son futur (Le sens général de l’art, 1890). L’idée
de l’art comme réalisation de la force créatrice donnée par Dieu à l’homme fut
développée par Nicolas Berdiaev qui affirme la fonction théurgique de l’art (Le
sens de l’œuvre. L’expérience de la justification de la personne, 1916) .Il
continuait dans la ligne de la critique de l’Église officielle.
Il existait pourtant dans la philosophie russe religieuse des
théoriciens qui, d’une autre façon, s'efforçaient de travailler à l'intérieur
de l'Église, en devenant prêtres. C'est le cas du père Pavel (Florensky) , qui
se rattachait fidèlement à la tradition orthodoxe. A ceux qui voulaient voir
dans le Christ une figure seulement humaine, aux créateurs d’un nouveau type
d’ « icônes » (Polenov, Gay, Vasnetzov…) il voulait faire
pressentir une autre vérité. Le père Pavel cherchait par l’étude à approfondir
l'expérience spirituelle de l'orthodoxie, depuis Byzance. Il aspirait à
débarrasser la foi du « ritualisme », en purifiant la prière et avant
tout la prière communautaire de ce qui pouvait gêner la conscience profane dans
son difficile cheminement vers le contact avec les puissances célestes,
invisibles, mais bien présentes dans le temple. Il faut dire qu’étant enfant,
le père Pavel avait eu l'expérience de la rencontre avec la puissance invisible
du surnaturel qui s’était découverte à lui dans les images de la nature, dans
la musique de Bach, Mozart, Beethoven, et beaucoup plus tard, l'espace d'un
instant, dans les yeux de son fils âgé de deux mois. Pourtant il n'avait pas du
tout été élevé religieusement. Enfant, bien que baptisé, il ne fréquentait pas
l'église, et les discussions sur Dieu étaient absentes dans sa famille.
Longtemps il eut du mal à se signer. Cependant les souvenirs des contacts avec
l'invisible demeurèrent toute sa vie. Son père était ingénieur, sa famille
vivait de façon très modeste, mais elle se distinguait par une grande curiosité
intellectuelle et une vaste culture. Dès l’adolescence il subit l'influence des
idées de Tolstoï. En 1900, devenu étudiant de la faculté de physique et
mathématique de l'Université de Moscou (département de mathématiques),
Florensky travaille non seulement sa spécialité, mais étudie aussi la
philosophie, y compris la philosophie religieuse. Au terme de l'université,
sans interrompre ses activités en mathématiques, il achève des études à
l'Académie spirituelle de Moscou, la plus ancienne du pays et qui possédait une
très riche bibliothèque. La tradition platonicienne et la philosophie de
Vladimir Soloviev jouèrent un grand rôle dans la formation de sa vision du
monde. Son sentiment religieux s'était formé progressivement par une
représentation symbolique de la nature du monde, dans laquelle le spirituel et
le matériel sont indissolublement liés. Florensky qualifiait sa philosophie de
« métaphysique concrète ». Chaque objet porte cette unité, sa forme
matérielle est perçue de façon sensible, la partie spirituelle n'est saisie que
par le travail indispensable des sens supérieurs. Pour la faire découvrir à
l'homme, chez qui ces sens supérieurs sont comme « endormis », il
faut l'aider. Le symbole en quelque sorte se « déploie » faisant
apparaître l'unité divine du monde. Pour l’anthropologie, les possibilités
qu'ouvre une telle conception sont très importantes. Selon les mots de
Florensky, elle troue et ouvre des voies dans la subjectivité. La personne
pressent qu’elle appartient à l’origine, avec les autres, au Cosmos créé par
Dieu. La partie spirituelle du symbole lui découvre ce rapport. A travers la porte
du symbole on ouvre à la communauté humaine l'unité divine du monde
(anthropodeisie). Au centre du symbole Florensky situait l'énergie de liaison
du noumène et du phénomène. Le symbole vit de l’énergie qui est celle de la
fusion des parties, qui peuvent s'intensifier l’une l’autre. Le symbole vit
indépendamment de l’être suprême, et,
dans le monde déchu, il est éclairé et guéri par le pratique religieuse.
Florensky pensait que le symbole pénétrait facilement dans la personne par
« les portes » de la sensibilité. De nature émotionnelle comme en
témoignent ses travaux, et comme le disent ses amis, il plaçait très haut le
sentiment esthétique qui aide la personne à s'élever au-dessus de l'ordinaire,
à sentir ce qui se tient derrière la matérialité de l'objet. Cette idée
permettait à Florensky à ne pas rejeter en bloc toute la richesse, parfois
superflue, des offices orthodoxes La beauté est une force qui pénètre toutes
les couches du monde : « Dieu est la Beauté Supérieure, par la
participation à celle-ci tout se fait beau » écrivait-il. Pour la première fois
dans l'orthodoxie russe, Florensky analysait de ce point de vue l'office
religieux. Nous disions que le symbole dans le monde déchu est soutenu par le
culte. Le noyau spirituel du culte est l’office, Florensky appelait l’office «
la fleur de la vie de l'Église », « le cœur de la vie de l'Église». Ici
l’humain est intimement uni au divin. L’office permet au croyant de s’élever de
la partie visible et sensible du symbole vers sa partie invisible et spirituelle.
Florensky distinguait des symboles visuels, auditifs, tactiles et autres. Au
cours de l’office ils apparaissent dans une unité synthétique (cf. l'article «
l'Action dans le temple »). Florensky appelait tout ce qui accompagne
l’office « les arts d'église ». Ici se produit « la synthèse supérieure de
différentes activités artistiques » : l'architecture organisant l'espace
du temple, son orientation vers le lieu le plus sacré (l’autel), la peinture,
avec les icônes et les fresques, les arts musicaux (le chant choral) et
poétiques (les paroles des prières), l’art décoratif appliqué (les objets du
culte), la chorégraphie (les mouvements, leur rythme, la plastique des gestes
des prêtres). À cette synthèse participent également la lumière dansante des
flammes des bougies et les parfums et la fumée de l’encens : ils élargissent « presque
infiniment les espaces architecturaux du temple, adoucissent la sécheresse et
la rigidité des lignes et, presque en fondant ceux-ci, mettent en marche la vie
». Ensemble tous ces éléments créent les conditions particulière les plus
favorables pour la perception des icônes. C'est pourquoi celles-ci ne doivent
pas quitter le temple. Florensky défendait chaleureusement ce point de vue
quand après la révolution (1918- 1919 ) il a été fait membre de la commission
chargée du transfert dans les musées des biens de la Laure de la Trinité Saint
Serge, où il enseigna plusieurs années.
Dans la synthèse de l’office
« tout est lié avec tout ». Florensky parlait à ce propos du « drame
musical intégral » : « Ici tout est soumis au but commun, l'effet suprême
de la catharsis de ce drame musical ». Florensky comprend la tradition
orthodoxe, le temple même, comme un symbole et comme la voie « de
l'ascension ». L'autel, « l'espace qui n’est pas de ce monde » (неотмирное),
est entouré et gardé par les anges. Cette protection est marquée par
l'iconostase, cet élément caractéristique du temple orthodoxe. Pour les gens
« spirituellement aveugles », c’est un mur opaque. Pour les croyants
il sert en quelque sorte de « béquille de spiritualité » : par les
icônes qu’il porte, les croyants peuvent voir, comme par des fenêtres
spirituelles, le sanctuaire. La porte qui y mène (porte royale) n'est ouverte
qu'aux plus grandes fêtes. Florensky étudiait les icônes portées par
l'iconostase (auquel Florensky a consacré un ouvrage) à la fois du point de vue
spirituel et religieux et du point de vue historique. Le père Pavel soulignait
l'importance de l'expérience millénaire de l'Église exprimée dans les canons
concernant la peinture des icônes. C’était pour lui une objection
particulièrement forte faite aux partisans d’une représentation trop
exclusivement humaine de la figure du Christ. Il faut souligner que ce point de
vue était largement répandu à l'époque révolutionnaire, quand les peintres avec
qui le père Pavel était lié et aimait causer (il était professeur dans une
célèbre académie des Beaux-Arts) protestaient à chaque mention du mot canon. Cependant sa conviction venait de
ce que les modèles de ces icônes (первообразы)
avaient été créés par les saints pères qui considéraient la peinture d’icône
comme un acte sacré et l'enseignait aux jeunes moines qui possédaient une
certaine maîtrise et suivaient leurs instructions. Au fondement de La
Trinité d’Andreï Roublev (premières années du XVe siècle), que
le père Pavel trouvait géniale, il voyait l'expérience spirituelle de Serge de
Radonège, perçue par le grand iconographe. L'icône créée est un symbole (unité
matérielle et spirituelle ), ontologiquement inséparable du prototype qui nous
est caché par des voiles opaques. Florensky signalait en particulier le danger
de s'arrêter au niveau psychologique de la perception de l'icône, ce qui à
cette époque positiviste arrivait assez souvent. Il étudiait l'histoire de l'icône
orthodoxe, pensant qu'elle est la voie de notre prière du visible vers
l’invisible. « Je regarde l'icône et je me dis : “C'est Elle-même, non la
représentation de Celle-ci, mais Elle, contemplée par l'intermédiaire de l'art
iconographique. Comme par une « fenêtre » je vois la Mère de Dieu”». Les
travaux de Florensky, qui comprenaient
aussi de nombreuses études scientifiques, furent tragiquement interrompus par
son arrestation puis son exécution le 6 janvier 1937. Au début de la
perestroïka – à la fin des années 80 du siècle passé – on a publié les recueils
de ses travaux, et de nombreux chercheurs s'intéressent à son héritage, inspiré
par un certain « esprit d’Eden »,
par la conviction que l'humanité, ayant pris pleine conscience de sa
commune origine divine, reviendra vers l’harmonie perdue.
Le
monument funéraire dans la France du XIXe siècle :
« Mystère »
et « prière »
Université
d’État de Saint-Pétersbourg
Deux époques apparaissent
particulièrement favorables dans l’évolution de l’art du monument funéraire en
général et des sujets qui nous intéressent en particulier. Il s’agit du
romantisme, qui fut l’un des courants les plus importants dans l’art français
du second quart du XIXe siècle, et des dernières décennies du siècle
où l’héritier du romantisme – le symbolisme –devint l’une des orientations
dominantes de l’art. Ces deux « époques » se tournèrent vers des
représentations à valeur générale, qui transportaient dans une sphère de haute
spiritualité les impressions de la vie concrète. L’art du monument funéraire,
visant à perpétuer la mémoire des êtres passés dans un autre monde, présentait
sous ce rapport davantage de possibilités. Maurice Rheims, spécialiste bien
connu de la sculpture du XIXe siècle, écrit à ce propos :
« Le cimetière de Montmartre et le cimetière du Père-Lachaise apparaissent
comme d’authentiques conservatoires de la petite architecture », et le
même auteur qualifie la fin du XIXe siècle de « période où la
sculpture funéraire connut le plus important développement ».
Parmi les sculpteurs de
l’époque romantique qui s’intéressèrent particulièrement à ce domaine de l’art
plastique nous citerons David d’Angers (1788-1856), François Rude (1784-1855)
et Auguste Préault (1809-1879). Le premier suivit une voie plutôt conventionnelle,
créant des bustes et des bas-reliefs où dominaient les éléments empruntés au
classicisme. Plus intéressant est Rude, dont les œuvres reflètent de façon
remarquable la séduction qu’exerçait chez les romantiques l’héritage artistique
du Moyen-Âge (tombeau de Cavaignac au cimetière Montmartre). Pour notre propos
c’est cependant le tombeau de Rabelais, œuvre de Préault, au cimetière du
Père-Lachaise, qui doit retenir la plus grande attention. Ce monument se
présente comme une stèle dont le couronnement demi-circulaire porte gravé un
médaillon. Dans son centre se trouve une tête de femme. L’expression du visage
est affligée, sous les yeux des ombres profondes, un doigt est porté aux
lèvres. On trouva ce geste exceptionnellement réussi. Il semble dire :
« Ne trouble pas le mystère de la mort. Silence. »
Quand on parle de la
sculpture française de la fin du XIXe siècle, on ne peut nier que
son chef incontesté ait été Auguste Rodin. Mais l’illustre sculpteur ne
s’intéressa pas aux monuments funéraires. Dans ce domaine on peut dire que
l’événement le plus marquant a été le « Monument aux morts » de
Paul-Albert Bartholomé (1848-1928) au Père-Lachaise. Arrêtons-nous et
examinons-le un peu plus en détail.
D’abord quelques mots sur
son auteur. Bartholomé commença sa carrière artistique par la peinture. Bien
qu’il eût suivi quelque temps les cours de Léon Gérome, les scènes de genre et
les portraits qu’il peignit se ressentent de l’influence de Bastien-Lepage.
Mais en 1887 se produit un événement, un douloureux événement, qui change
définitivement sa vie et son œuvre : il perd son épouse bien-aimée.
L’artiste renonce alors pour toujours à la peinture et se tourne vers la
sculpture afin d’élever pour la tombe de la défunte un monument réalisé de ses
propres mains. Après avoir réalisé cette épitaphe, Bartholomé ne quitte pas son
sujet, essayant d’exprimer dans un ensemble composé de nombreuses figures
l’idée même de la mort. Du particulier il passe au général. Il travailla à ce
Monument aux morts pendant plus de dix ans, de 1888 à 1899. Pendant ce temps
furent montrées au public des parties séparées de la composition, des figures.
La presse y accorda une grande attention. Ainsi par exemple G.Geffroy, un
écrivain et un critique bien connu, écrivit en 1895 : « Je salue
cette œuvre, la sincérité, la persévérance de son auteur, son étude patiente de
la nature, la finesse de l’exécution… ». À la même époque Geffroy
recommandait au sculpteur de parvenir dans la composition à une plus grande
unité d’ensemble, de lui donner une valeur plus générale.
Au début de novembre 1899,
dans un immense concours de peuple (les journaux écrivirent que ce jour là le
Père-Lachaise reçut la visite de 98000 personnes!) eut lieu l’inauguration. Le
monument se présente comme une construction massive en pierre (l’architecte
Jean-Camille Formigé y avait collaboré) : sur le fond, fait de murs
lisses, étaient disposées plus de vingt figures, également sculptées dans la
pierre. Les critiques, non sans raison, rattachèrent la conception générale à
l’architecture de l’ancienne Égypte et à l’influence de Canova (« Tombeau
de l’archiduchesse d’Autriche Marie-Christine » dans l’église des
Augustins à Vienne), dans lequel justement on sent également l’héritage de la
tradition égyptienne. Passons aux sculptures.
Elles sont disposées en deux
rangs superposés. Dans la rangée inférieure sont représentées les figures de
jeunes époux. Dans cette partie de la composition Bartholomé s’inspire
manifestement de l’art funéraire médiéval dont les traditions étaient maintenues
au XIXe siècle par Rude et Jules Dalou (« Tombeau de Victor
Noir » au Père-Lachaise). Les corps des jeunes époux sont étendus sur une
dalle de pierre dans la tradition des gisants du Moyen-Âge. Pourtant le
sculpteur du XIXe siècle apporte dans le traitement des figures une
part considérable de sentimentalisme : il oriente l’attention sur la
tendresse des sentiments qui pendant leur vie unissaient les époux (têtes
tournées l’un vers l’autre, doigts enlacés etc.), il introduit dans la
composition la figure d’un enfant. Plus réussie est l’allégorie de la figure de
femme qui se penche sur les gisants. Elle semble soulever la lourde dalle,
laissant passer dans le tombeau une lumière – la lumière de la mémoire, de
l’esprit, de la vie. L’inscription dit : « Que soit versée une
lumière sur ceux qui sont dans le pays de l’ombre et de la mort » (Isaïe
9, 1). On garde en mémoire le geste des bras écartés sur le côté, dont le
mouvement exprime un silencieux apaisement. Finalement cependant le bas du
monument n’est pas la partie importante. L’accent principal est mis par le
sculpteur sur les figures de la seconde rangée, la rangée supérieure.
Celle-ci se compose de trois
fragments interdépendants : le fragment central et les deux fragments
latéraux. Sur les côtés, à droite et à gauche, on voit des groupes d’hommes qui
se tiennent sur le seuil de la mort. Ces groupes sont dynamiques, dans les
mouvements on sent et la peur et la révolte et le désespoir et l’apaisement et
une ignorance naïve. Une seule des figures, celle d’une jeune fille, dans la
partie droite, exprime une sérénité tranquille. Le rythme des figures qui se
succèdent amène, au centre de la composition, les portes trapéziformes qui
conduisent au néant. Les lignes droites, tranchées, des portes mettent en valeur
l’harmonie des contours et la souplesses des personnages qui les franchissent.
C’est l’homme et la femme que nous voyons de dos. Baissant légèrement la tête,
la femme pose une main sur l’épaule de l’homme et, bien que l’ombre les sépare,
le spectateur sent que dans ce monde-là autant que dans celui-ci ils seront
ensemble. Le fait que les visages ne soient pas montrés et qu’il n’y ait aucun
détail autour des figures nues, donne à ces figures un caractère sublime,
symbolique. Les peurs, les révoltes, le désespoir restent en arrière, et c’est
avec une âme pure, en rejetant loin d’eux la vaine agitation du monde, que les
personnages entrent dans l’autre monde.
Comme on l’a déjà noté, au
cours de son travail les critiques recommandaient à Bartholomé de donner à
l’ensemble une plus grande unité générale, et le sculpteur fit certains pas
dans ce sens. Ainsi par exemple la figure de l’homme en pleurs dont la douleur
était montrée par un naturalisme souligné fut supprimée. Furent apportés
également d’autres changements. Et malgré tout il resta une certaine
discordance de style. Faut-il accuser Bartholomé de cette contradiction ?
Peut-être n’avait-il pas tellement tort de maintenir, tout en le voilant
légèrement, ce contraste ? Car justement il aide à sentir la beauté sublime de
la partie centrale.
Sans négliger les défauts du
« Monument aux morts », il ne faut pas non plus en sous-évaluer
l’importance. Pour les contemporains elle était indiscutable. Mais même après
quelques décennies, quand le temps écoulé permit de juger l’œuvre de Bartholomé
avec une certaine distance, la popularité du « Monument » subsista.
Voici ce qu’écrivait Le Figaro en 1928 dans la nécrologie rédigée à
l’occasion de la mort du sculpteur : « Ce monument a été et est resté
dans l’histoire de l’art un événement important et, ce qui arrive rarement et
qui est étonnant, il est resté une œuvre reconnue universellement ».
Pour terminer notre petit
propos, soulignons que sur le plan stylistique le « Monument aux
morts » est une œuvre typique de son temps où les différentes tendances
artistiques étaient extraordinairement mêlées. S’inspirant dans une certaine
mesure de la lointaine Antiquité (l’Égypte, le Moyen-Âge), Bartholomé ne fut
pas étranger non plus aux recherches de l’art contemporain, en particulier au
réalisme et au naturalisme, et même à l’impressionnisme (ce n’est pas sans
raison qu’il avait Édouard Degas pour ami intime!), ce qui apparaît
particulièrement dans les traitement des figures isolées des parties latérales.
Sur le plan du style dans l’ensemble monumental ces tendances différentes
s’affrontent. Et en même temps elles s’unissent : le concret, le
terrestre, tirant vers le particulier, et le sublime, l’abstrait comme le
disaient les critiques de la fin du XIXe siècle, l’» idéiste
Varsovie
On a beaucoup écrit sur la
prière. Les théologiens prétendent que le dialogue est une forme privilégiée de
la prière, celle qui nécessite la présence attentive des deux partenaires.
« Le cordonnier », un poème de Bolesław Leśmian (1878-1937),
le plus grand représentant du symbolisme polonais, est une entrée en dialogue
avec Dieu :
La lune brumeuse se
lointainise,
Perchée au ras d’une
cheminée,
Un réverbère grimpe,
élancé,
Vers les ténèbres
prometteuses.
Un cordonnier fou,
bougre boiteux,
Figé dans un effort
durable
Fait des chaussures sur
mesure pour Dieu
Dont le nom est
Non-mesurable!
Béni soit cet effort
Dont la force créatrice
Suscite un contrefort
Dans la nuit créatrice!
Dieu de rosée, de nues
éternelles,
Prends de ma main ce
don précieux,
Pour que tu marches
aisément dans les cieux,
Sans te blesser au pied
contre les bleus!
Vous, allumeurs de
torches étoilées,
Dites, perchés sur vos
orbites rondes
Que là où un bottier
vient au monde
Dieu a la chance d’être
bien chaussé.
Béni soit cet effort
Dont la force créatrice
Suscite un contrefort
Dans la nuit
séductrice!
Une bouchée de vie,
faveur divine,
Me suffira pour tout
mon chemin.
Seigneur, pardonne que
ces bottines
Soient l’unique don
d’un humble destin.
Coudre n’est rien
d’autre, sauf la couture
Cousons donc jusqu’au
dernier flambeau
Vivre n’est rien
d’autre, sauf la vie dure
Vivons donc jusqu’au
bord du tombeau.
Béni soit cet effort
Dont la force créatrice
Suscite un contrefort
Dans la nuit créatrice
C’est toute la vie de ce cordonnier qui devient une prière, un don, car il offre à Dieu toute sa création de cordonnier, donc toute son existence. Pour pouvoir faire de sa création un don de vie, pour la considérer comme une incessante prière, ou comme une recherche spirituelle, il faut être tout entier dedans, il faut aimer ce qu’on fait.
Le don symbolique que le
cordonnier offre à Dieu est un don fait du fond de sa faiblesse, car ce
cordonnier est boiteux. Il est donc « le plus mal chaussé », si l’on
peut dire, il ne pourra jamais se servir de sa création, et c’est ainsi que le
plus faible offre au plus Grand ce qu’il sait faire le mieux, ce qu’il aime, et
dont il ne pourra jamais apprécier toute la splendeur. Un don fait du fond
d’une faiblesse, d’une souffrance, devient un don d’amour.
Dans le passage final de ce
poème, nous retrouvons la première personne du pluriel : « Cousons
donc jusqu’au dernier flambeau », puis « vivons donc jusqu’au bord du
tombeau », qui est comme une invitation à être accompagné, comme si le
cordonnier, ne voulant pas rester seul dans son effort, demandait à être
appuyé. La réaction divine à cette invitation se trouve dans un passage de l’Ève de Péguy. J’ai traduit certains
passages de Péguy avant de traduire Leśmian, et ce qui m’a frappé chez ces
deux poètes, dont les dates de vie sont le seul élément qui les rapproche,
c’est que le texte de Péguy complète le dialogue engagé par « Le cordonnier »
de Leśmian :
Ainsi Dieu ne sait pas
dans une belle vie
Ce qu’il aime le mieux
entre tant de beaux jours.
Il regarde, il refait
la route poursuivie.
L’anticipation des
célestes amours.
Le don d’existence, l’offre
venant du fond de cœur, est donc accepté, et la demande d’être accompagné
trouve sa réponse. Dieu refait la route poursuivie, avec le cordonnier, avec un
autre aussi. Et puis, il y a, dans la réaction divine, comme de
l’émerveillement devant ces multiples dons humains (car un beau jour est
certainement le plus beau don que l’homme puisse offrir à Dieu), et là,
l’homme, capable aussi de belles réalisations, devient en quelque sorte un
mystère pour Dieu même. La complémentarité de ces deux visions poétiques est si
parfaite que j’ai même pu emprunter une expression de Péguy pour en traduire
une autre de Leśmian : ainsi « vivons donc jusqu’au bord du
tombeau », phrase tirée d’un passage d’Ève, m’a servi à traduire une pensée de
Leśmian en français sans avoir subi aucune transformation, et pour une
fois au moins j’ai eu la conscience nette de ne pas avoir trahi l’idée de
l’auteur.
On a l’impression que ce
dialogue, cette prière, engagé entre l’homme et Dieu est une vision chère aux
poète. Dans le poème de Leśmian, c’est l’être humain qui s’adresse à
Dieu ; dans Ève de Péguy, c’est
Dieu, en la personne du Christ, qui parle à l’homme. Il serait opportun
peut-être d’évoquer un très beau passage de la Nature morte de Josif Brodski, où les deux éléments, divin et
humain, sont représentés :
La Mère demande au
Christ :
– Tu es mon fils, ou
mon Dieu ?
Te voyant sur la croix
Pourrais-je quitter ce
lieu ?
Pourrais-je traîner
chez moi
Ce doute
embarrassant :
Tu es mon fils ou mon
Dieu ?
Tu es mort ou vivant ?
Le Christ dit à sa Mère :
– Pour rien ce doute te poursuit.
Vivant, mort, fils ou
Dieu
C’est à toi que je
suis.
Remarquons au passage que
c’est l’homme seulement qui est tourmenté par la nature humaine ou divine de
cette relation, tandis que Dieu est surtout intéressé par l’attachement, par le
dialogue, qu’il ne se préoccupe point de la condition purement humaine de son
interlocuteur.
Pour aller encore plus loin
dans la recherche de la réponse divine dans son entité, je vous propose de
rejoindre le terrain propre de la traduction .
Considérons d’abord le
néologisme, qui se trouve en début du poème : la lune brumeuse se lointainise. Ce néologisme, pris dans
sa version polonaise, daleczeje, évoque la lune qu’on aperçoit de temps
en temps à travers les nuages. C’est surtout la terminaison – eje – qui
met en relief cet aspect changeant de la lune, tantôt visible, tantôt
recouverte par la brume. Le néologisme polonais est né de la jonction de deux
éléments : de l’adjectif daleki (« loin ») et de la
terminaison – eje – (-able) qui, dans la langue ordinaire, ne
forme jamais de verbe par sa liaison avec l’adjectif « loin ».
Ajoutons que dans le texte polonais il est dit : « la faucille de la lune ». Il y est donc dit explicitement que la lune a la forme d’un croissant. Les contraintes de la traduction en français (surtout le nombre de syllabes, mais aussi la différence des associations d’idées, car en français, malgré Victor Hugo, on dirait difficilement « la faucille de la lune ») ne m’ont pas permis de traduire cette expression littéralement. Mais la terminaison -ise du néologisme créé en français m’a permis d’obtenir le même effet. Car la lune qui « se lointainise » ne peut pas être ronde, elle est nécessairement allongée, le travail se fait dans « le pointu ».
C’est aussi en créant un
néologisme, ou plutôt en changeant la catégorie grammaticale d’un mot, que j’ai
pu trouver une solution dans une situation extrêmement délicate, dans le poème
que je vais vous lire à la fin de mon intervention. La transformation s’est
opérée par l’ajout de l’article défini à l’adjectif « indéfini ».
L’addition s’est faite très subtilement, elle ne produit aucun effet
désagréable lorsqu’on lit le poème, et on s’aperçoit à peine qu’une nouvelle
catégorie grammaticale est là.
Il serait peut-être
intéressant d’évoquer l’expérience que j’ai faite en traduisant le refrain du
poème « Le cordonnier » : « Béni soit cet effort / Dont la
force créatrice / Suscite une telle chaussure » – dit littéralement le
texte polonais. Mais j’avais besoin d’une rime pour le mot « effort ».
J’ai cherché dans le Petit Robert, j’ai exploité tout le champ sémantique du
substantif « chaussure », et, à ma grande joie, j’ai trouvé le
substantif « contrefort ». La rime pour « effort » était
bien là. Puis j’ai lu le texte à une amie française qui a beaucoup apprécié le
jeu de mots : « effort » (donc un substantif où la notion de la
force est bien présente), et « contrefort », une partie importante de
la chaussure, certes, mais aussi un aspect contraire à la force, qui est
pourtant présent dans une réalisation bien concrète. Ce jeu de mots m’avait
complètement échappé au début, puis j’ai été bien contente de le retrouver dans
ma traduction et de pouvoir, en plus, développer, à partir de ce jeu de mots,
toute une petite théorie de la traduction.
Ainsi, en exploitant le
terrain de la traduction, je réalise d’abord une connaissance analytique, puis
une part de ce que je réalise est certainement due à l’intuition ; puis
une part de cette traduction, et de toute autre réalisation, est réservée à un
« je ne sais pas comment » : je ne sais pas par quel miracle ce
poème polonais commence à exister en français, puis je ne sais pas comment
cette chaussure pourra servir – il y a, dans cette réalisation, une part qui ne
m’appartient pas, qui m’échappe. Et c’est là que réside la vraie réponse divine,
cette force qui fait qu’une chaussure peut être offerte par l’homme à Dieu
comme un don d’amour.
La réponse divine, la force
divine, vient aussi comme un don d’amour, et ressource le don humain. Et puis
cette force divine s’adresse non pas à la force humaine, mais elle s’adresse à
la faiblesse humaine, comme cela est révélé par la trouvaille du
« contrefort ». Tandis que la faiblesse de Dieu, c’est d’aimer
l’homme, c’est de dialoguer avec l’homme, et c’est pour cela que le divin don
d’amour cherche la faiblesse humaine. C’est ainsi que le dialogue homme- Dieu
retrouve tous les éléments nécessaires, tous les compléments, car la force
créatrice de Dieu est finalement ce qui dépasse l’homme, ce qui reste pour lui
un mystère, c’est ce qui provoque l’émerveillement de l’homme.
Je dirais encore que l’acceptation de Dieu est toujours là où elle trouve un travail humain fait avec amour, un travail fait avec du cœur – même si l’homme n’engage pas son dialogue avec Dieu de façon tout à fait consciente. Un autre poème de Bolesław Leśmian le prouve :
Les vergers s’agitèrent
d’un millier de tourbillons
Gare ! C’est un poète
qui marche – céleste vagabond!
Aux prises avec tout et
tous, à couteau tiré !
Brigand nuageux qui
vire tout sans être viré.
On l’a bien vu, l’insensé,
qu’en pleine journée
Il entraînait un saule
pour le faire valser.
Et entraîner ainsi, en
dépit des railleries,
Ne peut qu’un chantre
qui aux abîmes se marie.
Sa femme, en signant
son malheureux destin,
S’approche de lui,
portant son fardeau de chagrin.
Elle n’ose le
déranger... Il enfile les mots
Sur le rythme ;
elle poursuit ses dolents propos :
Nos filles au
désespoir... La misère les détruit
Et l’on sait que demain
sera comme aujourd’hui.
Tu aimes l’indéfini, tu
nous traînes à tes pas
Nous mourrons de faim,
et tu ne le sais pas!
Il le sait, dès
toujours. Et, les larmes aux yeux,
Il construit un poème,
en chantre amoureux.
Les verbes, entraînés
par le rythme et la forme
S’agitent, se
bousculent, jusqu’à ce qu’ils se transforment.
Il suit le contenu de larmes
imprégné
Mais il aime vraiment
l’autre, qui est transfiguré.
Et la tête lui tourne
d’une joie inexprimable
D’avoir saisi deux
verbes dans l’insaisissable.
Et les verbes traînent
au ciel, prêts à s’encanailler
Et prétendent à un
sens, sans rien signifier.
Au même ciel, comme en
haut d’une illusoire crête
Dieu, Connaisseur du
verbe, passe, fixant le poète.
Il le voit incapable de
gagner sa vie
Toujours accaparés par
les rêves qu’il poursuit.
Il constate, indigné,
la misère du foyer –
Et que l’autre, en
transe, n’arrête pas de rimer.
En céleste promeneur,
appuyé contre la ligne
D’un nuage, qui agite
ses ailes comme un cygne,
Outré par le rêveur à
l’incessante fête,
Tout en le sermonnant, Dieu sourit au poète.
Les bourgeons qui
s’ouvrent : confluence de trois destins
Nous présenterons ici à
notre lecteur trois poètes spirituels finlandais : Johan Ludvig Runeberg (1804-1877), Lasse Heikkilä (1925-1961), Anna-Maija Raittila (née en 1928).
Le thème des
bourgeons qui s’ouvrent leur est commun. On sait combien l’arrivée du printemps
peut être une expérience émouvante dans les pays enneigés du Nord qui, pendant
presque la moitié de l’année, dorment sous une nappe blanche pour être
brusquement réveillés au temps des fleurs. Rien d’étonnant donc à ce que le
thème des bourgeons qui s’ouvrent ait inspiré les poètes finlandais, avec
toutes les connotations spirituelles, religieuses voire patriotiques que cette
image peut évoquer. En effet, la Finlande, une jeune pousse parmi les nations
européennes, se trouve souvent comparée à un bourgeon.
La Finlande est l’un de ces
petits pays d’Europe où l’on a fait du nationalisme une idéologie d’État aux
accents sacrés, voire religieux. Au panthéon national finlandais, le poète
romantique Johan Ludvig Runeberg, surtout connu pour être l’auteur des paroles
de l’hymne national finlandais Vårt land (« Notre
pays »), occupe une place d’honneur. En 2004, la Finlande a célébré le
bicentenaire de son poète national. C’est à cette occasion que me voici conduit
à donner une conférence générale sur Runeberg au colloque de Lyon de
l’Association des amis de Jeanne d’Arc et Charles Péguy.
On doit à Runeberg une vaste
œuvre poétique, à la fois lyrique et épique. Signalons tout de suite qu’il
écrit en suédois. En effet, la Finlande est un pays bilingue : la majorité
parle le finnois et la minorité, le suédois. Runeberg est parfois aussi
considéré comme un grand poète de Suède, même s’il a passé toute sa vie en
Finlande. En général, quand on parle de la littérature suédoise, la notion peut
comporter aussi les littératures suédoises de la Finlande.
Runeberg est un des pères de
l’idée de nation finlandaise. C’est lui qui a commencé à chanter Suomi, le nom autochtone de la Finlande,
qu’il a contribué à élever au rang de Nation. Si le patriotisme finlandais
s’appuie sur la beauté naturelle du pays, « pays aux milliers de
lacs » ou « pays du soleil de minuit », c’est grâce à Runeberg
qui est à l’origine de ces images littéraires.
À la naissance de Runeberg,
la Finlande était encore possession suédoise, et ce depuis l’époque des
croisades du XIIe siècle. Terre catholique au Moyen-Âge, la
Finlande, à la manière de tous les pays du Nord, avait été gagnée par les idées
de la Réforme luthérienne au XVIe siècle. Runeberg était lié à la
famille de Mgr Tengstrِöm, à l’époque archevêque
luthérien du pays. Il était membre d’un cercle littéraire qui gravitait autour
de ce personnage cultivé, et il a épousé Fredrika Tengströِm, la nièce de l’archevêque.
L’enfance du poète fut
marquée par une tragédie : la guerre de 1808-1809 entre la Suède et la
Russie, une des conséquences de l’accord de Tilsitt entre Napoléon Bonaparte et
Alexandre Ier, qui fit passer la Finlande de la domination suédoise
à celle des Russes. Runeberg reviendra souvent sur cette guerre, dont l’issue
ne fut pourtant pas catastrophique pour la Finlande. Désormais rattachée à
l’Empire russe comme Grand-duché autonome, la Finlande a pu sauvegarder ses
institutions, ses anciennes lois suédoises et sa religion luthérienne. La
période de domination russe (1809-1917) fut celle d’une gestation pacifique du
sentiment national finlandais. De ce sentiment, Runeberg fut l’un des
principaux champions.
Runeberg suivit des études
classiques à l’université de Turku (transférée à Helsinki en 1828) et écrivit
une thèse de littérature comparée sur la figure de Médée chez Euripide et chez
Sénèque. En 1837, il s’installa à Porvoo où il fit carrière comme professeur de
latin-grec dans un lycée. Il portait le manteau noir d’un pasteur luthérien, ce
qui lui conférait une certaine autorité aux yeux des élèves. À l’époque, il
était d’usage que les grandes personnalités culturelles devinssent pasteurs
luthériens, sans que les études théologiques en fussent la condition indispensable.
Une certaine culture classique et une vision idéaliste du monde suffisaient
pour faire un bon pasteur.
Curieux pasteur :
Runeberg n’a en effet jamais présidé la Sainte Cène luthérienne ni prêché au
temple. Il ne se rendait même que rarement au culte de dimanche. Esprit fort,
il avait son côté libre-penseur. « Une foi éclairée, un amour riche, les
pensées et les actions justes ; voilà le salut auquel le chrétien doit
aspirer. » C’est ainsi qu’il résuma son credo. Dans la singulière spiritualité de Runeberg, l’amour
érotique, l’élan patriotique et l’amour divin se confondent en une célébration
de la Nature et de sa force mystique aux accents panthéistes. Pour l’Église
luthérienne du XIXe siècle, cela n’était pas gênant. D’autres poètes
et penseurs idéalistes exercèrent leur ministère de la même façon. En Suède, le
grand rival de Runeberg, le poète Esaias Tegnér (1782-1846), auteur du Frithiofs saga (« Saga de Frithiof »), devint même
évêque de Växjöِ
sans que cela
l’empêchât de s’adonner aux rêveries sur les anciens dieux scandinaves ni que
cela l’obligât à prêcher la doctrine chrétienne !
Reconnu comme le plus grand
poète finlandais de son temps, Runeberg fut chargé de la révision du livre de
cantiques de l’Église luthérienne finlandaise. L’ancienne version remontait à
1695 ; le travail était considérable. Runeberg remania 347 vieux cantiques
et en produisit 66 nouveaux. Il réussit si bien qu’il laissa là une
contribution durable à la spiritualité finlandaise et même aux autres pays
luthériens d’Europe du Nord.
Sa vision du monde est
optimiste et éclairée ; Runeberg croit au progrès de l’humanité. Ses mots
favoris pour décrire le Royaume de Dieu sont « lumière »,
« joie » et « louange ». Il introduit dans la poésie
chrétienne plusieurs thèmes nouveaux, qui ne sont pas toujours d’origine
biblique et remontent plutôt aux mythes de l’Antiquité, tels que le soleil
comme grand symbole de Dieu, l’ouverture et l’épanouissement des fleurs comme
symbole de la croissance de la vie intérieure, la lumière éclatante du
printemps comme symbole du renouveau spirituel, les oiseaux aquatiques (tels
les cygnes) comme symboles de l’aspiration humaine à la pureté de la nouvelle
vie en Dieu. Il insistait surtout sur l’importance de la prière des enfants.
Dans son insistance sur le thème de l’innocence de l’enfant, il peut faire
penser à Charles Péguy.
Or, cette vision optimiste,
progressiste et radieuse du christianisme n’a pas plu à tout le monde. Les
détracteurs de Runeberg comptaient aussi bien des théologiens professionnels
que des poètes rivaux, parfois médiocres. On lui reprochait de n’avoir rien dit
de la nécessité de se convertir et n’avoir aucunement compris la puissance du
mal dans le monde. Son chant de joie rappelerait celui de Schiller et n’aurait
aucune utilité pour évangéliser le monde. Ses cygnes, oiseaux peu bibliques,
seraient des rêveries païennes.
La première réunion du
comité de révision eut lieu en 1854. Une version préliminaire du nouveau livre
de cantiques selon Runeberg fut imprimée en 7500 exemplaires en 1857 à
l’occasion du 700e anniversaire de la christianisation de la Finlande.
Le poète fut recompensé par un prix national de 18 000 roubles d’argent, et
l’Église luthérienne lui accorda, honoris
causa, le grade de docteur
en théologie.
Ce n’est pourtant qu’en
1886, longtemps après la mort du poète, qu’une version officielle du livre de
cantiques put être acceptée. Avant cela, une armée de théologiens s’était
penchée sur chaque verset de Runeberg pour en vérifier l’orthodoxie. Il est
très intéressant de suivre les transformations progressives qui ont permis de
passer du chant de joie spontané d’un poète génial en un cantique plus fidèle à
la tradition chrétienne ; il existe des études approfondies de ces
transformations. Dans la révision de l’original, marquée par le pasteur
piétiste Lars Stenbäck (1811-1870), on voit comment les mots
« lumière », « joie » et « louange » sont souvent
remplacés par péché, culpabilité et grâce. Ce que le paroissien chante
aujourd’hui comme cantiques de Runeberg n’est donc pas toujours sorti
directement de sa plume, mais il s’agit bel et bien d’une poésie remaniée par
des théologiens.
Et les bourgeons qui
s’ouvrent ? Le thème surgit dans la strophe 8 du cantique 321 de la version
originale du livre de cantiques tel qu’elle fut présentée par Runeberg au
comité de révision en 1857. Il y est question de la Finlande et le poète
s’adresse au Très-Haut en priant :
Du hulpit det ur möِrker opp
Liksom en blomma ur sin knopp,
Så låt det ock till tidens slut
Uti ditt ljus få vecklas ut!
Soit en traduction
française :
Toi qui l’a aidé à se
lever des ténèbres
Telle une fleur qui
sort de son bourgeon,
Fais ainsi que jusqu’à
la fin des temps
Elle puisse s’épanouir dans ta lumière.
Ce cantique continue
jusqu’aujourd’hui d’être chanté aux cultes luthériens, notamment aux occasions
de fêtes patriotiques. On retrouve la même idée dans la deuxième strophe de Vårt land, l’hymne national finlandais,
tel qu’on le chante aujourd’hui sous une forme un peu raccourcie par
l’usage :
Din blomning,
sluten än i knopp,
Skall mogna ur sitt tvång ;
Se, ur vör kärlek skall gå opp
Ditt ljus, din glans, din frِejd, ditt hopp.
Och hågre klinga skall en gång
Vår fosterländska sång.
Soit en français :
Ton épanouissement
encore contenu dans le bouton
Éclatera un jour
délivré de toute contrainte ;
Vois ! Ta lumière,
ton espoir, ta splendeur, ta joie
Surgiront de notre
tendresse.
Et notre hymne
patriotique
Retentira alors plus
haut que jamais.
On peut faire remarquer que
l’hymne national finlandais est profane ; il n’y est pas question de Dieu
mais plutôt de la Finlande spiritualisée. Vårt
land fait partie de Fänrik Ståls
sägner (« Récits du
Porte-Enseigne Stole »), un vaste cycle d’une geste héroïque qui
rassemble des tableaux de la guerre de 1808-1809. Cependant, aucune allusion à
la guerre dans ce poème sublime, mais une grande confiance dans une évolution
pacifique qui atteindra, un jour, les plus hautes valeurs spirituelles de
l’humanité. Après une tentative par Runeberg lui-même de traduire son poème en
musique, l’air définitif a été composé par Fredrik Pacius (1809-1891). Il a été
chanté pour la première fois sur les champs de Gumtäkt, près de Helsinki, le 13
mai en 1848, le jour de Flore, à l’occasion d’une fête du printemps des
étudiants nationalistes.
Runeberg, néohumaniste, a
voulu faire revivre en Finlande les grandeurs spirituelles de l’Antiquité. Il y
a bien réussi : au XIXe siècle, partout en Finlande, les
temples grecs et les inscriptions en latin se multiplient sur les monuments et
autres lieux de mémoire de la nation ascendante. Ainsi la Finlande, qui aurait
pu devenir une province russe parmi les autres, se crée une identité, se
rattache définitivement à l’Occident et affirme son désir d’indépendance. Selon
une formule bien connue de l’époque : « Nous ne sommes pas des
Suédois, nous ne voulons pas devenir des Russes ; soyons donc des Finlandais ! »
Runeberg a habilement agi
sur l’opinion finlandaise pour créer ex
nihilo un fort sentiment national finlandais, en premier lieu chez les
élites suédophones qui, autrefois, s’identifiaient au royaume de Suède. Sans
Runeberg, sans certains autres génies de la même époque, la nation finlandaise
n’aurait sans doute jamais pris forme comme nouvelle entité spirituelle,
culturelle et politique en Europe.
Le dessein de Runeberg n’est
pas passé inaperçu des nouvelles autorités russes. Pour eux, le premier
objectif était d’éloigner les Finlandais de la Suède et de frustrer tout rêve
de reconquête suédoise du pays. Ainsi les Russes ont-ils choisi de favoriser la
naissance d’un nationalisme finlandais autour du poète illuminé. Bientôt
comparé à Pouchkine, Runeberg fut intégré au panthéon intellectuel de l’Empire
russe. Membre de l’Académie impériale des arts à Saint-Pétersbourg, il est
devenu très célèbre et apprécié aussi en Russie. Peu importe qu’il chante une
guerre qui a opposé les Finlandais et les Russes : l’Empereur lui offre
une tabatière en or et, à partir de 1839 déjà, une bourse annuelle de 1000
roubles. De son vivant, Runeberg est intronisé comme le poète national. Dans un
pays où État et Église n’ont jamais été séparés, le statut de Runeberg est
celui d’un saint laïque auquel la Nation voue un culte.
Pour comprendre son rôle, il
faut le comparer avec celui de Pouchkine en Russie, de Mickiewicz en Pologne,
de Petőfi en Hongrie, ou bien de Victor Hugo en France. En 1867, sa date
de naissance, le 5 février, devient un jour férié pour les écoliers, et ce
jusqu’aux années 1950.
Johan Ludvig Runeberg fut le
premier grand poète à magnifier le sentiment national finlandais. Sa poésie et
tout ce qui touche à sa vie constituent un lieu de mémoire finlandais de la
première importance. Les petits Finlandais se mettent à apprendre par cœur ses
vers patriotiques, et le désir de libération de la domination russe va
s’accroissant. En 1917, quand soudain disparaît le Tsar et que l’Empire russe,
devenu « prison des peuples », éclate, la Finlande gagne son
indépendance et le rêve de Runeberg devient réalité.
La grande épreuve du
patriotisme finlandais fut la Seconde Guerre mondiale où le petit pays dut
affronter les armées de Staline mais réussit, au prix d’immenses sacrifices et
de souffrances, à maintenir son indépendance. Il est inutile d’entrer ici dans
le détail des conflits armés dont la Finlande fut le théâtre entre 1939 et
1945. À titre d’anecdote, mentionnons seulement le fait que l’aviation
soviétique a trouvé utile de bombarder Porvoo, bourgade sans importance
militaire, mais qui avait été le domicile de Runeberg. L’ennemi a vraiment
cherché à détruire le bourgeon qu’était la nouvelle Nation.
Pendant cette guerre
effroyable, des peuples entiers furent anéantis. Péguy en avait eu le sombre
pressentiment :
Car il est plus facile, dit Dieu, de ruiner que de
fonder ;
Et de faire mourir que de faire naître ;
Et de donner la mort que de donner la vie ;
Et le bourgeon ne résiste point. C’est qu’aussi il
n’est point fait pour la résistance, il n’est point chargé de résister.
Et pourtant la Finlande a
survécu. Comment, par quels moyens ? Les Finlandais s’en étonnent encore. Nous
ne sommes pas vraiment parmi les Nations un vieux chêne qui résiste à tout.
Ceux qui s’en souviennent – tel le pére de l’auteur de ces lignes, vieil
officier de l’Armée finlandaise – reviennent toujours au mot
« miracle ». D’un point de
vue militaire, le miracle principal fut celui de la bataille d’Ihantala qui fit
rage pendant des semaines sur l’Isthme carélien en juin-juillet 1944. Peu
connue en France, où d’autres opérations étaient en cours aux mêmes dates, la
bataille d’Ihantala fut un des grands engagements de blindés de la Deuxième
guerre mondiale. L’Armée rouge, après avoir perdu 300 blindés, fut contrainte
de s’arrêter, et Staline choisit de négocier avec ces Finlandais héroïques et
obstinés qui, sous la direction du Maréchal Mannerheim, lui opposaient la plus
farouche des résistances. Après la signature d’une trêve, les armes se turent
sur le front finno-russe, le 5 septembre 1944, devenu une date heureuse, dont
le 60e anniversaire vient d’être célébré. On parle en Finlande du
miracle d’Ihantala en 1944 comme on a parlé en France du miracle de la Marne en
1914. La bataille est devenue mythique ; il y aurait même eu des anges à
Ihantala, comme il y eut une fois les anges de Mons.
Le chantre par excellence du
miracle d’Ihantala est Lasse Heikkilä (1925-1961), un simple soldat du front,
qui devient poète après la guerre. Avec son camarade Lassi Nummi (né en 1928),
il fondera l’école dite « moderniste » de la poésie finlandaise. Dans
son œuvre, entre autres thèmes, il cherche à donner un sens poétique à la
bataille d’Ihantala, cette véritable descente aux enfers qu’il a accomplie à
l’âge de 18 ans, en y laissant, d’ailleurs, l’équilibre de son âme. Heikkilä
s’identifie au poète-lieutenant Charles Péguy, mort pour la France. Dans sa
poésie, qui n’a d’ailleurs pas été très bien accueillie ni comprise par ses
contemporains, Lasse Heikkilä veut comparer la Finlande combattante à sainte
Jeanne d’Arc.
Lasse Heikkilä aime
passionnément la France ; on l’appelle même « le Finlandais
français ». Il fréquente beaucoup le Centre culturel de l’Ordre des Frères
Prêcheurs à Helsinki ; un Dominicain français, le Père André Bonduelle
(1901-1980), l’introduit à la poésie de Péguy. Il se lie d’amitié avec le Père
Martti Voutilainen (1926-2001), un Dominicain finlandais, qui l’invite à
séjouner au Saulchoir. Le 21 mars 1954, il visite la cathédrale de Chartres. À
son retour à Paris, à Pâques 1954, Heikkilä vit une certaine conversion et,
sous l’inspiration de Péguy, se lance dans une poésie mystique à la fois mariale
et johannique. Dans son étonnant poème « Finlande », Lasse Heikkilä
évoque « son ami » Charles Péguy et entame un dialogue spirituel avec
lui : fait unique dans la littérature finlandaise. D’un ton familier, il
le questionne :
Pourquoi es-tu si fier des Français ?
Tu les combles de louanges.
Ton pays est beau, ton peuple vaillant et laborieux,
peuple de poètes.
Notre peuple à nous est aussi
vaillant et laborieux, aussi peuple de poètes : et comment se passer de
nous ?
Parfois notre pays a été sauvé par sa poésie.
Ici, Lasse Heikkilä veut
rendre hommage à Runeberg dont il devient aussi l’interlocuteur, surtout dans
son œuvre posthume Balladi Ihantalasta (« La Ballade d’Ihantala »). Son but
ambitieux est d’écrire de nouveaux Fänrik
Stöls sägner, en s’inspirant des expériences des combattants de 1944. Il y
réussit assez bien.
Et les bourgeons qui
s’ouvrent ? Ce thème si cher à Runeberg revient dans quelques vers de Heikkilä,
surtout dans sa dernière œuvre Terra
Mariana (1959). Les images des bourgeons et des fleurs d’un printemps
spirituel y sont associées au règne de la Vierge Marie qui, selon Heikkilä,
sera le vrai temps de floraison pour la Finlande. Le poète, meurtri par ses
expériences de guerre, mourut très jeune, dans des circonstances mal éclaircies,
en 1961.
La Finlande est un pays très
majoritairement protestant. Chez les protestants, le chant quotidien des
cantiques religieux est très important : c’est une forme de prière et une
expression de la vie spirituelle. On dit parfois que les protestants
connaissent leur Bible par cœur, mais les protestants connaissent encore mieux
leur cantiques religieux, qui contiennent souvent aussi des expressions
cristallisées de leurs convictions théologiques. Souvent appris dès l’enfance
et chantés à toutes les grandes occasions de la vie, les cantiques contribuent
à conserver et transmettre l’identité religieuse et nationale. Pour le
protestant, après la Bible, le livre des cantiques est bien le livre le plus
important. Selon le génie de chaque pays, les poètes les plus importants,
spirituels mais parfois aussi profanes, ont apporté leur contribution au livre
officiel des cantiques dont pratiquement chaque citoyen, dans un pays comme la
Finlande, possède un exemplaire. Pour comprendre l’esprit d’un pays de
tradition protestante, examinez donc son livre de cantiques. Il a pour nom en
Angleterre Book of Common Prayer, en
Allemagne Evangelisches Kirchengesangbuch
(il en existe de nombreuses versions à destination des églises locales), Psalmboken en Suède, Virsikirja en Finlande, etc.
En Finlande, il n’existe
qu’une version officielle du livre des cantiques à l’usage des cultes
luthériens. Cependant, la Finlande étant un pays bilingue, il en existe une
version en finnois et en suédois. Chaque révision des paroles des cantiques,
consacrés par un long usage, fait toujours l’objet d’âpres discussions et il y
en a toujours pour vouloir conserver la version antérieure qu’ils avaient
appris à chanter, enfants. Les cantiques finlandais (de langue finnoise) n’en
sont actuellement qu’à leur sixième édition ; les versions successives
datent de 1583, 1605, 1701, 1886, 1938 et 1986.
L’actuel livre de cantiques
est marqué par la poésie d’Anna-Maija Raittila, docteur en théologie honoris causa, née en 1928. Sur les 632
cantiques du recueil, pas moins de 101 ont été écrits, adaptés ou traduits par
elle. Elle est aussi la principale traductrice de Charles Péguy en finnois et,
comme poétesse et penseur chrétien, elle reconnaît une certaine dette envers
Péguy. Elle a souvent séjourné en France, surtout à la communauté œcuménique de
Taizé dont elle est apôtre en Finlande. Il faudrait consacrer une étude
approfondie aux liens et influences qui unissent Anna-Maija Raittila et Péguy.
Après Runeberg, Anna-Maija
Raittila est bien le poète finlandais le plus productif en nouveaux cantiques.
Plusieurs thèmes d’inspiration réunissent Runeberg et Anna-Maija Raittila. Pour
les deux, Dieu est immanent et se manifeste dans la Nature. Les astres et le
soleil chantent le louange du Très-Haut. Cependant, toute la
poésie d’Anna-Maija Raittila – une œuvre parmi les plus importantes dans la poésie
finlandaise du XXe siècle – emploie des images d’une
remarquable précision théologique, ce qui n’était pas toujours le principal
souci de Runeberg.
On sait bien que saint
Pierre et la Vierge Marie continuent de diviser catholiques et protestants.
Pour le protestant pur et dur, toute mention de Marie en dehors d’un contexte
strictement biblique, est taboue. Ainsi, en Finlande, le livre de cantique de 1986
est bien le premier où la Vierge puisse avoir droit de cité, et cela grâce à Anna-Maija Raittila. Pour le lecteur catholique, voire orthodoxe, il doit
être étonnant d’apprendre qu’il a fallu livrer toute une bataille pour faire
inclure, en 1986, un premier cantique marial (n° 51) au livre officiel de
cantiques de l’Église luthérienne nationale de la Finlande. Ce poème
d’Anna-Maija Raittila prit naissance au Danemark au cours d’une promenade à
travers une forêt d’hêtres printaniers, en 1977. Il contient l’image des
bourgeons qui s’ouvrent. En voici le texte intégral :
1.Kaikki ilon lähteet puhkeavat,
Maria kun laulaa Herrastansa
kumartuen suureen luottamukseen.
Kiitetty olkoon Kristus.
2.Kirjoitusten kätkِöt, lupaukset
puhkeavat niin kuin nuput puissa,
kaikessa on paratiisin tuoksu.
Kiitetty olkoon Kristus.
3.Herran äidin kanssa tahdon laulaa
rakastaen häntä, joka kulki
haudan kautta aamun valtakuntaan.
Kiitetty olkoon Kristus.
4.Taivaan valtias on keskellämme,
suojaton ja hauras ihmislapsi
valtaa vailla, paljas armon ihme.
Kiitetty olkoon Kristus.
5.Kaikki lähteet ovat Jeesuksessa,
kaikki puhkeavat Hengen riemuun,
kun nyt kumarran ja kiitän
Herraa.
Kiitetty olkoon Kristus.
Soit en traduction par Yves Avril :
1. Jaillissent et
éclatent les sources de la joie,
Quand Marie chante son
Seigneur
En adoration et grande
confiance.
Grâce soit rendue à
Jésus-Christ.
2. Secrets des
Écritures, promesses
Éclatent comme
bourgeons aux arbres,
Tout est parfum du
paradis.
Grâce soit rendue à
Jésus-Christ.
3. Avec la mère du
Seigneur je veux chanter
Dans l’amour de celui
qui passa
Du tombeau au royaume
du matin.
Grâce soit rendue à
Jésus-Christ.
4. Le Maître des cieux
est au milieu de nous,
Fils d’homme sans
défense et fragile,
Sans pouvoir, nu
miracle d’amour.
Grâce soit rendue à
Jésus-Christ.
5. Toutes les sources
sont en Jésus,
Toutes éclatent et
exultent dans l’Esprit,
Quand j’adore le
Seigneur et rends grâce.
Grâce soit rendue à
Jésus-Christ.
Quels liens relient les
trois poètes ici présentés ? Runeberg est le poète national de la Finlande et
une référence absolue. Lasse Heikkilä et Anna-Maija Raittila, bien entendu,
l’ont lu et appris par cœur, même si leur langue maternelle est le finnois.
L’influence de Runeberg se fait sentir, soit par imitation, soit par négation,
pratiquement dans toute la littérature finlandaise. En même temps, Heikkilä et
Anna-Maija Raittila furent de grands lecteurs de Péguy. Ils ont certainement
connu le passage sur le chêne et les bourgeons contenu dans le Mystère des Saint Innocents, et
Raittila l’a même traduit en finnois. Anna-Maija Raittila
n’a pas connu Heikkilä, et elle n’a pas été son lecteur. Heikkilä, par contre, a bien
connu les débuts de la poésie d’Anna-Maija Raittila, publiée dès les années
1940, et il y a distingué une qualité extraordinaire que, dans ses notes
privées, il a appelée tout simplement : sainteté
La
prière dans le Jardin des Oliviers :
Ekaterina Kondratieva
Université d’État de
Saint-Pétersbourg
« Depuis Péguy et
Cocteau, voir en Jeanne d’Arc une Antigone chrétienne est devenu un lieu
commun »[68], déclare
Clément Borgal, auteur du livre Anouilh, la peine de vivre. Mais je ne
veux pas comparer ici Antigone et L’Alouette, ces chefs d’œuvre
si souvent associés. Je m’interroge sur les raisons qui ont poussé Anouilh à
revenir dix ans plus tard sur ce thème. Pourquoi a-t-il continué à s’intéresser
au problème que la plupart des chercheurs définissent comme celui de « la
grandeur de l’homme », sous l’aspect des relations entre l’homme et Dieu ?
(Je ne crois pas que le sens principal de ce texte soit l’opposition de l’homme
à l’Église, pas plus que ne l’est celui du récit du Grand Inquisiteur dans Les Frères Karamazov de Dostoïevski). À
mon avis, c’est exactement la relation qui nous permet de découvrir la grandeur
de l’homme avec le plus d’évidence, le plus de clarté. C’est en plein ciel que
L’Alouette est plus belle, et son chant la rend plus majestueuse.
Les relations entre Dieu et
Sa créature sont des relations entre le Tout et la Partie du Tout : le
Tout qui comprend la Partie comme Dieu comprend Jeanne ; et la Partie
dépassant ses limites, quittant son enveloppe – « je ne veux pas le vivre,
votre temps »[69]
– pour redevenir le Tout.
Je voudrais, pour commencer,
aborder la question du procédé essentiel de cette pièce costumée : celui
du jeu théâtral. Au début de la pièce, Cauchon, la Justice incarnée,
proclame : « Elle (Jeanne) a toute sa vie à jouer avant. Sa courte
vie »[70]. On joue un
véritable jeu en jouant le procès de Jeanne. Qu’est-ce que cela signifie ? Les
chercheurs interprètent ce procédé différemment : on y voit les reflets
d’un spectacle destiné aux enfants, parce que Jeanne est un personnage de
légende et presque de conte pour enfants, et ce n’est pas par hasard que L’Alouette est une « pièce
costumée ». Plusieurs savants y voient les traits de la commedia dell’arte
italienne, non sans raison ; quelques-uns y remarquent certains caractères
du cinéma. Hans-Jürgen Linke dans son article L’espace et le temps nous dit : « La vision simultanée
d’espaces différents, normalement éloignés et séparés les uns des autres, est
un procédé qui doit considérablement troubler les spectateurs habitués à penser
dans les catégories usuelles de l’espace et du temps. C’est pourquoi l’auteur
adopte au début de sa pièce une technique –empruntée au cinéma – qui leur est
familière »[71].
Par conséquent, les
personnages dans cet espace conventionnel sont des jouets, des marionnettes,
mais cependant des marionnettes vivantes et, partant, tragiques. Clément Borgal
nous parle de la fatalité des tragédies grecques, en citant les paroles de
Cauchon : « Nous ne pouvons que jouer nos rôles, chacun le sien, bon
ou mauvais, tel qu’il est écrit, et à son tour »[72].
Chacun est à sa place et ce procédé nous fait penser à celui du Prologue d’Antigone : « De toute éternité
ils ont un rôle à jouer et ils le jouent »[73],
selon Pol Vandromme. Ce rôle, ce destin est parfois qualifié d’infernal ;
il est tragique comme la vie de tout être vivant, limitée par la Mort, est
tragique.
Mais, malgré tout le
tragique, n’avez-vous jamais remarqué une étrange particularité ? Il y a deux
histoires souvent adaptées pour le théâtre et pour le cinéma qui, tout en étant
tragiques, font revivre chez le spectateur un sentiment d’espérance, caché
derrière les paroles et derrière les scènes. Ce sont les histoires de la vie de
Jeanne d’Arc et de Jésus Christ.
Il ne faut pas oublier que
le procès de Jeanne d’Arc se passe au Moyen Âge, même si ce temps est très
modernisé et presque universalisé par le langage. C’est pourquoi le procédé du
jeu me fait penser au théâtre médiéval. Hans-Jürgen Linke l’indique dans son
article : « Anouilh plonge le spectateur dans le temps de Jeanne, en
le familiarisant, d’une part, avec l’histoire de sa vie et les particularités
de la situation historique et, d’autre part, en lui faisant vivre ce temps avec
les yeux d’un contemporain en faisant appel à la technique du théâtre
médiéval »[74]. N’est-ce
pas comme les mystères où les épisodes de la vie terrestre de Jésus étaient
joués simultanément ou l’un succédant à l’autre dans le même espace – sur le
« hourd » divisé en « mansions » ? D’une part, chaque
personnage joue son propre rôle et se restreint dans les limites de ce rôle,
comme caché dans l’enveloppe de son destin. Mais d’autre part, cette
représentation du Nouveau Testament réunit les épisodes, les scènes par la
présence de la figure de Jésus. Cette figure est la seule capable de dépasser
l’enveloppe de son destin, l’accomplissant cependant jusqu’au bout, car Jésus
est un personnage de ce spectacle de sa vie qui aboutit à la Résurrection, à
Pâques.
Quand nous lisons la pièce,
il nous semble qu’elle est tout à fait transparente : les personnages
occupent leur propre place, leur position est évidente grâce à leur sincérité
(par exemple, l’Inquisiteur déclare, sans le cacher, que l’Église lutte contre
l’Homme). Quant à Jeanne, sa manière de parler nous paraît si simple, si
enfantine, que nous ne pouvons pas y deviner une complexité intérieure. C’est
la particularité du langage de Jean Anouilh, remarquée par Pol Vandromme et
notée dans son essai Jean Anouilh :
un auteur et ses personnages d’une si belle façon que je ne peux m’empêcher
de le citer : « Anouilh ne récite pas des répliques [...] il fait
danser les mots [...] Rien que des mots simples qu’on saisit tout de suite, des
mots que l’on éprouve immédiatement, – et puis là-dessus une rumeur qui ranime
à l’oreille la voix perdue des vacances et de la mer »[75].
La complexité y est présente, cachée sous la nécessité de représenter et de comprendre
la pièce comme construction verbale et linéaire, et la scène comme espace plat.
Mais c’est sur cette scène plate et par des mots que l’intonation divine, la
parole divine retentit de la manière la plus sonore dans le chant de
L’Alouette. Les paroles de Jeanne sont si simples (Pol Vandromme souligne que
« la phrase d’Anouilh est faite pour être parlée ») et irrégulières
qu’il n’est pas facile d’y reconnaitre une sobriété et une régularité qui
aboutissent presque à la sentence, à la formule. Elle prononce une phrase
archiconnue et en même temps surhumaine à propos de la nature de l’homme (car
il faut se placer au-dessus de la vie pour comprendre cette vérité) :
« Il a agi deux fois comme un homme, en faisant le mal et en faisant le
bien. Et Dieu l’avait justement créé pour cette contradiction »[76] ;
ou, en globalisant le féminin : « Tu sais, les filles, il ne leur est
jamais rien arrivé, ça a des idées toutes faites, ça tranche de tout et ne sait
rien »[77] ; ou
cette réplique très importante : « Les vrais miracles, ceux qui font
sourire Dieu de plaisir dans le Ciel, ce doit être ceux que les hommes font
tout seuls, avec le courage et l’intelligence qu’Il leur a donnés »[78].
Il ne faut pas oublier que c’est elle qui « fait » (interprète) les
Voix dès le début de la pièce, « bien sûr »[79].
À la fin, en renonçant à l’abjuration, elle regarde comme du dehors la
possibilité qu’elle a de demeurer sur terre, comme si sa voix devenait celle de
Dieu : elle parle de son propre fantôme à la troisième personne :
« Jeanne acceptant tout, Jeanne avec un ventre, Jeanne devenue
gourmande »[80]. C’est un
autre aspect de la vision qui, à mon avis, cherche à montrer l’unité de Jeanne
et de Dieu, l’unité des deux plans, le Tout comprenant la Partie.
Bien sûr, ce fait est
souligné dans le contenu, et plusieurs chercheurs ont voulu n’y voir qu’un seul
plan, qu’un seul niveau – celui de l’Homme sans celui de Dieu. C’est pourquoi
ils affirment la présence dans la pièce d’un esprit nietzschéen. Ici je parle
de la question des miracles intérieurs. D’abord, dans une réplique que je viens
de citer, Jeanne approuve les miracles que Dieu fait faire à l’homme. Autre
aspect : Dieu n’est plus miracle pour Jeanne, car Il ne lui parle
plus : « Mais quand vous vous taisez... c’est quand vous nous faites
le plus confiance »[81].
Dans son essai, Clément Borgal nie l’idée nietzchéenne : « Non qu’il
faille inférer d’un certain nietzchéisme, que tout se passe comme si Dieu était
mort, et la pièce libre pour l’avènement d’un surhomme, le silence temporaire
de Dieu s’effaçant pour donner lieu à la liberté humaine de prendre ses
responsabilités »[82].
Mais à vrai dire, Dieu ne s’écarte pas ; il est présent dans la
responsabilité même de l’héroïne, dans toutes ses actions. Il est silencieux,
parce qu’il est inutile de parler. « Miracle », c’est quand on admire
quelque chose d’étrange (en russe, le mot « miracle » signifie
« chose étrange »). Si Celui Qui fait voir les miracles n’est pas
étranger, les miracles sont inutiles. Le même espace réunit Dieu et son
Incarnation – la partie du monde. Jeanne est très proche de Dieu, elle se cache
dans Ses bras. Paradoxalement, elle est en même temps un être partiel. Et cette
« contradiction », pour laquelle « Dieu. avait justement
créé » l’homme, doit être dépassée... mais nous reviendrons à ce problème
un peu plus tard.
D’abord, il serait
indispensable de jeter un coup d’œil sur le dénouement de la pièce sous
l’aspect du mystère joué par les personnages. Est-il un coup de théâtre ou non
? Est-il inattendu ? Il y a plusieurs opinions. Marguerite Jamois dans son
essai Un Théâtre d’Amour appelle
Anouilh un « humaniste » : il est si plein d’amour pour son
Alouette qu’il n’ose pas la tuer et la sauve du bûcher. André Rombout, dans son
essai sur La Pureté dans le Théâtre de
Jean Anouilh, y trouve plusieurs raisons et parmi elles celles de la
nécessité interne de la pièce et du caractère de l’héroïne : « En
retrouvant la dignité première L’Alouette est redevenue la Jeanne qu’elle a
toujours voulu être : celle qui ferait sacrer le roi à Reims »[83].
L’ensemble est juste mais non le mot « redevenue Jeanne », car il ne
s’agit pas de restauration, mais de transfiguration. C’est plutôt la salvation
métaphysique ou, en termes de mystère, la Résurrection. Ce sont les Pâques
venues après la longue Passion qu’on fête à la fin de la pièce et qui sont le
dénouement attendu et très naturel.
Mais comment comprendre le
sens de la Résurrection ? Comment comprendre les mots : « Vaincre la
mort par la Mort » ? Il existe au moins deux points de vue sur cet événement.
Premièrement, on y voit la
conception partagée par plusieurs philosophes et hommes d’Église, celle qui
voit la Vie triompher de la Mort. Le métropolite Antoni Sourogeski, prêtre très
respecté et vrai chrétien surtout dans ses actes, était de cet avis. Il
insistait sur la réalité de la Résurrection du Christ dans une enveloppe
terrestre, insistait sur la force de ce miracle terrifiant, seul capable de
faire croire les Apôtres et de propager le christianisme. Selon lui, ce miracle
réel souligne le rôle important de l’homme sur la Terre, sa grandeur aux yeux
de Dieu, sa tout-puissance et la confiance extrême de Dieu en Sa créature. Mais
ce miracle, est-il vraiment signe de la confiance ? Pas pour Anouilh.
« Quand vous vous taisez... c’est quand vous nous faites le plus
confiance »[84]. Et puis,
le retour de Jésus dans son enveloppe « partielle » est-il possible,
est-il digne de l’homme ? Jésus n’évite pas la Mort, il la dépasse, il y
plonge, et c’est là où se trouve le secret essentiel de Pâques. Je crois que la
Résurrection n’est pas formelle, n’est pas corporelle, et la salvation n’est
que métaphysique.
C’est exactement cette
deuxième conception qui trouve ses racines dans les rites pré- chrétiens dont
je vais parler. Pour la comprendre il faut reconnaître le rôle symbolique de
Jésus se substituant au monde ou plutôt l’incarnant. Dans le contexte de la
pièce d’Anouilh, c’est Jeanne qui est ce symbole. H. Linke en parle dans son
travail : « La réalité se trouve en même temps sublimée par la
manière dont elle est représentée. Une universalité symbolique se substitue à
la réalité empirique, qui confère à Jeanne elle-même une valeur de
parabole »[85]. Elle n’est
pas sauvée du bûcher, mais elle dépasse la mort comme le Phénix, en dépassant
l’enveloppe « partielle ». C’est une partie vivante qui plonge dans
le Tout-vivant. L’homme et Dieu fusionnent, et c’est la Mort qui garantit cette
unité. Le monde entier est uni ; et quand nous fêtons Pâques, c’est notre
propre Résurrection que nous fêtons, ce Printemps éternel (et non pas cyclique)
qui est venu. C’est le Partiel qui est vaincu ; ce qu’on chante dans la
liturgie byzantine : « Désormais tout est plein de lumière, le ciel,
la terre et même l’enfer »[86].
Voici ce que A. Rombout nous
dit à ce propos : « <elle s’interroge> : "Qu’est-ce
qui va me rester à moi quand je ne serai plus Jeanne", c’est-à-dire
"Jeanne à Reims dans toute sa gloire". Prenant conscience que le
bûcher lui assurera en même temps une survie éternelle en tant que Jeanne
d’Arc, la jeune fille opte pour le martyre »[87].
C’est Jésus Christ dans sa gloire qui « sourit au ciel, comme sur les
images »[88].
Mais, dans la pièce
d’Anouilh, comment se réalise le passage de la Partie au Tout ? Selon Pol
Vandromme, « tout le théâtre de Jean Anouilh est un théâtre de passage, –
d’un monde à un autre, de la comédie à l’absence de comédie »[89].
Ce passage si douloureux, si contradictoire – une tension extrême de la vie –
est le point culminant de L’Alouette
– son renoncement à l’abjuration après de pénibles hésitations. Cette scène
fait penser à la prière de Jésus Christ au Jardin des Oliviers . Peut-être
est-ce le seul moment de toute l’Écriture où celui qui prie ne reçoit pas de
réponse – mais c’est que son sort lui répond en silence. Parmi les chercheurs
il y a ceux qui attribuent à Jeanne la liberté existentielle de faire son
propre choix quand les Voix se taisent. La Prière de Jeanne ouvre la porte à la
Liberté, c’est sûr. Mais quelle liberté ? Ce n’est pas la liberté de faire le
choix, mais plutôt la liberté de suivre son destin, d’être Jeanne d’Arc
jusqu’au bout, de jouer son rôle parfaitement. L’épisode de la prière de Jeanne
évoque pour moi le monologue du personnage lyrique du poème de Boris Pasternak
« Hamlet »[90] :
Я люблю твой
замысел
упрямый
И играть
согласен эту
роль.
Но сейчас
идет другая
драма,
И на этот раз
меня уволь.
Но продуман
распорядок
действий,
И
неотвратим
конец пути…
[J’aime ton projet
obstiné et j’accepte de jouer ce rôle. Mais maintenant un drame différent est
en cours ; cette fois, libère-moi. Mais l’ordre des actions a été
déterminé, et la fin du voyage ne peut pas être évitée...]
La choix même de Jeanne est
prédestiné. C’est une véritable liberté humaine – de suivre Dieu, de suivre son
destin en se dépassant. Il vaut mieux appeler cette liberté HARMONIE, accord
divin et humain, délivrance de l’homme, passage au-delà des frontières – et
c’est là que s’achève la contradiction paradoxale entre « une
Partie » et « le désir d’être le Tout ». Mais c’est uniquement
par la grande Passion que cette liberté nous sera garantie. Même l’Inquisiteur
(qui connait bien le Ciel) le prévoit en répondant à Jeanne qui a été avertie
par ses Voix qu’elle serait « délivrée » : « Tu t’es bien
doutée, n’est-ce pas, de ce que "délivrée" pouvait vouloir dire [...]
La mort,bien sûr, délivre »[91].
Je voudrais citer un très
court poème de la poétesse russe contemporaine Elena Schwartz, tiré de son
cycle Lavinia, religieuse de l’Ordre de
la Circoncision du Cœur. Ce sont
les poèmes « du théâtre » – le procédé préféré de Schwartz étant
d’écrire ses vers « au nom » d’un personnage, de créer une
« mystification évidente ». Mais ce qui est important, c’est que la
sincérité d’un véritable acteur, qui vit la vie des personnages, se cache derrière
ses masques. Le poème « central » du cycle, la Circoncision du Cœur, garde cet esprit du « jeu
sérieux ».
Обрезание
сердца
Значит,
хочешь от
меня
Жертвы
кровавой.
На, возьми –
живую кровь,
Плоть,
любовь и
славу.
Нет, не
крайнюю
плоть -
Даже если б
была – это
мало –
А себя
заколоть
И
швырнуть
Тебе в небо.
Хоть совсем
не голубица –
Захриплю я
голубицей.
Миг еще
пылает Жизнь,
Плещет,
пляшет и
струится.
Думала я –
Ангел
схватит
В миг
последний
лезвие,
Но Тебе
желанна
жертва –
Сердца алое
зерно.
La circoncision du cœur
Ainsi, Tu attends de moi
Un
sacrifice sanglant
Prends
donc mon sang vivant,
Chair,
amour et gloire.
Non
pas ce petit morceau de chair –
Ce
sacrifice serait insuffisant –
C’est
moi-même que j’immolerai
Et
flanquerai dans Ton Ciel.
Bien
que ne sois pas colombe,
Je
râlerai comme une colombe.
Pour
un instant encore ma vie s`enflamme,
Danse,
coule et éclabousse
J`attendais
que l`Ange écartât
Au
dernier moment ma lame,
Mais
Tu veux mon sacrifice –
Ce
noyau vermeil de l’âme.[92]
Vous souvenez-vous ? À la
fin du film Les Heures, d’après le
roman de Michael Cunningham, il y a cette phrase : « Il faut accepter
la vie, l’aimer et y renoncer ».
Peut-être, peut-on la
comprendre ainsi : il faut être Homme, jouer son Destin et le dépasser
pour devenir le Tout.
Jeanne au
bûcher, oratorio de Honegger et de
Paul Claudel :
destinée scénique et
critique musicale en Russie
Conservatoire de
Saint-Pétersbourg
Le sujet de ma communication
est indiqué dans le programme sous le titre « la représentation de
l’Oratorio d’Arthur Honegger, Jeanne au
bûcher ». Mais juger d’une histoire de presque soixante-dix ans de
représentations de ce chef d’œuvre de Honegger et de Claudel, depuis la Jeanne
d’Arc d’Ida Rubinstein jusqu’à celle d’Isabelle Huppert, serait pour le moins
naïf, particulièrement venant de moi, un musicien russe en terre française.
Autre chose est de suivre le destin de cette œuvre dans ma patrie, l’Union
soviétique et la Russie d’aujourd’hui, en outre, tant dans sa vie particulière
que dans son reflet dans le miroir de la critique musicale russe. Ce qui
présente un intérêt particulier également parce que l’idée de la création de
cette œuvre appartient à la grande danseuse et actrice dramatique russe Ida
Rubinstein, qui en 1909 vivait à Paris et pendant de nombreuses années rêva
d’incarner sur la scène le personnage de la Pucelle d’Orléans.
A ce sujet rappelons d’abord
les principales étapes de l’histoire de la création de l’oratorio. En 1934, un
spectacle d’étudiants à la Sorbonne, « Le jeu d’Adam et Ève » que vit
Ida Rubinstein fait naître chez elle l’idée d’un mystère poético-musical sur
Jeanne d’Arc. Elle fait la connaissance du compositeur Arthur Honegger, à qui
dès les années 20 elle avait commandé à plusieurs reprises de la musique pour
des spectacles auxquels elle participait, et du célèbre poète et dramaturge
Paul Claudel. Elle leur propose de réaliser son projet. Au début Claudel avait
des doutes (qu’est-ce qu’un artiste pouvait dire de neuf sur cette histoire qui
appartenait à l’anthologie ? N’était-il pas sacrilège d’oser traiter soi-même
le personnage de la sainte martyre ?) mais la vision de Jeanne sur le bûcher
lui apparaissant avec ses mains liées en forme de croix emporta sa
décision : le poème de Claudel Jeanne
au bûcher fut terminé le 9 décembre 1934 et la partition de Honegger le 30
août 1935.
Après ces précisions
historiques indispensables tournons-nous vers notre sujet principal. Les
premières mentions de Jeanne dans la
presse soviétique apparurent après la guerre dans le journal L’Art soviétique. Si en 1946 on ne
citait que parcimonieusement la première de l’opéra à Bruxelles, un an après
nous trouvons déjà un premier écho de cette œuvre dans la critique soviétique.
Dans la Lettre de Vienne du 30 juin
le musicologue Igor Belza, commentant le programme du premier festival
international, organisé par la Konzerthausgesellschaft, remarque en
passant : « L’Oratorio a été écrit par Honegger il y a longtemps et
cette combinaison pathologique de la mystique médiévale avec le jazz
(souligné par moi) ne mérite pas qu’on en parle ». Cette appréciation est
très remarquable et caractéristique de la critique d’art soviétique de l’époque
de la « guerre froide ». On lui fait grief de deux péchés, presque
les plus terribles pour la critique musicale nationale de ces années-là :
le mysticisme religieux et le « jazz capitaliste » – « la
musique des gros » comme l’appelait l’écrivain prolétarien Maxime Gorki.
Mais si les reproches à propos de l’influence de jazz sont, deux décennies plus
tard, déjà dépassés, l’aspect mystico-religieux de l’oratorio continuera
invariablement à suivre cette œuvre dans la critique soviétique.
Depuis les années 50, le ton
abrupt qui s’exprimait à l’endroit de la musique occidentale contemporaine
commençait à s’adoucir. Par ailleurs les échappées de lumière qu’on voyait
traverser, difficilement, le « rideau de fer » étaient encore trop
faibles pour que même les professionnels pussent être suffisamment informés sur
la situation de la vie culturelle dans les pays capitalistes. Ainsi, en 1956,
le compositeur soviétique Iouri Kraïn dans son essai tout à fait positif – une
nécrologie de Honegger – déplore que Jeanne
d’Arc au bûcher, l’une des plus brillantes de ses
œuvres, selon l’avis général, fût encore inconnue en Union soviétique :
« Nous espérons découvrir cette œuvre à laquelle l’auteur, selon sa propre
expression, a voulu donner "grande allure", capable de séduire un
auditoire de masse ».
Des changements essentiels
dans la vie idéologique de l’URSS se produisent à partir des années 60, période
qu’on appelée le « dégel khrouchtchévien ». Avec la chute du
« rideau de fer » commença une période de contacts culturels avec
l’Occident, et dans notre pays on vit se déverser un flot de livres, de films,
de productions musicales, inconnus ou interdits précédemment, et cela ne
pouvait pas ne pas avoir de retentissement sur la destinée en Union soviétique
de l’œuvre que nous étudions. En 1963 est publiée la traduction du livre de
Honegger Je suis compositeur (1951), suivie quelque temps après,
également d’autres traductions d’œuvres françaises de musicologie, où le
lecteur pouvait puiser beaucoup d’informations sur la création de Honegger et
en particulier sur Jeanne au bûcher.
Commencent à paraître
également des études nationales qui, dans telle ou telle perspective, à tel ou
tel niveau, s’intéressent à l’œuvre de Honegger-Claudel. En 1964 paraissent
deux études consacrées à la musique occidentale contemporaine : l’une se
situe sur un plan social et culturel et se compose de courts essais sur les
compositeurs de l’Europe occidentale du milieu du XXe siècle, dans
l’autre, plus spécialisée, l’auteur donne un aperçu de l’art musical français
des six décennies du XXe siècle. Dans ces livres, pour la première
fois, est donnée en russe une analyse de Jeanne
au bûcher (rapide chez Leontieva, détaillée, avec des exemples tirés de la
partition, chez Schneierson). Enfin en 1967 est publiée la première monographie
nationale sur Honegger, dans laquelle la plus célèbre œuvre du compositeur est
étudiée et, naturellement, de façon encore plus développée.
C’est également à cette
époque qu’on commence à donner en URSS la version concert de l’oratorio. Il est
remarquable que la première soviétique ait été précédée du triomphe de Jeanne au festival international de
musique, « Printemps de Prague », de 1964. Dans ces années-là c’est
justement lors de ce festival, qui avait la réputation de modernisme et de
sympathies pro-occidentales, que beaucoup d’œuvres inconnues dans les pays
socialistes connaissent leur premier succès avant d’accéder à la scène
soviétique. La première exécution de Jeanne
au bûcher en URSS a lieu le 28
mai 1966 à Moscou, dans la salle de concert P.I.Tchaïkovski, avec pour
exécutants, les musiciens de l’Orchestre symphonique d’État de l’Union
soviétique (chef d’orchestre : E. Svetlanov), le Chœur académique d’État
de l’Union soviétique, le chœur d’enfants du Conservatoire de chant (directeur
artistique : A.Svechnikov), les artistes des théâtres dramatiques de
Moscou, les solistes de la Philharmonie de Moscou, l’ensemble des artistes de
ballet du Bolchoï. Le rôle de Jeanne était tenu par Galina Kiriouchina, du
Petit théâtre dramatique (le Maly). Une telle affiche était très parlante pour
le mélomane russe : la première de l’œuvre occidentale fut donnée dans la
grande salle de concert de la capitale, à son exécution participaient le plus grand
orchestre d’État sous la direction du chef le plus prestigieux du pays, les
plus grands ensembles choraux sous la direction du chef de chœur le plus
prestigieux du pays, les artistes de ballet du plus grand « théâtre de
musique » du pays. Tout cela devait prouver la reconnaissance officielle
de l’œuvre par les leaders de l’idéologie soviétique. Nous parlerons plus tard
des raisons qui vaient probablement conduit à une telle reconnaissance, mais
pour l’instant disons encore quelques mots de la première. Comme l’ont remarqué
les comptes rendus, il s’agissait de la version concert. Au centre de la scène
se trouvait Jeanne, les mains enchaînées, autour étaient disposés l’orchestre
et le chœur, les chanteurs, les acteurs dramatiques.
Après la première de Moscou,
l’oratorio de Honegger-Claudel apparaît plusieurs fois dans le répertoire des
salles de concerts de différentes villes d’Union soviétique : ainsi, à la
fin des années 60-début des années 70, on l’entendit à Gorki (chef
d’orchestre : I.Goussann), dans les capitales des républiques, Riga,
Vilnius, Minsk. Pour la dernière représentation qui eut lieu en 1971, notons la
curieuse remarque d’un critique : « L’héroïne n’était plus Jeanne
d’Arc [...] mais l’idée, l’idée de la Patrie, si chère aux auditeurs
soviétiques, qui savent par leur propre expérience historique qu’» il n’y
a pas de plus grand amour que de donner la vie pour ceux qu’on aime » (ce
sont, on le sait, les derniers mots de l’oratorio). Cette justification
patriotique de l’œuvre, comme nous le verrons, passe au premier plan dans les
appréciations des musicologues soviétiques.
La première représentation
en URSS de Jeanne au bûcher au
théâtre eut lieu en 1974 à Leningrad, dans la grande salle de concert Octobre.
C’était déjà un spectacle en costumes et avec décors, bien que ce fût dans une
salle de concert. Voici, sur cette représentation, la remarque d’un
critique : « La frêle figure sur le bûcher, les immenses regards
brûlants, l’incompréhension, comment ces gens qu’elle a tant aimés, peuvent-ils
vouloir la brûler vive ? »
Dans les années 70 on
poursuit en URSS les études sur l’oratorio. En 1971 paraissent deux articles
théoriques dont l’un est la première étude en russe consacrée spécialement à
cette œuvre et l’autre, écrit par l’auteur de la monographie sur Honegger,
analyse Jeanne parmi d’autres
oratorios et cantates du XXe siècle du point de vue des
caractéristiques du genre. Des aspects isolés de l’oratorio sont abordés aussi
dans différents articles sous la signature de l’un des patriarches de la science
musicale soviétique, M.Drouskine, qui furent réunis en recueil en 1973. Comme
nous le voyons, dans les années 70, la problématique de l’œuvre est analysée
déjà suffisamment en détail, au niveau théorique et scientifique.
La partie que consacre à Jeanne l’article de G.Philenko dans ses
études sur la musique du XXe siècle, publiées en 1984, peut
constituer une synthèse originale des études des spécialistes dans ce domaine.
C’était l’époque où le dégel de Khrouchtchev s’était depuis longtemps
transformé en une période de lutte idéologique féroce engagée contre l’art
occidental. D’autant plus étonnants paraissent, d’une part, le fait même de la
parution de ce livre qui analyse avec une parfaite objectivité l’œuvre de toute
une série de compositeurs occidentaux qui ne s’inscrivaient pas dans la ligne
de l’esthétique du réalisme socialiste (comme Schoenberg, Berg, Webern),
d’autre part, toute une série d’idées exprimées en particulier sur l’oratorio
de Honegger.
Essayons maintenant de faire
le bilan des principales thèses de la critique musicale soviétique, que l’on
trouve plus ou moins dans presque toutes les études qui traitent de cette
œuvre. Commençons par celles qui, selon l’opinion des chercheurs, devaient être
positives.
Caractère
démocratique
Ce caractère attribué à la Jeanne de Honegger est étudiée sous des
aspects différents. D’abord, du point de vue de l’orientation du
compositeur : « La Musique [...] doit être adressée aux masses [...]
doit être directe, simple, faire grand effet ; le peuple se fiche des
subtilités techniques. C’est tout cela que j’ai essayé de réaliser dans Jeanne ».
Deuxièmement, au témoignage
de la critique française, le compositeur a réussi à mener à bien ce projet et à
séduire par sa musique l’homme de la rue : « Vous souvenez-vous de la
première orléanaise de votre Jeanne d’Arc ? demande le critique Bernard Gavoty
à l’auteur de l’oratorio / Il y avait peu de spécialistes : la plus grande
partie du public était composée d’auditeurs que personne ne connaissait [...]
Des centaines d’Orléanais avaient peine à retenir leurs larmes. Ils ne se
sentaient plus comme le public d’une salle de concert, mais comme la foule de
Rouennais qui se pressèrent un jour autour du bûcher et fixaient leurs yeux sur
sainte Jeanne [...] »
Un tel caractère
démocratique, les critiques soviétiques le rattachaient au rôle actif que joua
Honegger dans la fédération populaire de la musique qui avait fait partie des
organisations antifascistes du Front populaire. Ici l’esprit démocratique
s’allie avec l’esprit révolutionnaire, et l’orientation de l’oratorio vers
« le plein air » est une sorte de prolongement des traditions des
« spectacles des fêtes de la Révolution française ».
Caractère
national
Il découle directement du
caractère précédent, et trouve son reflet déjà dans la dramaturgie et dans la
musique de l’œuvre. Les critiques soviétiques soulignaient ceci :
« Jeanne et son peuple, ce sont les deux figures principales, dominantes
de l’oratorio », « Toutes deux elles ne font qu’un, inséparables
l’une de l’autre [...] C’est en cela que réside le caractère populaire de
l’œuvre, son grand retentissement social ». Quelques spécialistes
parlaient du caractère ambigu des rapports du peuple et de Jeanne (tantôt il
l’appelle « sorcière », il exige sa mort, tantôt il compatit avec
elle), mais la majorité voyait en cela non pas ambiguïté mais un grand axe
dramaturgique de métamorphose de la foule anonyme en peuple (chœur :
« Jeanne tu n’es pas seule » dans la scène finale).
Et dans le matériau musical
on distingue des bases nationales : « Les leitmotivs les plus
importants de l’œuvre sont d’origine folklorique. On note avec intérêt que les
musicologues français parlent de création d’un folklore par Claudel et
Honegger « non par voie d’imitation de vieilles chansons françaises »,
mais par une conception intuitive d’une poétique populaire. Au contraire, les
auteurs soviétiques insistent sur l’authenticité du folklore français chez
Honegger, non seulement dans le célèbre Trimazô que chante Jeanne (c’est en
fait une vieille chanson lorraine : « Le joli mois de mai »),
dans lequel ils voient la réalisation de « l’union finale de l’héroïne et
du peuple », mais aussi dans les « échos d’autres chansons populaires
françaises (« le carillon de Laon, Heurtebise »).
Il est évident que ce sont
justement ces qualités (caractère démocratique et populaire) associées aux
déclarations sur l’orientation réaliste de l’œuvre, qui devaient assurer à Jeanne
au bûcher la reconnaissance idéologique officielle que nous
évoquions précédemment.
Mais qu’en est-il de
l’aspect religieux de l’oratorio ? C’est que même à l’époque du
« dégel », l’idéologie soviétique ne transigeait pas sur ce qu’on
appelait « le cléricalisme réactionnaire ». En 1964, le musicologue
soviétique K.Rozenschild écrivait : « Le cléricalisme [...] joue sur
l’imagination des artistes du monde bourgeois, sur leur tendances à poétiser en
esthètes les croyances et les figures anciennes, sur leur fréquent
apolitisme » Dans l’article cité, entre autres, on s’intéresse
particulièrement aux éléments religieux dans la vision du monde et la création
de Honegger, en outre l’auteur conseille de ne pas s’abandonner à l’illusion
qui ferait croire que les axes civique, humaniste et religieux de la création
du grand artiste et musicien de notre époque pouvaient se développer, sans
soulever entre eux un conflit entre l’idéologie et l’esthétique. Il est
intéressant de chercher par quels moyens les critiques soviétiques essayaient
de traiter cet aspect de l’œuvre pour laisser Honegger « dans son camp »,
de « ce » côté de la barrière idéologique.
D’abord, dans les
explications (ou les justifications), il fallait que le compositeur choisît le
genre même, le mystère religieux. Caractérisant ce genre, les spécialistes
soviétiques de Jeanne essayaient de faire passer au premier plan des
traits comme l’appartenance au théâtre de masse, le caractère « de
foire », la parenté avec les fêtes révolutionnaires de la Révolution de
89. L.Rappoport parle des « traits réalistes » du mystère, tandis que
K.Droumeva évite entièrement le mot « religion », définissant le
mystère comme une « forme démocratique nationale du théâtre
médiéval ». Cependant les caractères les plus importants du mystère comme
le contenu hautement spirituel, l’aspect mythologique du sujet, le dualisme de
la forme qui réunit en soi mystique et réalisme du quotidien (et tous ces
traits existent dans l’oratorio de Honegger-Claudel), restent entre
parenthèses.
Deuxièmement tous les motifs
mystico-religieux (en particulier, le doux apaisement du finale) étaient
expliqués comme des interprétations de « spécialistes bourgeois »,
démentis par le caractère folklorique de la musique, par exemple :
« Le motif des cloches (ou « de la foi ») a une couleur
typiquement populaire (et non mystique) »
Troisièmement, la scène du
jugement est traitée de façon presque unanime comme « la satire cruelle de
la procédure des tribunaux de l’Église », l’« infamie des
prêtres-inquisiteurs » et la parodie des textes sacrés etc. Il n’y a que
G.Philenko pour exprimer un jugement inattendu sur les tentatives de
réhabilitation du rôle honteux que joua le tribunal d’Église à l’égard
Jeanne : « En réalité peut-on accuser l’Église d’un jugement injuste
si ceux qui l’ont jugée sont un verrat : le juge ; un âne : le
secrétaire ; des moutons : les assesseurs jurés.
Et enfin, l’important. Un
des arguments essentiels des spécialistes soviétiques pour soutenir Honegger
fut l’opposition constante de sa musique avec le poème de Claudel. Sur ce sujet
« Honegger-Claudel », arrêtons-nous un moment pour quelques détails.
On sait quelle influence
Claudel exerça sur Honegger, quel rôle celui-ci lui reconnaissait dans la
création de l’oratorio : « L’apport de Claudel dans cette œuvre fut
tellement grand que j’ai des raisons de me considérer non pas tant comme
l’auteur principal que comme le simple collaborateur de Claudel dans sa
création ». Beaucoup de musiciens français partagent ce point de vue
(Hélène Jourdan-Morhange : « Honegger, suivant la moindre flexion du
texte, lui obéit avec une rare soumission ») et parlent de pleine fusion
de la musique et du texte. Au contraire, les auteurs soviétiques les séparent
sur le plan des idées : « la musique introduit ses correctifs et ses
accents dans le contenu de l’oratorio, grâce à quoi la conception religieuse de
Claudel apparaît objectivement mêlée de motifs socialement accusateurs et
patriotiques, exprimés clairement dans les figures musicales ». Et si dans
les années 60 les critiques se limitaient à des jugements généraux sur le
traitement claudélien du sujet « à partir d’une position de mysticisme
religieux et de symbolisme », parlant de « brouillard
mystique », d’« excès de verbosité » de son poème, dans les
années 80 en revanche les reproches étaient concrétisés : « L’idée de
base de Claudel, c’est la métamorphose, par un martyre volontaire, de l’héroïne
populaire en sainte catholique ; Honegger préfère la jeune paysanne
illettrée de Domremy ». « Le dramaturge avait besoin non d’une
guerrière mais d’une martyre, d’une victime ». En outre certains
montraient l’influence bénéfique de Honegger sur Claudel et la dissolution du
mysticisme du second dans la musique du premier, d’autres au contraire,
trouvaient dans la musique de l’oratorio le reflet de l’influence mauvaise du
poète : « À côté d’épisodes magnifiques [...] il y a, d’un point de
vue musical, des endroits ternes, privés d’émotion spirituelle, formels ».
En un mot, dans les
interprétations des auteurs de notre pays, Claudel se présentait comme une
sorte de « mauvais génie », entraînant Honegger sur une voie
trompeuse : « Dans la mesure où s’est renforcée l’influence exercée
sur lui par Paul Claudel, dont il surestimait sans mesure le rôle – il
l’appelait le poète le plus puissant de notre époque –, Honegger voulut écouter
à nouveau le motif religieux, latent depuis ses jeunes années ». Pour être
juste il faut dire qu’en France tous n’étaient pas sensibles à l’unité
harmonieuse de la parole et de la musique dans l’oratorio et certains la
mettaient en doute. Ainsi le rival d’Honegger au groupe des Six, le grand
compositeur Francis Poulenc, remarquait « Je pense que l’association avec
Claudel ne lui a pas réussi [...] disons-le franchement : Jeanne au bûcher doit son succès à
Honegger et non à Claudel ».
Certes la presse nationale
ne s’intéressait pas seulement aux questions idéologiques que posaient
l’oratorio. On examinait en détail les aspects qui concernaient le genre de
l’œuvre (problème de l’influence des autres genres musicaux – opéras,
symphonies ; celle d’autres domaines de l’art – cinéma, théâtre, et même,
dans ses orientations particulières, celle du théâtre brechtien, c’est-à-dire
l’idée de la synthèses des arts), le traitement des principaux personnages (non
seulement Jeanne mais aussi Dominique), on dressait des parallèles avec la
musique russe, mais habituellement tous ces sujets académiques se trouvaient
dans l’ombre des questions que soulevait la signification idéologique.
Pour conclure cette
communication, revenons à l’histoire de la version en concert de l’oratorio
dans mon pays. La dernière mise en scène en Union soviétique remonte à 1985 et
fut donnée à Moscou. Dix-huit ans après la première on retrouvait dans le rôle
de Jeanne G.Kirukhina. Ce fut une exécution en concert qui néanmoins fut
accueillie comme un spectacle fascinant. Il est significatif que dans les
comptes rendus de cette représentation on ne trouve pas une seule allusion à
l’idéologie.
Après la chute de l’URSS,
l’oratorio de Honegger-Claudel ne fut pendant longtemps donné nulle part et ce
n’est qu’en 2000 que se produisit un événement remarquable : pour la
première fois dans la Russie post-soviétique et pour la première fois sur une
scène d’opéra russe eut lieu la représentation de Jeanne au bûcher. Le Théâtre académique d’opéra et de ballet Glinka
de Tcheliabinsk réalisa une représentation scénique véritable avec mouvement,
scénographie (l’artiste est L.Rochko, qui avait déjà travaillé auparavant sur
le personnage de Jeanne au théâtre de marionnettes), épisodes de ballets. Ce
n’est pas un hasard si on s’adressa pour monter le spectacle au régisseur du
Théâtre d’art dramatique N.Orlov. La première eut lieu dans le cadre du premier
festival international d’art de l’opéra, organisé par la célèbre cantatrice
russe Irina Arkhipova.
Ainsi au XXIe
siècle commençait pour le chef d’œuvre français consacré à Jeanne d’Arc une
nouvelle vie en opéra. Pour ce qui est de l’idée qu’on a actuellement en Russie
de la musique de Honegger, un critique parle aujourd’hui de « la rumeur
transparente des cieux qui se reflète dans chaque œuvre du grand compositeur
français de confession luthérienne ».
Prier
15 jours avec Jeanne d’Arc
Lyon
Pourquoi prier 15 jours avec
Jeanne d’Arc, alors que la collection des éditions « Nouvelle Cité »
présente des grands maîtres spirituels, connus par leurs écrits ?
Jeanne n’est qu’une bergère illettrée, elle n’a donc rien pu écrire et son aventure a été de courte durée : elle débute alors qu’elle atteint juste 13 ans pour finir dans les flammes à 19 ans.
En quoi peut-on voir en elle
un maître spirituel ?
Non pas dans l’imagerie que l’on a pu donner d’elle et ce, dans toutes
les cultures : elle est la femme la plus connue au monde ;
Non pas dans l’héroïne nationale ou patriote qui fascinait hier aussi
bien au Japon qu’en Union soviétique ;
Non pas dans les reproductions que l’on a données d’elle : aucune
ne lui ressemble vraiment ;
Non pas dans ce qu’elle écrit puisque – je l’ai dit – elle est
illettrée ;
Mais dans sa vie tout simplement et dans le choix d’écouter, dans
l’instant présent, le message qui lui parvient ;
Mais dans l’action qui prend sa source dans l’écoute de ses voix
intériorisées, reconnues comme venant de Dieu et reçues dans une foi pleinement
libre ; même l’Église, un temps fourvoyée, ne parvient à lui extorquer
cette extraordinaire soif de liberté ;
Mais encore dans une confiance en Celui qui n’est pas une vérité que
l’on possède, mais plus « une question qui nous précède » ; une
confiance en « Celui dont l’amitié peut faire le but de toute une
vie » (Guy-Marie Riobé) ;
Mais enfin, une aventure, celle de la prière, totalement immergée dans
une vie, elle-même plongée dans cette seconde naissance, celle d’une baptisée
découvrant qu’aimée de Dieu en toute circonstance elle peut conformer sa propre
volonté à celle du « Maître de l’impossible » (Charles de Foucauld).
En ce sens qui surpasse tous les écrits les plus élaborés et convaincants, Jeanne est un maître spirituel et non pas une illuminée ou une guerrière telle que la reproduisent tant d’images.
Tour à tour, on la trouve
convaincue, tannante, insoumise, surmontant maints interrogatoires ;
Baudricourt à Vaucouleurs, Charles de Valois reconnu à Chinon, au tribunal de
Poitiers où on vérifie qu’elle n’est pas une sorcière, le vieux Raoul de
Gaucourt qui gouverne la place d’Orléans, les Anglais et autres détenteurs qui
l’insultent jusque dans sa geôle, les clercs du tribunal de Rouen, Cauchon qui,
contrairement aux idées reçues, entreprend tout – mais en vain – pour lui
éviter le supplice du feu.
On la trouve encore pleine
d’énergie pour bouter l’ennemi hors du royaume, remplie d’humour et d’esprit
dans les réponses aux questions des clercs du tribunal de Rouen.
On la trouve encore sensible
à pleurer sur le sort du chef anglais Glasdale, périssant au combat, ou de rage
à l’écoute de l’inique sentence qui la condamne au feu…
Mais il y a un point
culminant dans sa prière : l’instant de son martyre, ou – le calme
intérieur recouvré, ses voix l’ayant avertie : « ne te chailles
(soucies) de ton martyre » -elle crie à six reprises
« Jésus » avant d’être étouffée dans les flammes.
Arrêtons-nous sur cet
instant d’une densité incommensurable, exceptionnelle.
Le Porche Association des Amis de Jeanne d’Arc et de
Charles Péguy 17 bis, rue des
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La
mise en page est réalisée par Claude Foucher. La couverture a été dessinée par Joseph
Meyer.
ISSN
1291-8032
[1] Les réflexions qu’il nous livrait alors contribuèrent à l’un de ses derniers livres : son recueil d’articles Sur la traduction, paru chez Bayard en janvier 2004.
[2] Dans cette communication, la mention (695) par exemple, sans autre indication, précise la page et renvoie au texte des Œuvres poétiques complètes de Péguy (« Pléiade », Gallimard, 1975) et la mention (III 1307) renvoie au tome III, page 1307 des Œuvres en prose complètes (« Pléiade », Gallimard, 1987-1992).
[3]
Citons, entre autres, Albert Béguin, La
Prière de Péguy, La Baconnière, 1944 ; Emmanuel Mounier, Marcel Péguy
et Georges Izard, La Pensée de Charles
Péguy, Le Roseau d’Or, Paris, 1931 (spécialement la troisième partie
consacrée à la pensée religieuse).
[4]
Pie Duployé, La Religion de Péguy,
Klincksieck, 1965, Strasbourg, p. 183-184.
[5] Ch. Péguy, Un nouveau théologien, M. Fernand Laudet,
III 180.
[6]
Romain Rolland, Péguy, Albin Michel,
1944, vol. II, p. 211. Pie Duployé, op. cit., p. 121.
[7]
Simone Fraisse, Péguy et le Moyen Âge,
Champion, 1978, p. 98.
[8] Op. cit., p. 123.
[9]
Op. cit.
[10]
Ch. Péguy, Un nouveau théologien, M.
Fernand Laudet, III 180.
[11]
Ch. Péguy, Deuxième élégie XXX, II 417.
[12]
Ch. Péguy, Le mystère de la charité de Jeanne d'Arc, Œuvres poétiques
complètes, Pléiade, p. 388
[13]
Ch. Péguy, Ève, C, p. 1041.
[14]
Ch. Péguy, Le mystère de la charité de
Jeanne d’Arc, p. 447.
[15] Ibid., p. 507.
[16] Ibid., p. 519.
[17] Ibid., p. 489.
[18] Ibid., p. 524.
[19]
V, 130, Sermons sur le cantique des cantiques, sermon XXV.
[20]
VI, 41-42, Traité de la maison intérieure, § XXXVI.
[21]
VI, 35, Traité de la maison intérieure, § XXIX.
[22]
VI, 30, Traité de la maison intérieure, § XXV.
[23]
V, 393, De la nature et de la dignité de l’amour, § I. Saint Bernard
donne également une précision sur le côté gauche où est placé le cœur, III,
139.
[24]
Ce qui fait dire à saint Bernard que nous possédons rarement tout notre cœur,
VI, 127.
[25]
VI, 51, Autre traité de la conscience, § I.
[26]
Le cœur humain est une forteresse VI, 534, Sermon pour l’Assomption.
[27]
V, 522, Sur la connaissance de la condition humaine, § VII, « De la
garde du cœur et du zèle pour la prière ».
[28]
Il faut purifier cet œil, II, 236, Sermon sur la conversion, §
XVII, : « On doit purifier sans relâche les yeux de son âme pour pouvoir
jouir de la vue de Dieu ».
[29]
Le cœur pur V, 499, Épître sur la vie contemplative, § III.
[30]
III, 560, Sermons divers, seizième sermon.
[31]
II, 197, Des mœurs et du devoir des évêques, § III.
[32]
Il faut purifier son cœur pour voir Dieu V, 374, 377, et cela par la confession
et une prière assidue V, 522.
[33]
VI, 8, Traité de la maison intérieure.
[34]
On peut véritablement parler de corruption du cœur V, 393. Un cœur corrompu ne
peut plus être sincère.
[35]
Comme l’indique saint Bernard : « Malheurs du cœur adonné aux vanités du
monde », V, 507.
[36]
VI, 40, Traité de la maison intérieure, § XXXIV.
[37]
III, 165.
[38]
III, 626, Sermons divers, trente-sixième sermon, « sur l’élévation et
sur la bassesse du cœur ».
[39]
III, 550, Sermons divers, douzième sermon.
[40]
Cultiver toujours la pureté du cœur, VII, 168, Huit
points pour arriver à la perfection, : « Quatrièmement vous devez en
tout temps cultivez la pureté du cœur […] ».
[41]
III, 261, Quatrième sermon pour le jour de l’Ascension.
[42]
III, 615, Sermons divers, trente-troisième sermon.
[43]
« Les larmes indiquent la blessure du cœur », V, 160, L’abbé Gillebert.
[44]
La vanité dans les vêtements dénote la vanité du cœur II, 303.
[45]
III, 97, Second sermon pour le premier jour du carême.
[46]
Ibid.
[47]
II, 110, De la considération, § II.
[48]
Saint Bernard évoque ce recueillement du cœur errant : VI, 12, Traité
de la maison intérieure : « Des diverses parties du monde où
le cœur vagabond et profond est retenu ou vainement occupé, qu’il revienne vers
lui, qu’il se discute lui-même, et s’il trouve une faute en son intérieur,
qu’il craigne un châtiment. […] Il possède un noble royaume celui qui est
maître de son cœur. Il ne règne pas celui qui est asservi dans son cœur à
l’esclavage des vices […]. Celui-là seul règne qui ayant soumis l’empire de son
cœur, règle, selon les lois de la raison, tous ses mouvements intérieurs et
extérieurs ».
[49]
II, 109, De la considération, § II : « Comment l’habitude introduit
des usages répréhensibles et conduit à l’endurcissement du cœu ».
[50]
III, 267.
[51]
II, 270, Du précepte et de la dispense, § XIV.
[52]
Trad. Paul Petit, Gallimard, 1942, « Introduction spirituelle », p. 159.
[53]
Si l’on s’en réfère au manuscrit d’origine, le terme allemand qu’il utilise est
sich aufopfern.
[54] Ibid., p. 161.
[55] Ibid.
[56] Ibid.
[57] Ibid., p. 159.
[58] Ibid.
[59]
Ibid., p. 161.
[60]
Ibid., p. 160.
[61]
Ibid., p. 160.
[62]
« Ainsi donc d’une façon toute à fait générale : quand je ne veux rien
pour moi, Dieu veut à ma place. », ibid., p. 159.
[63] Ibid. p. 160.
[64] Ibid.
[65] Ibid. p. 161.
[66] Ibid. p. 162.
[67]
« Les gens qui cherchent la paix dans les choses extérieures : dans les
lieux et dans les modalités, par les hommes ou par les choses, par l’absence de
logis, la pauvreté et la bassesse de condition – quelque bonne apparence que
cela puisse avoir, tout cela n’est pourtant rien et ne donne pas la paix !
» (ibid., p. 161).
[68] Clément Borgal,. Anouilh, la peine de vivre, Éd. du Centurion, 1966, p.133.
[69] Jean Anouilh, L`Alouette, La Table ronde, 1953, p. 214.
[70] Ibid., p. 11.
[71]
Hans-Jürgen Linke, L`espace et le temps. Les critiques de notre temps et
Anouilh, 1977, p. 46.
[72] Jean Anouilh, op. cit., p. 41.
[73] Pol Vandromme, Un auteur et ses personnages. Essai suivi d`un recueil de textes critiques de Jean Anouilh, La Table ronde, 1965, p. 76.
[74] Hans-Jürgen Linke, op. cit., p.
46.
[75] Pol Vandromme, op. cit., p. 13.
[76] Jean Anouilh, op. cit., p. 146
[77] Ibid., p. 164
[78] Ibid., p. 144
[79] Ibid., p. 13
[80] Ibid., p. 215
[81] Ibid., p. 216
[82] Clément Borgal, op. cit., p. 138.
[83] André Rombout, La pureté dans le théâtre de Jean Anouilh. Amour et bonheur, ou l`anarchisme réactionnaire, Amsterdam, Presses universitaires de Hollande, 1975, p. 188.
[84] Jean Anouilh, op. cit.
[85] Hans-Jürgen Linke, op. cit., p.
49.
[86] Olivier Clément, Les visionnaires : Essai sui le dépassement du nihilisme, Desclée de Brouwer, 1986, p. 12.
[87] André Rombout, op. cit., p. 181.
[88] Jean Anouilh, op. cit., p. 228.
[89] Pol Vandromme, op. cit., p. 21.
[90] Boris Pasternak, Le Docteur Jivago, Moscou, Sovremennenaïa Rossiya, 1986, p. 604 (en russe).
[91] Op. cit.,
p. 159.
[92]
Шварц,
Елена. Стихотворения
и поэмы . - СПб.:
ИНАПРЕСС, 1999. С.398-399. Elena Schwartz,Vers
et poèmes, Saint-pétersbourg, Inapress, 1999, p.398-399 (en russe)