4.
Charles
PÉguy, un intellectuel « anti-intellectuel »
E. Leguenkova, T.
Taïmanova
Université des Sciences humaines et
Sociales de Saint-Pétersbourg
Le mot français « intellectuel » se traduit
habituellement en russe par le terme « intelliguent » — traduction
imprécise à plus d’un titre. Il convient de distinguer entre ce que l’on appelle
intellectuel et « membre de l’intelligentsia ». La fin du xxe siècle voit en France
apparaître une nouvelle classe sinon à part, du moins quelque peu différente des
autres : la classe des intellectuels. C’est Clemenceau qui la baptisa de ce
nom, lorsqu’il appela la protestation élevée par un grand nombre de savants, de
journalistes, d’écrivains, de médecins, d’étudiants et de professeurs contre la
violation des règles judiciaires constatée dans l’affaire Dreyfus, un
« Manifeste des intellectuels ». Parmi les signataires de ce manifeste
figurait Péguy. Pourtant, jamais Péguy ne se rangea au nombre des intellectuels.
Bien plus : une large part de son œuvre de publiciste est consacrée à une
véritable polémique contre cette classe. Voici ce qu’il écrit à ce sujet :
« Je ne suis nullement
l’intellectuel qui descend et condescend au peuple. Je suis peuple[1]. »
Péguy fait grief aux intellectuels, entre autres, de leur abstraction, de leur
ignorance et de leur incompréhension, de leur carriérisme, et — point principal
— de leur autoritarisme. Accusant les universitaires d’avoir trahi les idéaux
qu’ils déclarent suivre par souci de véridicité, Péguy affirme ni plus ni moins
que l’Université est corrompue par le pouvoir et l’argent. Constatant que dans
la société règne une barbarie assez primitive, Péguy relie dans son diagnostic
ce triomphe des barbares à l’avènement, en politique, de ceux qu’il nomme
« le parti intellectuel ». Le monde où ces gens évoluent, il l’appelle
le « monde moderne ».
« Le
monde qui fait le malin, le monde des intelligents, des avancés, de ceux qui
savent, de ceux à qui on n’en remontre pas […]. C’est-à-dire : le monde de
ceux qui ne croient à rien, même pas à l’athéisme, qui ne se dévouent, qui ne se
sacrifient à rien. Exactement : le monde de ceux qui n’ont pas de
mystique.[2]. »
Le terme de « mystique » est un des mots
clef du lexique péguyen ; son emploi nécessite une explication. Citons la
fameuse sentence de notre écrivain : « Tout commence en mystique et
finit en politique.[3] »
Péguy use du mot « mystique » en un sens très large, et non en sa
stricte acception religieuse. Il entend par là l’intégrité intérieure, la vérité
de la conduite, la fidélité à ses idéaux, l’esprit de dévouement et de
sacrifice, l’intransigeance, le refus de toute compromission, de tout
opportunisme. On pourrait prolonger cette énumération ; le fait est que
Péguy a lui-même proposé de cette notion une explication à la fois vaste et très
simple : « Qu’importe toute la
Ligue des Droits de l’Homme ensemble et même du Citoyen, que représente-t-elle,
en face d’une mystique[4].. »
Le monde antique et le monde moderne, l’Église et les fidèles, l’État et les
politiciens, les pauvres et les riches, les compagnons de lutte et les
adversaires, les simples enseignants et les professeurs d’université, les
antisémites et les juifs : tout semble chez notre écrivain présenté sous
l’aspect du dualisme, d’antinomies. Mais tout est in fine jugé à la seule aune de la
mystique, c’est-à-dire de la conscience.
C’est précisément la conscience qui a toujours
caractérisé la véritable intelligentsia russe. Si l’on revient au mot français
d’« intellectuel », il faut remarquer que l’éducation et la position
sociale, de même qu’une profession intellectuelle, en sont tout de même les
critères sémiques déterminants. Indubitablement, l’expression russe
d’« intelliguent » embrasse un horizon plus vaste. Nous nous
attarderons sur un seul aspect de la distinction ainsi
faite.
L’attitude devant la « question juive » a
toujours été le point de douleur et la pierre d’achoppement de l’intelligentsia
russe. Quand bafouer les droits des juifs devient un des axes de la politique
gouvernementale, agir contre l’antisémitisme permettait en quelque sorte de
révéler des dispositions à la dissidence si typiques de l’intelligentsia. Par
ailleurs, il faut se souvenir que certains écrivains à la réputation de
judéophobes, tels Saltykov et Leskov, sont devenus, après avoir été témoins des
pogromes de 1881-1882, de fervents défenseurs des juifs. Au tournant des
XIXe et XXe siècles, il devient déplacé, presque indécent,
de parler en mal des juifs. Les prises de position de Korolenko en faveur des
juifs sont très connues ; Gorki avouait que le seul fait de penser aux
juifs le rendait tout à la fois « confus et honteux[5] »..
Parmi les véritables « intelliguents », le principe était
arrêté : des juifs, on ne saurait parler que aut bene aut nihil. Il y en avait même
d’assez courageux pour tenter d’influencer la politique impériale en la matière.
Rappelons ici le souvenir d’une figure méconnue de l’histoire russe, un homme à
compter parmi les plus libéraux et les plus éclairés du gouvernement en place
pendant la révolution de 1905, le comte Ivan Ivanovitch Tolstoï, ministre de
l’Instruction publique. Cet « intelliguent » au plein sens du mot ne
cessa de prendre fait et cause pour les droits des juifs, sans craindre d’entrer
en polémique avec le Premier ministre du gouvernement russe Serge Youliévitch
Witte et même avec le tsar Nicolas II lui-même. Le souverain refusait
jusqu’alors d’entendre les déclarations que faisaient les ministres qu’il avait
lui-même nommés, qui contredisaient la politique menée par l’État sur la
question juive. Le comte Tolstoï était un « partisan décidé et
convaincu », il militait pour l’égalité entre les nationalités et voulait
mettre tous les juifs, « cette nation pourchassée », à égalité
« avec les autres citoyens de Russie dans l’exercice de tous leurs
droits », « supprimer immédiatement les numerus clausus en usage dans les
concours pédagogiques, donner aux juifs accès aux postes d’enseignement et les
autoriser à ouvrir des établissements d’enseignement[6]
».
En ce qui concerne Serge Youliévitch Witte, qui
possédait la réputation d’un « intelliguent », il impressionna à ce
point Lopoukine, le directeur des Services de police, que ce dernier écrivit de
lui : « J’ai été fort étonné de
retrouver chez Witte, un intellectuel si rompu aux affaires et à la politique,
ces clichés sur l’existence d’un centre politique juif, d’un “consistoire”
mondial qui, à l’aide d’un réseau secret, dirige le monde entier, étend son
influence sur tel ou tel pays, pouvant y développer ou y freiner les tendances
révolutionnaires de la masse[7] ».
Cette remarque de Lopoukine souligne combien il était manifestement incongru de
trouver associées les idées d’un intellectuel et les représentations que peut
véhiculer la conscience collective, sur la menace qui émanerait du peuple
juif.
En France, la situation était tout autre.
L’antisémitisme ne définissait pas la politique de l’État. Il fleurissait bien
plutôt au niveau du quotidien. Le mot même de « juif » se trouvait
associé à l’esprit d’entreprise des banquiers, à l’esprit mercantile. Le
scandale lié à la banqueroute, survenue en 1882, d’Eugène Bontoux, principal
fondateur de l’Union générale, permet notamment cette association d’idées. En effet, ce
banquier ne tarda pas à reporter la responsabilité du krach sur les héritiers
Rothschild. Beaucoup de bons écrivains contribuèrent à attiser, dans les milieux
intellectuels, les sentiments antisémites. Le scandale de l’affaire Bontoux
trouve un écho dans Mont-Oriol de
Maupassant, L’argent de Zola, Cosmopolis de Paul Bourget. Judaïsme
devint synonyme de ploutocratie, et l’antisémitisme s’harmonisa en quelque sorte
avec les sentiments anticapitalistes. D’où la prédominance des tendances
antisémites au sein du parti socialiste français. L’idéal de solidarité
socialiste se trouvait opposé à la solidarité et l’entraide des juifs — et cette
entraide était aussi comptée au nombre des défauts juifs. On aurait pu
s’attendre à ce qu’en France l’Église catholique jouât un plus grand rôle dans
la propagande antisémite, tout particulièrement pendant la période dite de
renaissance catholique (au tournant des XIXe et XXe
siècles) ; l’Église fit pourtant preuve dans cette question d’une certaine
retenue qui s’explique en particulier par la tradition qui courait depuis le
long règne de Pie IX (pape de 1846 à 1878), que son conservatisme en cette
matière (son attention au peuple-témoin/prophète) avait rendu célèbre. Au
printemps 1886 parut « La France juive », un livre de Drumont qui se
vendra à un très grand nombre d’exemplaires. Ce journaliste créa par ce livre
une nouvelle atmosphère sociale, caractérisée par l’antisémitisme : des
publications telles que l’Antijuif
commencèrent de paraître, ainsi que
La Croix qui se proclamait le journal
le plus antisémite de France. On vit naître une ligue antisémite de France,
dirigée dès sa fondation par ce même Drumont. Ce fut l’affaire Dreyfus qui
acheva de diviser le pays en philo- et anti-sémites : les dreyfusards et
les antidreyfusards se reconnaissaient parfois à leur philo- ou anti-sémitisme.
Ainsi Degas deviendra-t-il par exemple antidreyfusard à cause de son parti pris
antisémite, alors qu’Octave Mirbeau se retrouva dans le camp opposé pour apaiser
sa conscience tenaillée par le remords de l’antisémitisme de son adolescence.
Mais si un homme n’était guidé que par son sens de la justice, s’il laissait
parler sa conscience, alors, en véritable intellectuel, il prenait le parti des
gens persécutés en raison de leur appartenance nationale — qu’ils soient juifs,
français ou russes. Voilà pourquoi Clemenceau, bien que réputé nationaliste,
grâce à son sens inné de la justice, ne tint pas la ligne antidreyfusarde mais
passa dans le camp des dreyfusards[8].
Les paroles les plus pénétrantes sur l’affaire
Dreyfus, sur la conception de la justice, sur le peuple juif ont peut-être été
celles de Péguy. De Péguy, cet « intelliguent » anti-intellectuel.
Nous pensons spécialement à Notre
jeunesse — une œuvre parue en 1910 et considérée par Péguy à la fois comme
le bilan de ses recherches spirituelles et comme une sorte de mise au point,
faite pour la postérité, de toute la génération des
dreyfusards.
L’affaire Dreyfus ne constitua fondamentalement qu’un
épisode de la grande histoire de France ; mais elle fut pour Péguy ce
« réactif » qui sépare les idées de l’esprit en « mystique »
et en « politique » : elle permit à Péguy de trouver une réponse
à plusieurs questions très importantes que lui posaient aussi bien ses
adversaires que ses camarades, ses lecteurs et enfin
lui-même.
Nous savons tous que la vague de protestations que
suscita la condamnation de Dreyfus fut soulevée par Zola, lorsqu’il fit
paraître J’accuse, sa lettre ouverte
au président de la République, dans l’Aurore. Mais l’on sait moins que c’est
un journaliste, un certain Bernard-Lazare, qui fournit à Zola les documents sur
lesquels asseoir sa prise de position en faveur de Dreyfus. Or Péguy tenait
Bernard-Lazare non seulement pour son meilleur ami, mais aussi pour son
directeur spirituel, pour un vrai prophète. Dans le cinquième cahier de la
première série, Péguy se range aux côtés de Fernand Bernard, le frère de
Bernard-Lazare, qui protestait contre l’affirmation répandue que ce serait Zola l’initiateur du
combat pour la réhabilitation de Dreyfus. De fait, Bernard-Lazare publia dès
1896 sa brochure intitulée « Une erreur judiciaire : la vérité sur
l’affaire Dreyfus ».
Bernard-Lazare (Lazare-Marius Bernard) était
journaliste et critique littéraire ; de tendance anarchiste, à l’image d’un
Tolstoï ou d’un Kropotkine, il refusait toute violence. Les manifestations
alarmantes de l’antisémitisme, qu’il s’exprimât en France ou bien à l’étranger, le
contraignirent à analyser plus en profondeur ce phénomène social dans son
article sur « l’antisémitisme et ses causes », publié en 1894. C’était
un homme fin, sensible, très bon, mais ne se départant jamais de son
intransigeance. Péguy l’appelait son « aîné », prenait souvent conseil
auprès de lui, et lui faisait parfaitement confiance. Il appréciait son
honnêteté scrupuleuse et son sens de la justice, qui le mettait
immanquablement du côté des
humiliés et des opprimés, qu’ils fussent militaires ou civils, juifs ou
catholiques. Bernard-Lazare incarnait pour Péguy le dreyfusisme dans sa pureté
initiale, non encore marquée par la récupération
politicienne.
Tout de suite après la mort de Bernard-Lazare
survenue le 1er septembre 1903, Péguy se met à composer un portrait
de son vieil ami ; mais cette esquisse restera inachevée. Très souvent par
la suite, Péguy reviendra, dans des contextes fort variés, sur cette figure de
Bernard-Lazare et sur la dette que gardent les Cahiers à son égard. Un de ces cahiers,
narrant les événements de Kichinev, est dédié « à la mémoire de
Bernard-Lazare ». En 1907, Péguy écrit : « […] nous fûmes l’œuvre où il apporta tout ce qui
lui restait d’amitié, de foi, de prophétie […] ; il nous apportait aussi cette force unique
de désillusion…[9] »
Ce n’est qu’en 1910, dans Notre
jeunesse, que Péguy comprit enfin son intention toute première : il
élève en fait un monument de fidélité spirituelle à son ami mort. Et, tout en
mettant en relief chez son ami les qualités que lui-même Péguy admirait le plus,
il donne parfois de ces qualités des définitions inattendues comme
celle-ci : « […] un prophète,
pour qui tout l’appareil des puissances, la raison d’État, les puissances
temporelles […] ne pesaient pas une
once devant une révolte, devant un mouvement de la conscience propre[10]. »
ou encore cette autre : « […] cet athée ruisselant de la parole de
Dieu[11]. »
C’était aussi un véritable internationaliste, car « il voyait vraiment la chrétienté comme
l’Islam […]. Parce qu’il était bien réellement en dehors des deux[12]. »
Il est évident que la figure de Bernard-Lazare, ce
véritable dreyfusard, a permis à Péguy d’écrire ces paragraphes si inspirés sur
le destin du peuple juif et de ses prophètes. L’art de l’essai historique chez
Péguy dans Notre jeunesse réside en
partie dans cette liaison unique de poésie, de pathétique républicain, d’analyse
philosophique profonde et d’exactitude journalistique. Péguy démonte un à un,
avec esprit de logique, tous les mythes antisémites répandus partout sans souci
de cohérence — mythes que, hélas, de nombreux intellectuels avaient fait leurs.
S’appuyant sur des exemples concrets et comparant ce qu’aurait fait dans des
conditions similaires un Français catholique ou un Français juif, il démontre
que tout vient en fait du degré de culture et de moralité des hommes, comme de
leur condition financière et sociale. Péguy note :
« Le seul de mes créanciers qui se soit conduit avec moi non pas seulement comme un usurier, mais […] comme un usurier de Balzac […] qui m’ait traité avec une dureté balzacienne, avec la dureté, la cruauté d’un usurier de Balzac n’était point Juif. C’était un Français, j’ai honte à le dire, on a honte à le dire, c’était hélas un “chrétien”, trente fois millionnaire. Que n’aurait-on pas dit s’il avait été juif ?[13] »
Peu après, il note encore :
« C’est pas facile d’être juif. Vous leur faites toujours des reproches contradictoires. Quand leurs riches ne les soutiennent pas […],vous dites : C’est pas étonnant, ils sont Juifs. Quand leurs riches les soutiennent, vous dite : C’est pas étonnant, ils sont Juifs. Ils se soutiennent entre eux. — Mais […] les riches chrétiens n’ont qu’à en faire autant. Nous n’empêchons pas les chrétiens riches de nous soutenir entre nous[14]. »
Nous pourrions trouver de nombreuses autres citations
allant dans le même sens. Mais, outre des exemples concrets, Péguy donne une
analyse philosophique, étonnante par sa finesse, sa beauté, la force du
sentiment et la pénétration, de la conscience collective du peuple juif, telle
qu’elle s’est formée au cours de cinquante siècles. Le style de la citation que
nous allons faire adopte le mouvement d’un ressort que l’on détordrait : il
commence son analyse sur un ton familier qui parodie sans appuyer le discours
tenu par des juifs et s’achève sur un registre si élevé et si poétique que tout
le passage peut se lire en fin de compte comme un mémorial élevé par le poète
prophète à toutes les victimes passées, présentes et à venir de
l’antisémitisme.
« Israël a fourni des prophètes innombrables ; plus que cela elle est elle-même prophète, elle est elle-même la race prophétique. Toute entière, en un seul corps, un seul prophète. Mais enfin elle ne demande que ceci : c’est de ne pas donner matière aux prophètes à s’exercer. Elle sait ce que cela coûte… Toute sa mémoire en est pleine. Vingt, quarante, cinquante siècles d’épreuves le lui disent… cinquante siècles de blessures et de cicatrices, des points toujours douloureux, les Pyramides et les Champs-Élysées, les rois d’Égypte et les rois d’Orient, le fouet des eunuques et la lance romaine, le Temple détruit et non rebâti, une inexpiable dispersion leur ont en dit le prix de leur éternité […]. Ils savent ce que ça coûte que de porter Dieu et ses agents les prophètes […]. Alors, obscurément ils aimeraient mieux qu’on ne recommence pas. Ils ont peur des coups. Ils en ont tant reçu. Ils aimeraient mieux qu’on n’en parle pas. Si on ne parlait de rien du tout. Si on faisait des affaires, de(s) bonnes affaires […]. Ils ont tant fui, tant et de telles fuites, qu’ils savent le prix de ne pas fuir. Campés, entrés dans les peuples modernes, ils voudraient tant s’y trouver bien. Toute la politique d’Israël est de ne pas faire de bruit, dans le monde […], d’acheter la paix par un silence prudent […]. Mais toute la mystique d’Israël est qu’Israël poursuive dans le monde sa retentissante et douloureuse mission […]. Peuple de marchands. Le même peuple de prophètes. Les uns savent pour les autres ce que c’est que des calamités […]. Je connais bien ce peuple. Il n’a pas sur la peau un point qui ne soit pas douloureux, où il n’y ait un ancien bleu, une ancienne contusion, une douleur sourde […]. Ils ont les leurs, et toutes celles des autres […]. La sagesse est aussi une vertu d’Israël […]. Beaucoup disaient à quoi bon. Les sages voyaient surtout qu’on allait soulever un tumulte […], une fois de plus la folie devait l’emporter, dans cette race élue de l’inquiétude […]. Quand un prophète a parlé en Israël, tous le haïssent, tous l’admirent, tous le suivent. Cinquante siècles d’épée dans les reins les forcent à marcher. Ils reconnaissent l’épreuve avec un instinct de cinquante siècles. Ils reconnaissent, ils saluent le coup. C’est encore un coup de Dieu. La ville encore sera prise, le Temple détruit, les femmes emmenées. Une captivité vient après tant de captivités […]. Ils ceignent leurs reins pour ce nouveau départ. Puisqu’il faut y passer ils y passeront encore. Dieu est dur, mais il est Dieu. Il punit, et il soutient. Il mène. Eux qui ont obéi, impunément, à tant de maîtres, extérieurs, temporels, ils saluent enfin le maître de la plus rigoureuse servitude, le Prophète, le maître intérieur[15]. »
Trad. R. V.
[1] Œuvres en
prose complètes (1898-1908), Bibl. de la Pléiade, Gallimard, 1959, t. 1, p.
1286.
[2] Notre
Jeunesse, Gallimard, 1959, p. 14-15..
[3] Op. cit.,
p. 30.
[4] Op. cit.,
p. 69.
[5] Voir Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme. L’époque des
savoirs, Moscou, Jérusalem : Gécharim, 1998, p.
270.
[6] Sous la direction de L. Ivanovna Tolstoï, Mémoires d’un ministre de l’Instruction
publique, le comte Tolstoï, Moscou, 1997, pp.
22-23.
[7] A. A. Lopoukhine, Fragments de souvenirs (à propos des
Mémoires de Serge Witte), Moscou-Saint-Pétersbourg, 1923, p.
85.
[8] Voir « Comment sont-ils devenus dreyfusards ou
anti-dreyfusards » in Mil neuf cent
(revue d’histoire intellectuelle), 1993, n° 11, p.
7.
[9] Charles Péguy, Un poète l’a dit, Gallimard, 1953, p.
152.
[10] Charles Péguy, Notre jeunesse, p.
106.
[11] Op.
cit., p.
118.
[12] Op. cit.,
p. 144.
[13] Op. cit.,
p. 209.
[14] Ibidem.
[15] Op. cit.,
p. 77-82.